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7 février 2015

CRISE DÉMOGRAPHIqUE OU CRISE SySTÉMIqUE DU CAPITALISME MONDIALISÉ

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Comment prendre en compte, politiquement, les problèmes démographiques mondiaux, les inscrire dans une vision holistique de la crise majeure du système économique, social et écologique, tout en évitant les réponses partielles, simplistes, moralisatrices, voire égoïstes ? 

Certes, on est loin des perspectives apocalyptiques, fondées sur des extrapolations des tendances, qui prévalaient durant la décennie 1960, alors que la croissance de la population mondiale passait par un maximum historique de 2,2 % par an. Elles envisageaient plus de 20 milliards d’habitants sur la Terre en 2050. On sera plutôt à cette date vers 9,6 milliards, avec une stabilisation vers la fin du XXIème siècle. 

Ceci ne signifie pas que la question démographique ait perdu de sa pertinence, bien au contraire, mais elle ne peut être examinée que dans un cadre à la fois historique et systémique. Les questions de surpeuplement, d’optimum de population ou de rythme de croissance (excessifs, … voire insuffisants dans les pays du centre à en croire certains économistes !) n’ont aucun sens dans l’absolu, mais seulement par rapport aux potentialités et aux logiques d’un système socio-économique donné. Chaque système social détermine ses propres lois de population et régimes démographiques, ce qui n’exclut évidemment pas des crises qui peuvent résulter, dans des conditions spécifiques, des limites et des contradictions générées par le système luimême, tant du fait de facteurs endogènes que sous l’impact d’influences exogènes. Ni que ces contradictions ne puissent aller jusqu’à l’effondrement du système. 

Dans les temps longs du passé, on a connu des crises démographiques. Elles ont correspondu à des incapacités des systèmes productifs, aux différentes époques, à dépasser des seuils de densité de population, générant dès lors des crises écologiques, politiques, nutritionnelles majeures. Cellesci ont pu entraîner des baisses de la population, sur des espaces plus ou moins vastes. On peut ainsi évoquer une crise à la fin du paléolithique, l’économie de chasse et de ramassage ayant atteint ses limites ; une autre à la fin du néolithique ; une crise, du moins dans le monde occidental, à la fin de l’Empire romain, correspondant à l’épuisement des capacités de croissance d’un système politique et agricole extensif et recourant massivement à l’esclavage ; la grande crise de la fin du Bas Moyenâge européen, suite à une extension maximale des défrichements, conduisant à une exacerbation des conflits féodaux sur fond d’érosion accrue, aggravée par les effets d’un petit âge glaciaire. La sortie de la crise systémique médiévale européenne se fera à travers le renforcement des pouvoirs royaux centraux. Ils permettront le développement du système colonial, apportant de nouvelles plantes et ressources, mais entraînant à son tour une crise démographique majeure en Amérique, confrontée à la colonisation européenne, et en Afrique, avec un renforcement de l’ampleur des ponctions esclavagistes. Il faudra attendre que la révolution agricole, qui débute vers le milieu du XVIIIème siècle, suivie par la révolution industrielle, ne vienne prendre le relais de réponses extensives et permette le début de la phase de croissance de la population la plus forte que l’humanité ait jamais connue, avec un pic exceptionnel durant la seconde moitié du XXème siècle. 

Avant d’examiner la situation démographique mondiale contemporaine et d’insister sur ce qui est sans doute une nouvelle crise systémique majeure, marquant la fin de la période de croissance entamée au XVIIIème siècle sous l’égide du capitalisme industriel, renvoyons dos à dos deux doctrines démographiques opposées, qui se veulent chacune « scientifiques », mais ne sont en fait que scientistes et a-historiques, même si elles sont évidemment nées dans des contextes historiques, politiques et idéologiques bien concrets. 

