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22 octobre 2018

À défaut de pouvoir décider, faut-il se contenter de se laisser accoucher ?

Réflexions socio-politiques sur l’accouchement

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Dénoncer l’hyper-médicalisation des naissances rassemble souvent des militants autour des droits des bébés et rarement autour des droits des (1) femmes. Le Dr Leboyer affirme, par  exemple, que « ce n’est pas la femme qui accouche, c’est l’enfant qui naît »(2). En effet, dans son ouvrage Pour une naissance sans violence, il dénonçait l’accueil violent qui était réservé au nouveau-né, sans trop essayer de comprendre l’expérience de la femme qui le mettait au monde.

Plus tard, les approches physiologistes vont se concentrer sur les processus ayant lieu dans le corps de la femme qui accouche. C’est le début d’une prise de conscience.

À cet égard, les écrits du Dr Michel Odent(3) ont rendu compréhensibles, pour les profanes, les transformations subtiles opérées dans le corps et dans le psychisme des femmes lors de la parturition, sous l’effet du « cocktail d’hormones de l’amour ».

Ces deux médecins ont sans aucun doute apporté énormément au débat sur les droits liés à la parturition. Néanmoins, beaucoup d’entre nous, femmes et féministes, restions sur notre faim car, si les processus reproductifs dont il est question comportent bien des transformations hormonales, physiologiques et morphologiques majeures, peu d’éléments dans leurs ouvrages aident à comprendre les enjeux de pouvoir qui traversent la grossesse, l’accouchement et le postpartum.

L’approche biologique n’est donc pas suffisante pour comprendre les enjeux sociaux de ces facettes de la santé des femmes. Il est nécessaire de faire appel aux sciences humaines pour appréhender la complexité des forces et des conflits qui entourent la mise au monde des générations futures et le renouvellement de l’Humanité qui s’opère à l’endroit le plus intime du corps des femmes, là où se cachent tant de mythes et d’injonctions, d’interdictions et de mystères.

Les regards anthropologique et historique pourraient nous servir de point de départ, mais assez vite nous allons devoir appréhender ce sujet à l’aide d’une approche socio-politique.

L’ACCOUCHEMENT AILLEURS

Chez les bushmen Ju’hoansi du Kalahari, les femmes partagent un désir, un idéal : celui d’accoucher seules et sans aucune sorte d’assistance.

Comme c’est le cas pour bien d’autres facettes de la vie des peuples primitifs, cette aspiration sera considérée relativement acceptable … mais, bien sûr, seulement chez eux…

Que penser alors de cette poignée de « mères-nature radicalisées » de nos contrées post-industrielles qui partagent tuyaux et conseils pour avoir un « accouchement libre » (free birth) : sans monitoring fœtal ni examen minutieux, sans péridurale, ni salle d’opération, sans médecin et ni sage-femme à proximité ? Aucun contrôle, aucune surveillance, aucune présence ou accompagnement étranger. Chez nous, ça pose problème, ça soulève des passions, ça réveille des peurs profondes, ça amène des questions : est-ce que les femmes qui épousent cet idéal sont des égoïstes qui pensent d’abord à leur propre intérêt au détriment de la santé et de la sécurité de leur bébé ?

Mais revenons aux Ju’hoansi du Bostwana. Les petites filles y sont élevées dans l’espoir d’un jour pouvoir donner naissance seules dans la brousse. Lors du travail, les femmes s’isolent à quelques centaines de mètres de leur campement, préparent un lit de feuilles et attendent en silence que leur corps s’ouvre pour laisser sortir leur bébé. Celles qui accouchent pendant la nuit, s’interdisent même la protection, la chaleur et la lumière d’un feu.

Accouchement on ne peut plus discret qui, avec les premiers cris du nouveau-né, se poursuit en compagnie d’autres femmes du village qui vont lui prêter assistance pour la dernière phase du travail et le retour à la maison.

