chronique/
1 août 2014

ALEA JACTA EST

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« Une société parfaite, écoutez-moi, amis libéraux, une société parfaite, c’est une société où les chiens font où on leur dit de faire ! Où il n’y a pas de grève ! Où les partis politiques ne viennent pas nous beurrer la raie à la télé ! Où les travailleurs immigrés sont là pour travailler et pas pour se goinfrer de couscous ou de morues ! Où les terroristes doivent être interdits ! Où les riches doivent être contents d’être riches et les pauvres contents d’être pauvres ! Où tout le monde doit être uni contre tous les autres !… »

Plaidoirie de Luis Rego au « procès » de Jean-Marie Le Pen au tribunal des Flagrants Délires sur France Inter, au début des années 80.

Quelques semaines, donc, avant la sortie de ce quatorzième Kairos, nous avons été des milliers, des millions même, partout en Europe, à avoir déposé dans autant d’urnes les bulletins favorables à telles personnalités, tels partis représentant le vaste éventail des formations politiques qui prétendaient à l’excellence et qui, à l’heure présente et quelles que soient les grandes tendances issues des scrutins, en sont à préparer l’avenir en général et le nôtre en particulier. A cet égard, nombreux sont les raisons et les motifs d’un scepticisme largement partagé chez les électeurs qui prévalait au moment de la morne, navrante et souvent, même, affligeante campagne électorale menée par les ténors des « grands partis ». Et, très certainement, ce scepticisme et cette défiance à l’endroit des élites politiques va continuer à prévaloir si pas s’amplifier à l’heure des petits et grands arrangements et autres retournements de vestes auxquels on va immanquablement assister. On aura lu et entendu, au long de la campagne électorale, les appels pathétiques des unes et des autres « grandes pointures » à la mobilisation et au sérieux des électeurs, sommés de faire le bon choix en ne faisant confiance qu’à celles et ceux qui étaient aux affaires et qui, la main sur le cœur, s’engageaient à réparer les quelques malheureux accrocs survenus à leur corps défendant, bien sûr ! durant leur mandat ; le proche avenir montrera plus que certainement que les promesses, comme toujours en ce domaine, n’engagent que ceux qui les font. 

Mais ce qu’on observera d’abord et surtout, c’est, dans ce qui tenait lieu de programme dans les trois grands partis – PS, MR et Cdh la plus parfaite absence des grandes questions qui touchent à l’environnement, au réchauffement climatique, à l’épuisement des ressources fossiles, entre autres défis qu’il faudrait tout de même enfin commencer de relever. Au lieu de quoi, d’aucuns responsables politiques y sont allés de leurs crapuleuses recettes miracles pour venir à bout des cohortes de feignants, profiteurs, et autres assistés pendant qu’ailleurs l’on se chamaillait à propos des vilains avions qui empêchent les bruxellois de profiter pleinement de leur droit au sommeil mais aucun pour appeler à penser à tout autre chose que de délester le trafic aérien de Zaventem vers Charleroi et Liège : sinistre André Antoine, pauvre abrutie tête molle… Pour le reste, on aura tout autant apprécié à leurs justes mesures les gesticulations verbales des têtes pensantes du parti dit socialiste et de son organisation syndicale mettant en garde les malheureux futurs électeurs contre les petits partis – dont l’un en particulier – qui menaçaient l’unité de la gauche et ne pouvaient qu’avantager la droite et ses futures inévitables menées antisociales ; rions un peu. Mais, davantage encore que les menaces gauchistes, c’était, pour les partis francophones « traditionnels » un autre grave danger qui menaçait et dont on agitait le spectre commode : un triomphe ou un raz-de-marée de la NVA en Flandre qui ne pouvait qu’engendrer les pires difficultés et, après qu’à peu près tout le monde avait laisser entendre 