La première est le malthusianisme, avec ses déclinaisons ultérieures, la seconde le populationnisme. 

le malthusianisme 

Malthus écrit en 1798 son Essay on the Principle of Population, dans lequel il avance que la population croît à un rythme géométrique, alors que les ressources, agricoles, n’augmenteraient qu’à un rythme arithmétique. Que les prévisions de Malthus n’aient pas été vérifiées est moins important que l’analyse du contexte dans lequel elles ont été faites : on était alors entré en Angleterre dans la phase initiale de la transition démographique, qui se manifeste par une baisse de la mortalité, alors que la natalité n’a pas encore bougé. La révolution agricole était déjà en cours dans l’Angleterre de l’époque depuis près d’un demi-siècle, mais ses impacts n’étaient pas encore bien perceptibles pour les contemporains et les importations agricoles n’avaient pas encore pris le caractère massif qu’elles acquerront durant le XIXème siècle. Malthus exprimait dès lors les inquiétudes politiques d’une partie des classes aisées, en particulier de la gentry rurale. La réponse proposée par Malthus était l’obligation d’abstinence sexuelle et de chasteté pour les pauvres. Mais ces inquiétudes n’étaient pas partagées par la bourgeoisie industrielle, qui voyait au contraire dans l’afflux croissant de populations vers les villes ouvrières l’opportunité de ressources abondantes de main-d’œuvre bon marché. 

Un premier néo-malthusianisme se développe à la fin du XIXème siècle. S’appuyant sur des segments progressistes de la bourgeoisie, mais aussi sur une partie du mouvement ouvrier, il prône la réduction de la natalité comme outil d’amélioration de la condition ouvrière, voire, pour les plus radicaux, la « grève des ventres » en tant que moyen de pression sur le patronat. 

Un deuxième néo-malthusianisme apparaît avant la Seconde Guerre mondiale et au lendemain de celle-ci. Il exprime d’abord des craintes politiques – et racistes envers une surpopulation « absolue » (le « péril jaune »), puis envers l’explosion démographique qui s’amplifie après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de rareté des ressources durant les premières années qui suivent celle-ci. Relayées politiquement par les États-Unis, ces préoccupations s’expriment en 1949 dans le cadre de la Conférence des Nations-Unies pour l’économie et l’Utilisation des Ressources : un rapprochement s’effectue ainsi entre le deuxième néo-malthusianisme et les doctrines insistant sur la conservation des ressources. 

Ce deuxième néo-malthusianisme s’est quelque peu estompé durant les années cinquante, dans un contexte de fordisme triomphant et d’explosion de la production industrielle et de la consommation. Ceux qui alertaient alors sur les problèmes de la faim dans le monde et sur la croissance de la population mondiale le faisaient plutôt dans un contexte tiers-mondiste bien plus militant, insistant sur les impacts des relations de dépendance imposées ; c’était le cas de Josué de Castro avec sa Géopolitique de la Faim

Le néo-malthusianisme reprend vigueur dans la seconde moitié des années 1960 : il débouche en 1972 sur le rapport Meadows, soutenu par une partie de l’establishment économique mondial(1). Ceci s’explique par la conjonction de divers facteurs : la prise de conscience des risques sécuritaires liés à l’explosion démographique dans les pays de la périphérie et aux conséquences du creusement de l’écart avec les pays riches ; une dernière tentative d’inspiration keynésienne de réguler l’économie à l’échelle mondiale, à la veille d’un retournement de cycle long ; une malnutrition massive prévalant alors dans les pays de la périphérie ; une justification, nonobstant ses impacts sociaux, de la révolution verte, contrôlée par les multinationales de l’agro-alimentaire ; une légitimation implicite de la hausse des prix pétroliers et de l’arrêt de la croissance de l’économie et du niveau de vie dans les pays développés avec la crise de 1973. Certains auteurs s’inscrivent dans cette tendance de manière maximaliste, en étant très critiques quant aux potentialités offertes par la révolution verte pour résoudre la crise du binôme population – ressources : c’est le cas d’Ehrlich, avec sa Population Bomb (1968), qui affirme le primat de la variable démographique. Ces maximalistes s’inscrivent dans une dialectique complexe, qui a pu apparaître comme anti-système aux fractions les plus conservatrices de l’establishment, mais en même temps visait à préserver le système au prix d’un arrêt imposé de la croissance de la population, de comportements plus écologiques et d’un partage plus équitable des ressources. Le primat de la contrainte démographique fut relayé politiquement par les États-Unis lors de la première Conférence des Nations-Unies sur la Population à Bucarest en 1974 : ils prétendent y imposer une réduction, pourtant modeste, de la fécondité aux pays de la périphérie, s’attirant des accusations d’ingérence de la part de ceux-ci, au premier rang desquels la Chine. 

le populationnisme 

On trouve déjà des expressions du populationnisme avant la Première Guerre mondiale, à une époque où de larges portions du monde colonial sont assimilées à l’idée de vide à remplir, y compris chez des auteurs réputés de gauche, comme Émile Zola. Son livre Fécondité (1898) est une ode à la colonisation « progressiste et républicaine » de l’Afrique et à la croissance démographique. 