Nous sommes loin de l’idéal de l’accouchement hautement technologique où le héros est un chirurgien qui sauve, in extremis, la vie de la mère ou de l’enfant (voire des deux), dans un enchaînement de prouesses et d’interventions sophistiquées, répondant à un catalogue interminable de problèmes dangereux surgissant inévitablement et fatalement quand on donne la vie.

LA MÉDICALISATION DES NAISSANCES EN EUROPE

La majorité d’entre nous a été élevée dans l’idée que la grossesse et l’accouchement sont des processus dont la nature et la complexité requièrent des connaissances réservées à une élite médicale, seule dépositaire des habilités techniques les rendant sûrs.

Mais malgré son ancrage profond dans les mentalités, la médicalisation des accouchements n’est pas un phénomène très ancien. Il faut attendre le 17e siècle pour voir apparaître les pionniers de l’obstétrique en Europe qui vont « se faire la main » lors des premiers accouchements hospitaliers à une époque où le taux de mortalité maternelle frôlait les 50 % de naissances dans les institutions, notamment à cause du refus obstiné des docteurs à se laver les mains entre les autopsies et les examens gynécologiques qui étaient pratiqués les uns à la suite des autres !

En dehors des hôpitaux et dans des cas exceptionnels, les médecins étaient aussi appelés au chevet des parturientes des couches moyennes et supérieures, lorsque l’accouchement était difficile et que les sages-femmes avaient épuisé toutes leurs ressources. Ils vont donc développer des techniques et des instruments qui, dans un premier temps, serviront à pallier les problèmes surgissant inévitablement dans une partie des accouchements. Néanmoins, en dehors des femmes indigentes qui viennent accoucher à l’hôpital (souvent faute d’autre toit où se réfugier) et des cas qui se compliquent à domicile, ce sont toujours les sages-femmes qui vont prendre en charge la grande majorité des naissances. Le savoir médical et scientifique de la parturition humaine apparaît donc dans un contexte bien précis, d’une part autour des cas pathologiques (qui sont exceptionnels) et parmi une population de femmes dont l’état de santé n’est pas optimal.

On peut donc affirmer que l’intérêt « scientifique » pour ce qui jusqu’alors était considéré comme « affaire de femmes » et donc déprécié et ignoré par les savants et les académiques -, advient principalement dans la pathologie et non pas dans la physiologie. L’obstétrique n’est pas née pour accompagner un processus naturel mais pour intervenir quand les choses se gâtent. Pas plus au 17e siècle qu’aujourd’hui, les spécialistes de cette branche de la médecine ne se sont donné les moyens de se former à l’observation et à l’attente. Ils trouvent leur raison d’être dans l’action et dans l’intervention sur les maladies et les dysfonctionnements de la parturition… quand ils ne les produisent pas. Mais nous aurons l’occasion de revenir au caractère intrinsèquement iatrogène de la pratique de l’obstétrique comme discipline patriarcale.

DES FEMMES AU GYNÉCO-OBSTÉTRICIEN : QUAND L’EXPERTISE REMPLACE LA SOLIDARITÉ

Parallèlement s’opère un autre processus incontournable pour comprendre la surmédicalisation actuelle de l’accouchement : la mise sous contrôle des sages-femmes.

Déjà au 15e siècle et parallèlement à la reconnaissance de la profession, la mise sous tutelle de ce métier s’instaure d’abord très timidement, puis de manière plus systématique : entre 1400 et 1900 la formation et la reconnaissance sociale des sages-femmes cesse d’être un aspect relevant du domaine privé et cantonné à cette sphère quasi secrète réservée au corps et à l’expérience féminins. Au cours de ces 5 siècles, ce domaine de la santé féminine va basculer de l’intimité du foyer au très sérieux niveau d’affaire d’état.

