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4 septembre 2014

LA CONSOMMATION « ÉTHIQUE », AU-DELÀ DES NICHES ÉLITISTES

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La consommation « éthique », « responsable », « critique » ou « alter-consommation » autour de l’alimentaire prend de l’ampleur, que ce soit à travers le bio, le commerce équitable ou le localisme qui rapproche producteurs et consommateurs. Elle se déploie à travers des multiples réseaux agro-alimentaires dits alternatifs et est généralement présentée, tant dans la littérature que dans les discours activistes, comme la voie la plus porteuse par laquelle les individus peuvent répondre à des préoccupations sociales et environnementales grandissantes. Mais elle fait aussi de plus en plus débat. 

On peut comprendre ces réseaux agro-alimentaires alternatifs comme les éléments constitutifs autour desquels pourraient s’articuler de nouvelles formes de gouvernance des systèmes agroalimentaires. Beaucoup les considèrent comme des « niches » incubatrices d’innovations socio-techniques permettant, par des processus de translation, de contester les logiques du système dominant, de développer des points d’appui discursifs, politiques et opérationnels agissant en prise directe sur lui pour le transformer en profondeur, le reconfigurer. 

Mais ils pourraient aussi ne constituer qu’un épiphénomène, utopique et limité aux interstices. Ne constitueraient-ils pas finalement que des segments des logiques dominantes dans lesquels s’engage une poignée de consommateurs privilégiés cherchant seulement à se différencier ou à entrer dans des microsystèmes partiels et éphémères de résistance qui ne conduiraient qu’à une auto-valorisation personnelle ? De plus en plus d’observateurs soulignent en effet les ambiguïtés du marquage de l’« alternatif » défendu par ces réseaux. Ils resteraient non seulement largement dépendants du régime dominant, qui les conditionnent, mais ils seraient aussi traversés par ses logiques, tels que le choix et la responsabilité individuelle du consommateur-citoyen, l’esprit d’entreprise, ou la « charité » comme mode de soutien aux couches les plus vulnérables de la société. Plus encore, ces réseaux participeraient à la reproduction, voire au renforcement, des logiques néo-libérales, tant sur le plan opérationnel – notamment à travers la réappropriation des référentiels technico-économiques et cognitifs (développement des systèmes privés de certification par exemple) –, que sur le plan idéologique, en donnant l’illusion aux acteurs de la société civile d’une « radicalité » qui ne conduirait en fait à aucune ouverture de l’espace politique des possibles. 

Enfin, d’autres travaux sur les mouvements sociaux d’opposition au système dominant attirent l’attention sur le caractère d’auto-renforcement que peuvent prendre leurs stratégies. Les pratiques et discours qui s’y déploient pourraient n’être portés que par une logique de reproduction des conditions de leur propre émergence, étouffant par conséquent les aspirations et l’activisme vers des changements réellement émancipateurs. 

C’est ce dernier point que nous proposons de brièvement explorer. La question des barrières d’entrée dans ces réseaux dits alternatifs, que ces barrières soient matérielles, culturelles, symboliques, …, est évidemment fondamentale dans le débat sur l’avenir de ces systèmes d’échange et leur potentiel à transformer le paysage agro-alimentaire. 

De très nombreuses études soulignent d’abord une barrière économique liée au coût d’une alimentation de qualité différenciée. Elles montrent que tant aux Etats-Unis qu’en Europe, le profil des consommateurs éthiques est dominé par des personnes majoritairement féminines, urbaines, avec des revenus supérieurs à la moyenne et un niveau de formation plutôt élevé. En France par exemple, Claire Lamine constate que les AMAP ne concernent clairement pas, ou très peu, des ménages défavorisés. D’importants facteurs culturels interviennent aussi dans les motivations des consommateurs éthiques. Le capital social et culturel, l’accès à certains types de discours, à l’information sur les problèmes liés à l’agro-alimentaire, constituent également des éléments qui façonnent l’adhésion aux circuits alternatifs. La disponibilité en temps est encore mentionnée comme facteur contraignant, par exemple pour l’implication dans le fonctionnement de ces réseaux ou pour la préparation des aliments. 