Mais le populationnisme s’exprime avec le plus de vigueur après la saignée de la Première Guerre mondiale et dans le contexte de la montée en puissance des fascismes. Paradoxalement, ces idéologies développent simultanément l’idée de surpeuplement et l’encouragement de la fécondité et de la famille nombreuse. Ce paradoxe se comprend dans le chef d’une idéologie développant une vision organique de l’État et de sa puissance : tout comme un corps vivant et sain qui serait à l’étroit dans sa peau, l’État fort doit naturellement grandir et son expansion légitime devra être réalisée en s’appuyant sur des troupes plus nombreuses, produites par une fécondité généreuse. Mais les pays fascistes n’ont pas alors le monopole du populationnisme : confrontée à une faible fécondité séculaire et à la crainte d’un affaiblissement progressif face à l’Allemagne, traumatisée par les pertes humaines de 1914-18, la France des années 1930 développe elle aussi des idéologies natalistes. Beaucoup de démographes français partageront les idées de révolution nationale de Vichy, « Travail, Famille, Patrie ». 

Au populationnisme « vulgaire », nationaliste et agressif, va succéder un populationnisme qui rend compte d’une foi sans limite dans les capacités d’auto-régulation des systèmes sociaux et en particulier du système capitaliste. Ester Boserup (1910-1999) publiera en 1965 The Conditions of Agricultural Growth. The Economics of Agriculture under Population Pressure ; elle y avance que la croissance démographique génère les progrès techniques agricoles qu’elle impose. 

la situation démographique mondiale actuelle 

On est donc loin aujourd’hui des prévisions catastrophistes de croissance de la population qui avaient pu être faites dans les années 1960. Le nombre moyen d’enfants par femme, qui était alors, à l’échelle mondiale, de 4,9 est passé à 2,5 en 2014. 

La transition démographique, c’est-à-dire le passage d’une faible croissance de la population liée à la conjonction d’une forte natalité et d’une forte mortalité, à une nouvelle faible croissance, conjuguant faible natalité et mortalité, avec une phase intermédiaire de forte croissance liée à une baisse plus rapide et plus précoce de la mortalité que de la natalité, est maintenant terminée dans les pays développés et en Chine. Si certains de ces pays connaissent encore une légère hausse de leur population, c’est avant tout du fait de l’amélioration de l’espérance de vie aux âges élevés, de l’immigration et de ses effets induits en termes de structure par âge et de soutien (temporaire) à la fécondité. 

Dans les pays de la périphérie, la croissance de la population reste certes souvent forte, mais elle est de plus en plus résiduelle, résultant de l’inertie des phénomènes démographiques, sauf en Afrique noire. Les niveaux de fécondité par femme sont tombés à des valeurs de 3,0 en Égypte, de 2,7 en Inde, de 2,5 en Afrique du Nord et en Indonésie, de 1,9 en Iran ou au Brésil (moins qu’en France !). Le plus étonnant ne sont plus les fortes croissances de la population dans les pays périphériques, mais bien l’étonnante ampleur et la vitesse du reflux de la fécondité qu’on y observe, sans commune mesure avec ce qui avait prévalu dans les pays du centre. Il a fallu 120 ans pour passer de 4,5 à 2,5 enfants par femme en Angleterre ; 30 ans ont suffi en Amérique latine et en Inde, 15 en Chine. Cette rapide baisse de la fécondité a été fondamentalement un phénomène endogène, résultant de la conjonction de plusieurs facteurs : amélioration de la santé publique, réduisant l’incitation à avoir beaucoup d’enfants pour compenser les risques élevés d’en perdre aux jeunes âges ; développement de l’instruction publique, en particulier l’éducation des filles au niveau secondaire ; difficultés de logement en ville, retardant l’âge du mariage, dans des pays où les relations sexuelles en dehors de celui-ci restent proscrites ; diffusion des modèles culturels et de consommation occidentaux dans le cadre de la famille restreinte ; rupture des solidarités traditionnelles et affaiblissement du modèle de la famille élargie là où il prévalait ; apparition d’une classe moyenne urbaine ; et enfin politiques anti-natalistes. 

les inquiétudes démographiques sont-elles dépassées ? 