Ainsi, au 18e siècle, la formation des sagesfemmes s’organise de manière éparse pour se consolider et devenir obligatoire au 19e siècle au Nord de l’Europe « Dorénavant, alors que se développe l’art obstétrical et que se médicalise la naissance, l’accouchement relève des compétences médicales et la formation des sagesfemmes devient un enjeu politique : au début du 19e siècle l’accouchement est encore aux mains des matrones, ce qui fait frémir les autorités de voir l’avenir de la nation confié à ces femmes jugées incultes et amorales. Très rapidement, l’idée de créer des cours gratuits d’accouchement se développe. Plus qu’un simple cours c’est bien la réglementation de la profession qui s’organise »(4).

La lutte contre ces femmes, le plus souvent issues des milieux populaires, analphabètes et puisant leur savoir dans la pratique empirique devient une urgence et, avec la reconnaissance progressive des sages-femmes professionnelles, toutes celles qui pratiquent en marge du contrôle officiel deviendront les boucs émissaires de tout problème lié à la santé des femmes et des enfants. L’Inquisition n’est pas loin et les bûchers non plus. Pour les médecins en quête de reconnaissance dans un domaine où leur légitimité est à construire, les matrones étaient l’ennemi à abattre, sur qui reposait la responsabilité en cas de problème. Un accouchement qui tournait mal aux mains des matrones était passible des plus graves sanctions, qu’il soit le fruit d’une complication imprévisible ou d’une pratique douteuse.

C’est donc à partir d’une même figure que surgissent deux personnages : la matrone inculte et dangereuse (la sorcière) et la « bonne sagefemme » docile face à l’autorité savante des hommes.

Mais même avant que cette distinction s’opère, la sage-femme ancestrale n’est pas universelle et même si l’on admet qu’il s’agit du (véritable) métier féminin le plus ancien au monde, elle n’existe pas partout ni dans toutes les sociétés. Bien avant que l’on puisse parler de spécialisation dans l’art d’accoucher, le savoir sur la parturition appartenait à toutes les femmes. Point de spécialiste ni d’expert dans les sociétés les plus primitives, être de sexe féminin suffisait pour avoir accès au savoir et au savoir-faire disponibles relatif à l’enfantement.

Depuis le processus d’hominisation, il y a 6 millions d’années, l’accouchement était considéré comme une affaire féminine : il concernait la femme qui accouche et ses paires. Mères, belles-mères, filles, sœurs, cousines, co-épouses, voisines… celles qui assistaient la parturiente étaient membres de son entourage plus ou moins proche. Ainsi, une communauté féminine se construisait autour de ce processus reproductif. Un savoir se créait et se partageait. Des gestes se reproduisaient, un langage était façonné et des croyances voyaient le jour, puis se renforçaient et circulaient.

L’idéal des Ju’hoansi d’un accouchement solitaire et sans assistance est une très rare exception. Au travers des âges et parmi la majorité des peuples : la femme est plutôt bien entourée pendant l’accouchement. Il s’agit de toute une communauté de femmes qui se retrouve lors des naissances, partageant un savoir du corps et de la parturition, s’échangeant des biens, mettant en commun des ressources comme du bois à brûler, du linge, des outils de puériculture, de la nourriture et des soins.

Dans les pays Anglo-Saxons, au Moyen âge, ces femmes s’appellent entre elles « god-sibs » (sœurs en Dieu) pour souligner l’importance et la force des liens qui les unissent. C’est de cette appellation qu’est né le mot « gossip » (ragot) : ces informations qui circulent en parallèle des canaux légitimes, à l’abri du contrôle masculin.

Les références historiques du Sud et du Nord de l’Europe décrivent un groupe de trois voire cinq femmes qui s’installaient au domicile de la parturiente pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, pour assister la femme pendant la naissance mais aussi pour prendre en charge les tâches domestiques et productives que l’accouchée n’était pas en mesure d’assurer pendant le post-partum. Ces femmes étaient d’une aide précieuse pour le ménage qui allait accueillir un nouveau membre, mais il s’agissait aussi d’un prétexte pour faire la fête entre femmes sans avoir à se justifier auprès des hommes.(5) Dans des contextes où les femmes avaient peu d’autonomie et de considération, cette occasion de socialiser était souvent plus que bienvenue.