Le bio comme le micro-localisme peuvent apparaître comme des niches qui perpétuent une stratification du système alimentaire, réservées à une classe économique privilégiée 

Plus important sans doute est le fait que le capital social et culturel peut jouer dans les deux sens ; constituant une barrière, il peut aussi apparaître comme un marqueur social, ou selon, l’expression de Marjorie DeVault (1991), « an arena of self-expression ». Ces réseaux, tels qu’ils sont actuellement agencés, réintroduiraient une dynamique de segmentation, de différenciation, du système alimentaire, fondée sur le revenu et la classe sociale, alors que cette fragmentation liée aux possibilités d’accès aux biens alimentaires avait été (en partie) atténuée par le système agroalimentaire industriel et la logique de consommation de masse conduisant à une démocratisation de cet accès. Le bio comme le micro-localisme peuvent dès lors apparaître comme des niches postfordistes qui perpétuent une stratification du système alimentaire, ces niches, qui capitalisent une anxiété alimentaire, étant réservées à une classe économique privilégiée. Aux Etats-Unis, des chercheurs vont jusqu’à considérer que ces niches constituent un instrument d’oppression sociale aux mains des élites pour renforcer leur position. 

Cette question de l’enfermement dans des niches identitaires entretenues par des préoccupations qui restent en fin de compte assez individuelles est centrale dans le renouvellement de la critique du consumérisme actuel. Par rapport à cette critique, nous voulons apporter deux éléments de réflexion pour souligner que cette naturalisation ou nouvelle segmentation de l’accès aux biens alimentaires sur base de clivages économiques et socio-culturels est beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît. 

Le premier élément concerne le profil de ces consommateurs « responsables » et la barrière économique à l’accès au modèle de consommation proposé par réseaux agro-alimentaires alternatifs tels que les groupements d’achat communs ou les AMAP. Il faut d’abord mentionner que la grande majorité des études et sondages qui se sont intéressés aux profils des participants réguliers à ces circuits, s’ils relèvent bien un profil dominant issu de la classe moyenne à supérieure, montrent aussi que ce profil n’épuise absolument pas les caractéristiques socio-économiques des participants. Des observations dans certains GAC en Wallonie montrent notamment que ceux-ci attirent aussi des personnes à faibles revenus (chômeurs, étudiants), isolées ou encore marginalisées. En termes d’adhésion effective, la barrière économique doit certainement être relativisée. Cela rejoint des travaux effectués aux Etats-Unis sur les achats alimentaires en circuits courts (voir par exemple Zepeda et Li , 2006, pour une synthèse). Par ailleurs, on peut aussi observer l’émergence d’initiatives, au sein de ces expériences collectives autour de la consommation alimentaire, permettant de faciliter l’accès aux personnes avec des moyens plus modestes. Cela va des possibilités de paiements différés ou étalés (dans le cas des AMAP), à des systèmes complètement mutualisés, en passant par prix différentiels selon la situation des ménages ou des formes de participation financière par le travail. 

Cette dimension de solidarité nous amène à la deuxième piste de réflexion, bien plus essentielle, qui se rapporte à l’ouverture et le potentiel inclusif de ces réseaux qui se veulent alternatifs. Elle touche aux possibilités qu’offrent ces espaces de reconquête d’autonomie dans les choix et pratiques face à la « colonisation du monde vécu » (Habermas) par le marché et les systèmes de pouvoir et face à un ressenti d’impuissance à transformer la société par les canaux classiques de la démocratie représentative. Ils permettent de « se mettre en mouvement » et de mettre en pratique une critique du consumérisme, des institutions de marché réduites à l’échange monétaire individualiste, privatisé et normatif et de toutes les formes de pouvoir qui renforcent ces institutions. La portée de ces réseaux agro-alimentaires alternatifs ne peut pas se réduire à un renouvellement de pratiques d’échange, à un déploiement de variantes dans les circuits de commercialisation. Bien que des motivations à caractère individualiste dominent la participation à ces initiatives (« des bons produits à bons prix »), il n’en reste pas moins que celles-ci constituent aussi des lieux d’expérimentation concrète de nouveaux rapports au marché et de nouvelles formes citoyennes de participation au débat public. 

Nous pouvons dégager quatre axes selon lesquels la critique du consumérisme et des institutions de pouvoir peuvent se concrétiser à travers ces réseaux associant producteurs et consommateurs. 

Le premier axe est celui des relations avec la nature, à travers la reconstruction des liens de l’agriculture à la terre que les groupements d’achat commun ou les systèmes de type AMAP encouragent. On peut observer que ces initiatives ont dans leur grande majorité une exigence (ou à tout le moins une volonté claire), d’être approvisionnées en aliments bio ou produits selon l’esprit bio, ou encore plus strict. Cette demande pour des pratiques agro-écologiques dans les circuits courts permet de retrouver des articulations spécifiques, contextualisées localement (sols, climat, topographie, ….), entre les éléments humains et les non-humains (ou naturels). Elle s’oppose donc aux logiques néolibérales qui cherchent, en artificialisant les relations des producteurs avec leur environnement naturel, à standardiser ces relations. Cette articulation biocircuits courts permet de sortir du discours purement environnementaliste sur le bio (qui est une narrative du projet néolibéral). Cela doit aussi être compris comme davantage qu’une simple résistance aux grands conglomérats de l’agro-industrie. C’est pour cela que les circuits courts et surtout les systèmes des paniers qui y sont associés et plus encore le système des AMAP sont fondamentaux. Par une reconstruction des liens entre les consommateurs avec leur environnement naturel, ils s’opposent à la vision libérale-verte. En association avec les systèmes participatifs de garantie (ou simplement de confiance) ils contribuent de la sorte à une réappropriation par le producteur de son système agricole et le libèrent de certaines formes d’enclosures technico-économiques. 