Est-ce à dire que ces évolutions rendent les inquiétudes démographiques obsolètes, d’autant que la progression de la production vivrière mondiale depuis un demi-siècle est bien supérieure à celle de la croissance de la population, en particulier dans les pays de la périphérie ? Certes non, d’autant qu’on l’a déjà dit, les inerties des phénomènes démographiques reportent les impacts des fécondités fortes sur des durées de plus d’une génération. Mais les problèmes démographiques doivent être replacés dans le contexte d’une crise systémique fondamentale, qui résulte des contradictions du système capitaliste mondialisé. 

Tout d’abord, le système globalisé impose au développement des pays émergents des technologies qui sont celles déjà mises au point dans les pays du centre, où le capital est abondant et le travail coûteux. Elles sont transférées dans des pays où le capital est plus rare, et le travail bon marché : le résultat est que ces développements y imposent des taux d’investissement très élevés, bien plus qu’ils ne l’étaient au XIXème siècle en Europe. Ceci y réduit d’autant les possibilités de consommation, sans mettre au travail suffisamment de personnes pour éponger la croissance démographique. Ils contribuent donc à la fois à y fabriquer du sous-emploi, à maintenir bas les niveaux salariaux et fortes les inégalités sociales. 

« Nous serions ainsi entrés dans une phase de crise systémique majeure, comme à la fin du néolithique ou du bas Moyen-Âge, mais pour la première fois généralisée et synchrone à l’échelle de la planète » 

Plus globalement, la question démographique doit être resituée dans le contexte du développement durable. La logique et les formes de la croissance imposées par le système capitaliste mondial, y compris une logique de destruction régulière de la valeur non réalisée, entraînent une consommation exagérée de ressources non-renouvelables et surtout une consommation de ressources renouvelables qui, à l’échelle mondiale, dépasse les capacités de régénération de la planète depuis une vingtaine d’années. Cet épuisement des écosystèmes serait donc la manifestation de la crise finale d’un système capitaliste globalisé à l’échelle de la planète, dont les possibilités d’expansion extensive sont épuisées. Nous serions ainsi entrés dans une phase de crise systémique majeure, comme à la fin du néolithique ou du bas Moyen-Âge, mais pour la première fois généralisée et synchrone à l’échelle de la planète. Remarquons que si la croissance démographique peut accentuer les effets de cette crise, elle est avant tout liée aux logiques du système : la contribution principale à l’épuisement des ressources est avant tout le fait des pays développés, où la démographie est faible. Quant à l’impact des pays de la périphérie, il est avant tout le résultat des modèles de développement et des relations de dépendance diffusés et imposés par les pays du centre et relayés par les élites périphériques. Dans un monde où les inégalités augmentent, le niveau moyen de vie (ou plutôt le modèle moyen de consommation) dans les pays du centre est entretenu par un transfert massif de valeur travail et de ressources des pays pauvres vers les pays riches, ce qui maintient évidemment en périphérie des niveaux de pauvreté qui contribuent à leur tour à y freiner la baisse de la croissance démographique (ou, quand bien même réduction de la pauvreté il y a, à y diffuser des modèles de consommation peu respectueux des ressources de la planète). 

Ainsi, les contraintes environnementales et l’épuisement des ressources apparaissent bien plus comme les conséquences du système de consommation et de croissance imposé par l’économie mondiale dominante et sa logique de profit, exprimée dans le culte de la croissance du PIB comme un objectif en soi, que de la démographie en tant que phénomène premier. D’autant plus que cette logique de croissance fondée sur le profit tourne à vide : la satisfaction moyenne des populations n’augmente plus dans les pays développés en parallèle avec la croissance du produit. 