L’accouchement comme évènement social entre femmes était la norme parmi la plupart des sociétés à travers l’histoire et parmi les différentes couches de la société jusqu’à l’avènement de la bourgeoisie et l’apparition des ménages constitués autour de la famille nucléaire.

Mais même parmi nos contemporains, des conceptions de l’art d’accoucher qui concernent l’ensemble de la société et non pas quelques spécialistes sont toujours d’actualité. Les Achuar de la forêt amazonienne continuent à prendre en charge collectivement et non-professionnellement les accouchements. Les femmes Achuar y choisissaient jusqu’à très récemment leur potager comme lieu de naissance des petits. Elles étaient le plus souvent accompagnées d’une autre femme de la famille et c’est seulement depuis quelques années, quand des projets d’ONGs internationales et des autorités sanitaires équatoriennes se sont implantés dans leur région, que les femmes sont encouragées à accoucher dans l’enceinte de la maison communautaire ou familiale et ce afin de faciliter une prise en charge d’éventuelles complications qui, survenant dans la forêt, devenaient généralement très graves.

Parmi les Achuar, point de sage-femme traditionnelle : tout le monde -et particulièrement les femmes- est en mesure d’assister les parturientes lors de la mise au monde. Ainsi, les démarches qui visent à améliorer la santé périnatale et maternelle dans ces communautés s’organisent autour de la transmission de compétences en matière de santé reproductive à l’ensemble de la population puisque c’est l’ensemble de la population qui est concernée. Cette démarche diffère forcément du travail au sein d’autres communautés où la figure de la sage-femme traditionnelle est forte et bien identifiée. Dans ces communautés-là, ce sont les sages-femmes qui vont être la cible des projets en santé maternelle et néonatale.

Malheureusement, ces sages-femmes empiriques qui subsistent à notre époque sont le plus souvent instrumentalisées pour introduire des pratiques jugées plus sûres par les autorités sanitaires. Ainsi, des politiques comportant un volet de « santé interculturelle » peu ou pas en accord avec la réalité du terrain contribuent à l’affaiblissement et à la disparition des sages-femmes traditionnelles. Ce phénomène équivaut à l’élimination du seul professionnel de l’accouchement accepté et jugé compétent par les femmes à des kilomètres à la ronde. Souvent pour être remplacée par un (ou plusieurs) professionnel(s) de la santé venant de la ville, n’ayant ni la légitimité ni les connaissances suffisantes pour être accepté(s) par la population et par les femmes en âge de procréer en particulier.

MODÈLES D’ATTENTION DES ACCOUCHEMENTS ET LOGIQUES SOCIOÉCONOMIQUES

De retour à nos latitudes et à notre époque, il est salutaire de porter un regard critique au modèle de prise en charge des accouchements en vigueur dans nos sociétés. Un modèle organisé autour de l’autorité médicale et obéissant à des logiques de production économique, au sein duquel les corps -en bonne ou mauvaise santé- doivent obéir et se soumettre à des exigences de rentabilité, productivité et à un bon rapport entre coûts et bénéfices.

Certes, une petite minorité de femmes échappe et échappera toujours à la pression exercée par les médias et par les discours officiels présentant l’accouchement comme un évènement dangereux par définition et exigeant systématiquement un encadrement et un contrôle médical rapprochés, où la ligne directrice est le risque zéro. Ces femmes sont regardées avec méfiance et considérées comme irresponsables car elles préfèrent la satisfaction d’un obscur désir de toute puissance à la sécurité de leur enfant. L’accouchement sans assistance médicale hautement technologique, chez nous, est une aberration.

