chronique/
16 décembre 2019

COLÈRE NOIRE

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Comme à chaque fois, quand l’Histoire, soudainement, se met à faire naître de l’inédit et frappe les imaginations, nous sommes surpris, pris de court, en manque de repères. Et, en même temps, s’agissant des secousses qui ont – et risquent fort, encore – de frapper de plein fouet quantité de pays un peu partout et sur tous les continents, nous voici confortés dans les rêves que nous faisions et les espoirs fous que nous entretenions de voir enfin se lever cette vague gigantesque qu’en vérité, comme beaucoup d’autres, du reste, nous n’attendions pas. Toujours est-il que cela est arrivé, provoquant ici la stupeur, là l’indignation et la peur, ailleurs encore l’enthousiasme et l’approbation. Pour nous, ici, à Kairos, on ne surprendra personne en disant que le surgissement de ces mouvements insurrectionnels sont vus comme preuve de ce que nos analyses et prospectives se réalisaient là de la plus belle et radicale manière. Certes nous ne sommes pas les seuls à nous réjouir : un peu partout dans le monde, des yeux par millions voient dans ces vastes mouvements de colère, dans ces violences, même, la preuve de ce que, entre autres manifestations, les traditionnelles et soporifiques démonstrations menées par les organisations de travailleurs ne débouchent jamais sur rien et ne risquent jamais, non plus, de faire plier les gouvernements et les milieux de l’industrie et de la finance.

Ces vastes mouvements de colère sont la preuve de ce que, entre autres manifestations, les traditionnelles et soporifiques démonstrations menées par les organisations de travailleurs ne débouchent jamais sur rien

RÉVOLUTION !

Ce qui est frappant, c’est de voir que les mesures prises par les responsables politiques, et qui ont provoqué les troubles ici et là, sont pour la plupart généralement acceptées, bon gré, mal gré par les populations. La hausse des prix des transports en commun ici, celle des carburants ou celle du coût des affiliations aux réseaux sociaux ailleurs, d’infimes mesures à bien y regarder, sont les étincelles minuscules qui ont provoqué partout un même violent incendie auquel les États, leurs policiers et leurs militaires ont répondu avec une égale unanimité par une répression féroce. Mais au moins, une chose est sûre : les peuples savent maintenant où sont leurs ennemis, comment ils élaborent leurs stratégies et comment ils les appliquent. Les pauvres savent que leur misère n’est en rien naturelle ou fatale, que tout est fait pour la rendre de plus en plus insupportable et infamante et que seules les actions violentes, l’insurrection et l’émeute, sont la voie vers l’émancipation et la délivrance. Pour le dire autrement, le mot révolution ne fait plus peur à ces populations jusqu’ici prostrées dans l’acceptation coupable de leur condition. Elles savent désormais qu’il y a une infinité de murs à abattre et que cela exige des armes à la hauteur de leur colère.

Mais le plus important est peut-être que cette fois, le néo-hyper-libéralisme, le monde qu’il continue de bâtir frénétiquement – avec ses industries bradées, ses privatisations de pans essentiels des services publics, la mise à l’écart de millions de gens par la promulgation de lois et de décrets, la pauvreté, le manque de ce qui est essentiel à une vie au moins décente – tout cela est battu en brèche seulement parce que la conscience de la réalité des causes de leur condition est venue à ces millions de gens. Longtemps, la caste oligarchique s’est crue à l’abri de toute forme de contestation ; elle avait – et elle a encore – pour elle une part importante et même majoritaire d’une presse aux ordres de ses propriétaires, de ses actionnaires et de ses journalistes-courtisans. Les mensonges propagés par ces gens, les manipulations les plus grossières, la soumission aux ordres des propriétaires d’un pouvoir qui est devenu une caricature de l’ancien régime ont été vus pour ce qu’ils étaient : une vaste et sordide farce. Au reste, si la caste dominante se voit ainsi démasquée – le roi est nu – c’est aussi bien la totalité qui est maintenant ébranlée dans ses fondements. C’est tout un projet, porté jusqu’ici par une caste politico-économique qui se reproduit par le truchement des Hautes Écoles et la vertu des héritages dans la haute bourgeoisie et les milieux bancaires depuis les commencements de l’ère industrielle. C’est ce projet et la réalisation de ses objectifs qui doit nécessairement et absolument être maintenant combattu. Ces gens, présidents, roitelets, tout là-haut dans leurs bureaux cossus, baignant dans la douce euphorie que procure l’autosatisfaction béate, ces gens sont mis maintenant au pied du mur. Les sornettes, les grossièretés sémantiques, les mensonges et les retournements de veste dans les sphères de la particratie, tout cela est maintenant visible partout et les foules savent au plus profond d’elles-mêmes que c’en est fini de cette mascarade. Dès lors, cette conscience se répand comme une traînée de poudre et cette poudre fait exploser les citadelles des pouvoirs aux quatre coins de l’univers.

Certes, si, à l’heure de la rédaction de cette chronique, le feu continue de se répandre, on peut aussi penser – et craindre – qu’au moment où vous lirez ces lignes, tout – et le pire – aura peut-être été mis en œuvre pour faire taire les millions de voix qui se seront fait entendre pendant ces journées proprement historiques. Mais quelle qu’ait pu être la nature des événements et la manière dont peut-être, pour un temps, elles auront évolué, ce qui est certain c’est que cette conscience enfin venue n’en restera pas là. Elle est désormais inscrite dans la tête des multitudes et quoi que l’on puisse lui opposer, elle y restera. Il y aura un temps pour panser les blessures et pleurer les morts et un autre, reviendra, qui verra les foules, innombrables et plus déterminées encore, aller à l’assaut du vieux monde.

Jean-Pierre L. Collignon

Donec efficitur. pulvinar Praesent ut Donec leo

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