chronique/
7 avril 2015

DES GOUFFRES

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La terre (notre bonne vieille planète) étant réputée ronde et pas plate il en résulte que – outre que certaines portions des vastes territoires qui la composent sont relativement aptes à abriter les lieux les plus propices aux innombrables activités de l’homme moderne – nombreuses sont les crevasses, cavernes et grottes, failles et fissures devant lesquelles, saisi d’effroi, le même homme moderne marque un coup d’arrêt et parfois, même, par distraction ou malencontreux accident, s’y trouve précipité bien malgré lui et pour son malheur. On voudra bien noter le caractère résolument métaphorique de ce qui précède comme, peut-être, de ce qui va suivre ; nous verrons. 

Toujours est-il que, toutes choses étant égales par ailleurs, force est de constater que la Nature n’a pas le monopole des trous et autres insondables abîmes et que le génie de notre espèce, au fil de son irrépressible évolution, en a semé sur son passage une quantité et une variété proprement stupéfiante. Nous n’entrerons pas dans le détail ; les honorables lecteurs de ces pages n’ont pas de temps à perdre en vaines énumérations et nous les croyons assez avertis et intelligents que pour saisir le sens de notre propos. Du reste, marécages ou terres arides, feront aussi bien l’affaire puisqu’il ne s’agit, au fond, que de rendre palpable ce qui est passé sous silence par les commentateurs patentés et experts inamovibles en toutes disciplines. A savoir que, très généralement ou, si l’on veut, vue de très haut, la glorieuse époque de la technique de haut niveau dans laquelle d’aucuns, il n’y a pas si longtemps, voyaient venir l’émergence triomphale de la communication universelle s’avère être, de plus en plus, celle du crétinisme et de la mort par asphyxie de l’Esprit. Il n’est que d’observer l’accablement et le lourd silence des lieux publics, hantés par les pauvres silhouettes penchées sur les portables dernier cris, au milieu desquels, parfois encore, un visage attentif et heureux est incliné devant un livre. Et l’on voit aussi l’usage que font de ces techniques les tenants de l’ordre public, en organisant et mettant en place les moyens les plus perfectionnés de la surveillance et de la traque de ce qui reste de fortes têtes qui persistent à dénoncer l’ignominie et l’imbécillité foncière des décideurs et technocrates de tous bords. 

Et il faut saluer, au passage, la ténacité, le courage, le dévouement de celles et ceux-là qui, malgré la puanteur ambiante, les assauts nauséabonds et les calomnies entretenues par une certaine presse, se dressent, autant qu’elles et qu’ils le peuvent, contre le mur de plus en plus opaque d’une réalité façonnée et érigée à seule fin de permettre que, derrière le décor trompeur, le saccage et l’exploitation forcenée de tout se poursuive dans une indifférence quasi générale. C’est que le spectacle – au sens situationniste du terme – comme le prédisait Guy Debord*, en est arrivé à un point de perfection tel qu’effectivement et très concrètement, aujourd’hui « Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères ». Il n’empêche : même si la lutte est inégale, même si les armes le sont tout autant, il est réconfortant de pouvoir lire et entendre ces autres voix, qui, dans l’ombre pesante des discours convenus à propos de tout ce qui touche à l’essentiel, tentent, justement, de donner les quelques clefs – elles existent ! qui permettraient que les hommes reprennent possession de leur destin collectif. Mais on n’insistera jamais assez sur le rôle insidieux et pervers que tiennent les médias dominants dans la formation de « l’air du temps », devenu de plus en plus irrespirable et nauséabond. 

Pour autant, les politiques menées un peu partout et dont l’inanité et la brutalité n’est plus à démontrer apparaissent de plus en plus ce qu’elles sont aux yeux d’un nombre grandissant de gens que l’on voit se rassembler, débattre et manifester à la marge des appareils constitués et cela est une excellente chose même si, de leur côté, les « masses » en sont encore à s’illusionner sur la fonction et les buts effectifs des organisations de travailleurs qui n’ont d’autres vues et projets que dans le pauvre cadre de revendications qui sont à des années lumière de ce qu’il serait urgent et hautement légitime de défendre et pour quoi se battre résolument. On n’a pu s’empêcher de ricaner et se moquer à l’annonce de la naissance d’un vague « front contre l’austérité » constitué par ces grotesques figures de gauche, parmi lesquelles un ex-premier ministre qui s’affiche partout et gesticule le sourire aux lèvres, un responsable de mutualité et un ineffable leader syndical. Cette bande des trois, aussi ridicule et cocasse que la bande des quatre de sinistre mémoire démontre, s’il en était encore besoin, la collusion objective de quasi toutes les formations officiellement reconnues et dont le même dessein n’est rien moins que de brider toute forme originale et proprement révolutionnaire de contestation. On voit bien, ici comme ailleurs, que, pour ces gens, le souci dominant est de se maintenir bien au chaud dans leur petite place, coûte que coûte, contre les vents et les marées qui les menacent. Cette remarque vaut, d’ailleurs, pour les figures les plus emblématiques de ce qui reste de républicain – des miettes, à peine – chez nos voisins de France où l’on a pu voir, à l’issue du dernier scrutin, le fatal aveuglement et l’hypocrisie dans lesquels ils sont et resteront enfermés contre toutes les évidences. 

On ne s’étonnera donc pas, pour en revenir aux gouffres, de ce que, là comme ici, « les gens » soient de plus en plus éloignés de la politique telle qu’elle est menée et, en même temps, de ceux qui prétendent encore et toujours gérer les affaires au mépris de la plus élémentaire morale. Les seuls à s’offusquer de cet état de fait étant, comme de bien entendu, les éditorialistes et autres plumitifs garantis par le système médiatico-politique qui s’en vont geindre, à longueur de colonnes, à propos du peu de sérieux de ce qui leur reste comme lecteurs. En vérité, le vide qui se crée ainsi entre les élites et les populations méprisées ne demande qu’à être comblé. Comment pourrait-il l’être, en fonction ou au gré de quelles circonstances, sous la pression de quelles forces se mettant en branle ? 

Autant de questions auxquelles il est, bien évidemment, impossible de répondre. « Il ne faut pas attendre de quelques individualités qu’elles débloquent la situation. Le déblocage ne pourra venir que de mouvements démocratiques de masse, qui ne soient pas légitimés par la possession d’un privilège intellectuel » dit Jacques Rancière dans un entretien récent, répondant ainsi indirectement aux questions que posent et se posent les très nombreux fidèles du blog de Paul Jorion et que nous sommes tenus de nous poser aussi avec lucidité. 

Oui, la tâche est immense ; et si nous apparaissent quelques signes annonciateurs de frémissements à venir il nous faut aussi avoir le courage de voir que, peut-être, « Seule une onde de choc suffisante pourrait détourner l’attention de l’humanité tout en l’éloignant de la routine quotidienne et vorace dans laquelle elle s’est laissé aller. Il n’y a, hélas, pas d’autre solution devant l’ampleur de la tâche de réinformation qui nous attend » selon un des contributeurs du blog de Paul Jorion. Rien n’est assuré, tout et son contraire peut advenir, ne baissons pas les bras ! 

Jean-Pierre L. Collignon 

* Guy Debord, « Commentaires sur la société du spectacle », Folio, page 120. 

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