Ainsi, le parcours reproductif de la quasi-totalité des femmes qui mettent un enfant au monde dans les pays du Nord et dans les couches aisées et urbanisées des pays du Sud est marqué par un passage obligé par les mains d’un chirurgien gynéco-obstétricien : qu’il s’agisse d’une césarienne (dans 20 % des naissances en Belgique) ou d’un autre type d’intervention médicale plus ou moins lourde (version externe en cas de présentation par le siège, utilisation de ventouses ou forceps lors de l’expulsion, extraction artificielle du placenta, …), le recours à ce spécialiste de la pathologie des accouchements se généralise et ce, même dans les pays qui ont développé un modèle de prise en charge des grossesses et des accouchements organisé autour des sages-femmes universitaires (les sages-femmes empiriques ayant complètement disparu depuis bien longtemps en Europe du Nord).

En Hollande, le taux d’accouchements accompagnés par une sage-femme ou par un médecin généraliste (à domicile ou en polyclinique) ne cesse de diminuer, passant de plus de 60 % des naissances pendant les années 1960 à moins de 23 % en 2010. Ce pays a un modèle de prise en charge des accouchements particulier, basé sur le tri entre les cas qui peuvent se dérouler à domicile et ceux qui ont besoin d’une prise en charge institutionnelle. Ce tri est effectué par les prestataires de première ligne, c’est-à-dire les médecins généralistes et les sages-femmes.

L’accouchement comme événement familial disparaît. Mais pourquoi ? Quelles logiques sont à l’œuvre ? Il faut, à nouveau, chercher les réponses dans les courants culturels qui nous entourent et dans les systèmes économiques et politiques qui organisent nos vies. La gestion productiviste qui semble se dessiner autant dans la sphère culturelle que dans les sphères économique et politique renforce le rôle des experts et leur autorité. Dans la foulée, la médecine hégémonique, comme institution capitaliste et patriarcale, impose des normes et imprime des conduites de prévention, de dépistage, de mesure et d’arraisonnement. Dans ces processus qui sont avant tout des processus disciplinaires, l’autonomie reproductive des femmes se voit limitée.

Mais ce n’est pas seulement au niveau du vécu individuel des personnes que la médecine hégémonique présente des failles et des incohérences. D’un point de vue exclusivement axé sur les coûts et bénéfices du système de soins, le fait de favoriser la prise en charge de la majorité des grossesses et accouchements par des médecins spécialistes n’est pas très raisonnable. Or, le recul de l’accouchement peu ou pas médicalisé est un phénomène mondial et il survient même dans des pays ayant une tradition forte de prise en charge par les sages-femmes comme la Hollande. Ce constat est un signe d’alarme pour les observateurs de cette question dans le monde. Notamment quand on constate parallèlement que les taux de césariennes augmentent de manière constante depuis les années 1960 dans tous les continents, atteignant des proportions de 90 % voire 95 % des naissances dans certaines cliniques privées du continent américain.

Si les métaphores ne vous gênent pas, nous pourrions utiliser la suivante : il serait complètement aberrant d’appeler un pompier pour éteindre les bougies d’un gâteau d’anniversaire. Alors, pourquoi avoir un recours systématique à un chirurgien spécialiste des pathologies de la grossesse et de l’accouchement pour prendre en charge tous les cas ? Que penser alors du fait que dans la plupart de pays du monde, le spécialiste qui a le plus d’ années d’études derrière lui, celui qui coûte le plus cher au système éducatif et de soins, celui qui a le plus recours à des appareils, techniques, médicaments et instruments coûteux et sophistiqués sera amené à prendre en charge la quasi-totalité des accouchements, même ceux (85-90 %) qui n’ont besoin d’aucune intervention et ce en dépit des recommandations d’autorités en santé publique internationales comme l’Organisation Mondiale de la Santé ou le Fond des Nations Unies pour la Population ? Ces organismes considèrent les sages-femmes et les médecins généralistes comme étant les professionnels les plus adaptés pour prendre en charge le suivi des grossesses, accouchements et suites de couches au sein d’une population. Ils devraient être à la base de tout système de soins prénataux, liés à l’accouchement et postnataux. C’est sur leurs épaules que devrait reposer la responsabilité du tri des cas normaux qu’ils devraient prendre en charge de manière autonome et de ceux qui requièrent les compétences des spécialistes (gynéco-obstétriciens) et des interventions chirurgicales comme l’épisiotomie, l’extraction à l’aide de ventouses ou la césarienne.