Il apparaît bien difficile de reprocher leur croissance aux pays de la périphérie alors que la charge environnementale y reste bien plus faible par tête que dans les pays du centre et que si elle y augmente, c’est en fonction de leur insertion dans un système dominé par le centre. Au nom de quoi en outre, si ce n’est un égoïsme inquiet de riches, aurait-on le droit d’imposer des politiques démographiques à ces pays ? 

conclusions 

La crise actuelle n’est pas seulement une crise conjoncturelle plus ou moins profonde, ni même une crise structurelle comme le système capitaliste en a vécue de la Première à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit d’une crise systémique, à la fois économique, environnementale et sociale, comme l’humanité n’en a connues que quelquesunes durant son histoire. Elle traduit les contradictions fondamentales d’un système pour la première fois réellement intégré à l’échelle mondiale, sans nouvelles possibilités de dépassement extensif. L’originalité de cette crise, sa profondeur exceptionnelle, qui rendent d’autant plus incertaines les modalités (voire les possibilités) de son dépassement, sont qu’elle se développe à une échelle mondiale, à laquelle ne correspond pas de système politique ou de contre-pouvoir au système économique. La question fondamentale est donc comment construire une réponse politique alternative, « révolutionnaire », à cette échelle, au-delà des discours fondés sur des utopies individualistes bien-pensantes ou des appels à des positions charitables et velléitaires. Oui, la crise est susceptible de mettre en péril le développement, voire la survie, de l’humanité, à un moment où la concentration inégalitaire de la richesse n’a jamais été aussi grande. Mais la question fondamentale n’est pas de savoir comment partager les ressources, comment changer les modèles de consommation, comment réduire la fécondité, mais plutôt quels rapports de force peuvent se construire pour imposer de nouveaux modèles sociétaux à l’échelle mondiale ? La réponse à ces questions ne semble pas (encore ?) se dégager. 

Dans ce contexte, les questions de population, malgré leur importance, apparaissent comme un épiphénomène : elles sont inscrites dans la crise systémique, et il serait vain de vouloir utiliser la démographie comme un outil pour réguler celleci, pour autant même que l’on puisse imposer de manière exogène des solutions démographiques. 

Quant aux théories démographiques qui relèvent du pamphlet programmatique, non seulement leurs bases scientifiques sont inexistantes, mais surtout il s’agit de les interroger de manière critique : qui tient ces discours, quand apparaissent-ils, à qui profitent-ils, de quelles angoisses rendent-ils compte ? Les phénomènes sociaux ne peuvent impunément être biologisés, ni technicisés, ni examinés dans un cadre a-historique. Il faut aussi se garder de réponses partielles et simplistes, décontextualisées : ce n’est pas la croissance démographique, très faible, qui impose les formes débridées de consommation d’espace dans les pays du centre ; il n’y a aucun lien, dans ces mêmes pays, entre une moindre croissance de la population (ou une limitation de l’immigration) et une réduction du chômage ; il n’y en a pas plus, dans les pays de la périphérie, entre la croissance de la population et la malnutrition. Et la progression de la production alimentaire mondiale ne passe pas nécessairement par le recours aux technologies écologiquement et socialement destructrices imposées par l’agro-alimentaire globalisé. 

Christian Vandermotten 

Docteur en sciences géographiques et licencié en urbanisme. Il enseigne la géographie économique, politique et urbaine et l’aménagement du territoire à l’Université Libre de Bruxelles. 

  1. Certes, on peut interpréter le rapport Meadows comme un plaidoyer néo-malthusien et un premier avertissement majeur prenant en compte les préoccupations qui deviendront celles de l’écologie politique et du développement durable, puisqu’il pointe l’impossibilité de poursuivre la consommation effrénée des ressources et les modes de croissance qui ont soutendu l’économie mondiale après la Seconde Guerre mondiale. Mais en même temps, ce rapport est ambigu. Ces travaux ont été en partie financés par de grandes firmes internationales et on peut considérer qu’il va contribuer à légitimer la hausse des prix du pétrole en 1974 (décidée certes par les pays de l’OPEP, mais voulue aussi par les Etats-Unis, peut-être dans une moindre ampleur), puisque cette hausse des prix pouvait dès lors apparaître comme une conséquence « naturelle » de la rareté annoncée. Au-delà, il légitimise aussi les limitations de la consommation qui vont suivre en conséquence des politiques néo-libérales (surtout dans les années 80), puisque « la consommation est mauvaise pour la planète ». Ceci étant, il ne s’agit évidemment en aucune manière de plaider pour une consommation débridée, mais bien pour une consommation plus équitable, portant sur des biens et des services qui apportent une contribution réelle au bien-être et dans le respect d’un développement durable, ce qui n’est pas le cas pour une grande partie de la croissance de l’économie mondiale depuis lors.
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