La confiance et le contrôle participatif autour des modes de production et de la qualité ne constituent pas les seules (ré-)inventions des rapports marchands que ces initiatives proposent. La transformation des règles et des institutions du marché offre un deuxième axe d’analyse qui doit conduire à ne pas voir ces réseaux sous le seul angle d’une nouvelle segmentation de la consommation. La limitation des choix dans les produits et les quantités, la participation des adhérents aux schémas de production, la négociation des prix, les échanges 

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de produits (et d’expériences) entre producteurs pour la constitution de paniers communs, …, constituent autant de pratiques bousculant les conventions marchandes. Ces réseaux constituent aussi des lieux de débats, de circulation de l’information, d’occasions d’accroître sa capacité d’être sujet individuellement et collectivement et donc de subjectivation. 

Le troisième axe est celui de la construction, autour de l’alimentaire, d’expériences d’économie sociale qui dépassent la vision qui voit le consommateur « éthique » comme le bras armé de la contestation sociale. La critique du localisme conduit à suggérer que ces réseaux alimentaires ne deviennent réellement porteurs de radicalité que s’ils sortent du cadre défini par les filières de production-consommation. Or, nous observons qu’à partir de ces réseaux se déploient de plus en plus des espaces de solidarité, des initiatives d’achat et location mutualisés de terres, d’intégration de personnes marginalisées ou handicapées, des jardins collectifs, des programmes de développement rural. Autour de ces réseaux d’échange, on voit se construire de multiples formes de justice sociale, ancrées dans des contextes locaux, non normatives ou imposées par des principes surdéterminants. A travers cet élargissement de leur raison d’être, ces réseaux peuvent donc construire une « alternativité » clairement distincte des logiques conventionnelles. Non pas dans une logique de « niches » ou d’enfermement, mais en intégrant petit à petit toutes les composantes d’un véritable développement territorialisé, avec une réaffirmation d’un secteur d’économie sociale comme composante majeure de ce développement. 

L’encastrement institutionnel et le changement d’échelle dans les actions constituent le quatrième axe. On assiste clairement à des mouvements de structuration et de réseautage de multiples petites initiatives qui voient sans cesse le jour. Bien qu’elle se manifeste à des rythmes et par des modalités différentes selon les pays et les régions, cette dynamique s’observe partout. Par ailleurs, même si la question de l’indépendance par rapport à toutes formes de pouvoirs publics demeure une source de débat et même de tension au sein des réseaux, des ancrages institutionnels et des formes de reconnaissance officielle voient le jour. On constate que les groupements chapeautés par une structure de coordination commencent non seulement à recevoir des financements publics mais surtout sont de plus en plus associés à l’élaboration de politiques agricoles et de développement rural. On voit aussi concrètement que le réseautage élargi facilite le partage d’expériences, les débats d’idées ou la réalisation d’études. De plus, à travers cette structuration, on voit aussi se dessiner, à l’échelle régionale, des convergences entre ces groupements de consommateurs, des organisations paysannes ou d’autres associations d’appui à la production et la consommation durable. Des formes de collaboration avec les pouvoirs publics et d’autres acteurs des circuits alimentaires pour des projets coordonnés à l’échelle d’une ville ou d’une région, à l’image des Food Councils en Amérique du Nord, voient aussi le jour (on peut par exemple citer le projet de Ceinture Aliment-Terre de l’asbl Barricade en région liégeoise). Elles se traduisent notamment par la construction progressive d’une identité commune et visible autour des valeurs de la souveraineté alimentaire. Enfin, sur le plan international, elle permet plus facilement à des représentants de ces consommateurs « solidaires » de participer à différentes manifestations de la mobilisation transnationale pour la souveraineté alimentaire. Ces structurations et alliances montrent que les réseaux agro-alimentaires alternatifs ne peuvent plus être considérés comme une vague collection d’acteurs poursuivant chacun leur propre agenda. 

Etienne Verhaegen Centre d’études du développement, UCL 


Etienne Verhaegen
Auteur
Alice Bossut
Illustratrice

Alice Bossut
Illustratrice

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