Néanmoins, ce qui arrive dans la plupart des systèmes où la libre concurrence entre professionnels est de mise, c’est que la plupart des femmes ayant la possibilité de choisir son prestataire de soins vont se diriger vers le cabinet (privé) du spécialiste car il sera considéré comme étant le plus « sûr » et le plus compétent. En réalité, c’est celui qui facture les plus hauts honoraires pour réaliser des actes équivalents et étant à la portée d’autres professionnels de la santé, dits de « première ligne ».

La seule exception à cette règle de libre concurrence entre professionnels, qui semble universelle et qui favorise les médecins spécialistes, c’est la Nouvelle Zélande. Dans ce pays, la profession de sage-femme avait pratiquement disparu entre les années 1930 et 1980. Les quelques sages-femmes qui pratiquaient le faisaient en tant qu’infirmières ou plutôt « assistantes techniques » du médecin spécialiste et les accouchements avaient lieu quasi exclusivement dans les institutions hospitalières (moins de 0.3 % d’accouchements avaient lieu à domicile dans les années 1980). En effet, le Conseil de la Santé néozélandais (Board of health) avait publié un document déclarant que les accouchements à domicile étaient peu sûrs.

Dans ce contexte de difficultés multiples d’accès à des accouchements à domicile, un groupe de pression de consommateurs (consumer group) s’est constitué dans ce pays, faisant siennes les revendications des sages-femmes néozélandaises de réinstaurer cette profession dans le paysage de la santé maternelle et infantile. Ce travail de plaidoyer a commencé à porter ses fruits dans les années 1990, où des réformes ont permis de rouvrir des écoles de sages-femmes indépendantes des écoles d’infirmerie.

Le travail de défense de la profession conduisit finalement à l’instauration d’un système de « concurrence gérée » entre les professionnels de la santé. Dans ce système, les femmes qui attendent un enfant peuvent choisir la ou le professionnel qui va devenir leur « soignant maternel principal » et celui-ci ou celle-ci peut être un médecin généraliste, un gynéco-obstétricien ou une sage-femme.

En 2003, plus de 78 % des femmes néozélandaises ont choisi une sage-femme pour le suivi de leur grossesse, accouchement et postpartum et ce peu importe le lieu choisi pour celui-ci(6) ; à la différence de la Belgique, où très peu de structures ouvrent les portes aux sages-femmes libérales pour un accouchement dans leur plateau technique, la loi néozélandaise oblige les institutions à traiter de la même manière tous les prestataires de soins, qu’ils soient gynéco-obstétriciens, médecins généralistes ou sages-femmes. La « concurrence gérée » à la néozélandaise signifie que les bases de l’égalité entre prestataires de soins est garantie. Malheureusement, ce modèle est une exception dans le monde.

MENACES SUR LA LIBERTÉ LORS DE L’ACCOUCHEMENT

Après la revue des facteurs culturels, historiques et économiques qui sont à l’origine de la médicalisation croissante des accouchements dans le monde, il nous semble nécessaire d’interroger l’intérêt de maintenir et de défendre un modèle de prise en charge centré autour des besoins spécifiques de cet événement rare dans la vie des femmes.

Pour ce faire, nous sommes tentés de partager les expériences(7) qui, pour celles qui ont eu l’opportunité de vivre en accouchement respecté, permettent une connaissance approfondie de soi-même et de ses capacités. Loin de nous l’intention de renforcer le mythe de la femme instinctive qui sait accoucher car son corps est fait pour ça. Nous voudrions plutôt mettre en avant les expériences de ces femmes qui ont vécu un ou plusieurs accouchements satisfaisants et qui se sont déroulés dans une ambiance de respect de leurs rythmes, besoins et désirs. Chez elles, l’idée d’un chemin d’ « empowerment »(8) inégalable est toujours présente. Que penser d’un système qui rend quasi impossible cette expérience de découverte de ses capacités et d’expérimentation de l’écoute de soi, de ses besoins physiologiques, affectifs et culturels ?