le refus et donc l’impossibilité de s’entendre avec Bart de Wever sur quelque sujet que ce soit, c’est l’État fédéral belge qui devait immanquablement se voir absolument ingouvernable si pas être rayé de la carte. A l’heure où vous êtes penchés sur cette page, nul doute que, de ce point de vue, on aura déjà assisté, d’un côté ou de l’autre, à ces reniements et changements de cap que dicte la realpolitik dont on sait qu’elle ne s’embarrasse pas de principes moraux ni des engagements auxquels ne sont tenus que les naïfs. Les professionnels de la chose publique, de pères en fils et de mères en filles, donneront encore dans le proche avenir toute la mesure de leur bassesse et de leur ignominie et « les choses », bon an, mal an, iront encore leur petit bonhomme de chemin en attendant que survienne l’une ou l’autre catastrophe ; sociale, institutionnelle, naturelle, nucléaire, nous n’avons que l’embarras du choix. Une chose est sûre, le Gand Soir n’est pas pour demain matin ni pour le jour d’après et il faut plutôt s’attendre à une encore longue et fatale séquence qui verra le monde se transformer pour le pire plus que pour le meilleur. 

Ce ne sont pourtant pas les bonnes intentions qui manquent ; les débats d’idées, les forums, les rencontres, les échanges qui se font en dehors des institutions et à la marge des partis traditionnels, les propositions et la mise en avant de ce qu’il faudrait et suffirait de mettre en branle pour amorcer LE changement et ouvrir des perspectives audacieuses qui sont discutées sur les réseaux sociaux, les livres, les journaux, les revues et les « blogs » qui ne sont pas aux ordres et où s’expriment celles et ceux qui s’acharnent à tenter de secouer le vieux cocotier, tout cela peut bien réjouir et réconforter les fidèles lecteurs de notre estimable et persévérant journal. Mais, hélas et on me pardonnera, j’espère, de le dire, où que mes regards se tournent, tout continue ; au-dedans des ridicules petites frontières de notre pathétique royaume et au-delà, des régions les plus lointaines à nos proches voisins, je ne vois partout qu’abattement et désillusion, que guerres, famines et massacres, que répression féroce de toute forme de contestation du désordre dominant. Je n’entends que la voix des puissants, relayée et amplifiée par les médias et qui étouffe les plaintes et les récriminations des affamés de pain et de justice. Ici, dans les lieux publics, dans les rues et les transports en commun, je ne vois que visages fermés et penchés sur les écrans des portables dernier cri ; de loin en loin, un sourire, l’ébauche d’un échange : quelques mots et puis s’en est fini déjà, trop vite. Et ces pauvres types, de plus en plus jeunes, de plus en plus nombreux, qui sont largués, coupés de tout et qui errent et quémandent une piécette, une cigarette. A part ça, tout va bien ! Ils n’ont pas cessé de le dire et de répéter, ces excellences régionales et autres : tout va bien ! l’économie va mieux, il y a comme un frémissement de reprise, les investisseurs investissent, le chômage recule, on nous montre en exemple, nous sommes sur la bonne voie. Imbéciles ! 

Mais allons ! Il ne faut pas désespérer Billancourt, camarade chroniqueur ! Reste la chance de ce petit rien, ici ou là, ailleurs encore, qui provoquerait la minuscule étincelle, laquelle se faufilerait dans le petit tas de brindilles qui offriraient quelques flammèches, qui deviendraient flammes, qui allumeraient le bel incendie. Mais nous sommes pressés par le temps, les jours de ce monde, de cette civilisation, même, sont comptés et ceux qui en sont les propriétaires et seuls gestionnaires ne semblent même pas conscients de cette évidence. Et, par voie de conséquence, les responsables politiques, élus ou non, qui font tout pour plaire à leurs maîtres, partagent avec eux une égale insouciance devant les désastres que provoquent leur folle ambition de dominer la totalité du monde et les ombres misérables que seraient alors la multitude de celles et ceux qui s’y agitent, y vivent et y meurent. 

Jean-Pierre L. Collignon 

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