En 2013, de nouvelles régulations au Royaume-Uni vont rendre difficilement accessible l’accouchement à domicile accompagné par une sage-femme libérale(9). En effet, de nouvelles réglementations européennes visent l’interdiction de la pratique des professions médicales sans la couverture par une assurance spécifique, très onéreuse.

Certes, le problème pour les sages-femmes libérales en France et Allemagne pour accéder à ces assurances professionnelles pour un accouchement à domicile se posait déjà, mais quelques sages-femmes libérales continuaient à exercer en milieu extra-hospitalier dans ce pays. Ce qu’elles faisaient (et font toujours), c’est d’informer leurs patients du fait que, en cas de problème à domicile, elles ne sont pas couvertes. Dans un avenir proche, cet arrangement qui était déjà précaire, risque de devenir carrément impossible au vu des nouvelles lois.

Quant aux sages-femmes belges, certaines se demandent si les assurances pour l’attention des accouchements extra-hospitaliers ne vont pas augmenter dans un avenir plus ou moins proche, sous la pression de certains groupes d’intérêt…

On peut accoucher de manière respectueuse en milieu hospitalier, mais « Le droit d’accoucher en dehors du milieu hospitalier est primordial pour toutes les femmes, qu’elles choisissent l’hôpital ou le domicile pour donner naissance.

Le traitement respectueux des femmes qui choisissent d’accoucher en milieu hospitalier peut seulement être mesuré si elles ont le choix de quitter ce milieu et d’accoucher dans un autre cadre, même si elles n’exercent pas ce choix. Il existe une dynamique différente là où le personnel de santé fait des recommandations tout en sachant que la femme peut choisir de suivre ou de ne pas suivre ces conseils et là où l’on sait que la femme peut y être légalement contrainte »(10).

Il est nécessaire de sortir des dichotomies simplistes qui posent le débat concernant l’accouchement en termes de choix individuel et d’accès à l’information, avec le critère de la sécurité comme étant le seul important. Ce dont il est question, ici, c’est d’autonomie et celle-ci ne se mendie pas, mais se conquiert. Autonomie qui, depuis la nuit de temps, est nécessaire à tout moment, mais qui s’avère encore plus précieuse quand il s’agit du corps, vulnérable mais puissant, des femmes qui donnent la vie

Paola Hidalgo

Déléguée à la communication socio-politique à Bruxelles Laïque

  1. F. Leboyer, Pour une naissance sans violence, Coll. Points, Seuil, 2008
  2. Témoignage du Dr Leboyer dans le film La naissance, une révolution, de Franck Cuvelier, Cie des Phares & Balises, 2011, 59’
  3. Birth reborn [1984], La Santé primale. Comment se construit et se cultive la santé, Paris, Payot, 1986
  4. LORIAUX, Florence « Les avatars d’une profession : sage- femme » in Chronique Féministe n° 100, janvier/juin 2008, p 26
  5. KITZINGER, S, Rediscoveing Birth, Pinter & Martin, London 2011, p. 102
  6. HENDRY, C. « The New Zealand Maternity system. A Midwifery Renaissance », in Birth Models That Work, DAVIS-FLOYD, R et al, University of California Press, Berkeley, 2009, pp. 55-87
  7. Project collectif de recueil de récits d’accouchement : http:// moncorpsmonbebemonaccouchement.wordpress.com/
  8. Renforcement des capacités.
  9. Article de Jo Marchant, journaliste scientifique : http://m.guardian.co.uk/science/blog/2013/may/15/ independent-midwives-benefits-natural-birth-threat
  10. Pétition on ligne à l’Intention du parlement Européen : http://www.change.org/petitions/violations-des-droits-des- femmes-au-sein-des-services-de-maternite-européens

Paola Hidalgo
Auteure
Elis Wilk
Illustratrice

Paola Hidalgo
Auteure

Elis Wilk
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