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18 décembre 2019

ET LE CORPS ?… BORDEL !

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En parallèle avec la réhabilitation du sentiment que défendait le film Et la tendresse ?… bordel !(1) qui a inspiré le titre de cet article, je voudrais ici réhabiliter le corps que la folie transhumaniste tend à oublier, voire à mépriser dans sa fascination pour les artifices technologiques.

On pourrait croire qu’avec la révolution des mœurs, rendue possible par les changements culturels connus autour de Mai 68, le corps aurait retrouvé sa juste place dans l’imaginaire de nos sociétés. Plus même, certains, confrontés à la domination d’un hédonisme vulgaire, jugent qu’il a pris trop

de place et que nos contemporains sont trop centrés sur le ventre et le bas-ventre pour ce qui est des satisfactions recherchées. Mais cette tendance n’est peut-être que superficielle et, avec le transhumanisme, on peut deviner le retour d’une pensée dualiste extrême qui a connu ses heures de gloire au début du premier millénaire de notre ère.

L’OPPOSITION CORPS/ESPRIT

Le dualisme philosophique a notamment été défendu par Platon. Vous vous souvenez sans doute de son fameux Mythe de la caverne : ce que nos sens captent ne serait qu’illusion, projection sur les murs de la caverne d’ombres projetées par une lumière invisible à nos yeux déficients : le Monde supérieur des Idées. Les tenants de cette conception sont dès lors appelés idéalistes, non pas parce qu’ils auraient plus d’idéaux que d’autres, mais parce qu’ils croient que le réel est autre, les Idées situées dans le monde « d’en haut », inaccessibles au commun des mortels. Le christianisme est l’héritier du platonisme, avec l’âme, entité supérieure, et le corps, prison médiocre et pécheresse dans laquelle est enfermée cette belle âme qui n’a qu’une seule aspiration : monter vers Dieu, là-haut.

Opposés à cette vision idyllique, d’autres Grecs anciens ont dit que tout est matière, le jeu des atomes le substrat de toutes choses et la pensée elle-même la sécrétion de nos cerveaux. Démocrite et ses complices sont donc appelés matérialistes, non pas qu’ils soient bassement préoccupés d’accumuler les choses mais parce qu’ils pensent que tout est matière. Selon eux, il n’y a pas deux réalités mais une seule, c’est le monisme.

Il faut bien dire que depuis que la philosophie des Grecs anciens a été supplantée par le judéo-christianisme, l’idéalisme a dominé l’Occident. Notre imaginaire est formaté par cette vision dualiste. Vous voulez une preuve ? Tout le monde ne dit-il pas « J’ai un corps en bonne santé  » plutôt que « Je suis un corps en bonne santé  » ? On n’est pas conscients que l’on suppose donc là une entité ( ?) immatérielle qui posséderait ce corps. Le langage courant n’induit donc pas l’unicité de notre être.

LE RETOUR DES MANICHÉENS

Les théories chrétiennes butent souvent sur un paradoxe : comment imaginer un Dieu prétendument bon qui aurait créé un monde aussi « merdique » pour les humains, avec malheurs, souffrances, cataclysmes, mort d’enfants innocents et la nôtre au bout du chemin ? Au IIIe siècle, un Persan nommé Mani proposa une réponse qui en a séduit beaucoup : le monde n’aurait pas été créé par un Dieu bon mais plutôt par un principe négatif. Résumés sous les appellations Lumière et Ténèbres, deux principes se seraient combattus et c’est le Mal qui l’aurait emporté, ici-bas du moins. Ne reste sur Terre qu’une étincelle venue du principe positif, le Bien : notre âme immortelle mais toute la matière appartient, elle, au royaume des Ténèbres, y compris notre corps mortel et souffrant.

La théorie de Mani, le manichéisme, a connu un grand succès et elle s’est répandue de par le monde, en Chine, en Mongolie, et aussi dans l’Empire romain. Il s’en est fallu de peu que nous devenions tous manichéens mais la maman de l’empereur Constantin ayant plutôt été séduite par la secte juive des disciples de Christ, elle a convaincu son fils de faire de cette minorité persécutée une religion d’État qui allait bientôt pouvoir persécuter toutes les autres croyances. Mais le manichéisme n’est pas mort si vite et, en Occident, via Bogomiles (Bulgarie), Piphles (Flandres, Liège), Tisserands (nord de la France), Bougres (Balkans), Patarins (Italie) ou – mieux connus – Cathares (sud-ouest de la France), le manichéisme a survécu activement plus d’un millénaire dans nos contrées. L’Église catholique a lutté avec fermeté et souvent violence contre cette croyance qui donne trop d’importance au Prince des Ténèbres, non pas ange déchu inférieur à Dieu mais égal à Lui et vainqueur sur Terre. Ce dualisme extrême conduit à mépriser un corps « diabolique » et donc à en user et abuser sans retenue. Il rôde toujours dans les tréfonds obscurs de nos modes de pensée(2). Et ne voilà-t-il pas que les transhumanistes réactualisent le concept.

SCIENTISTES QUI MÉPRISENT LE CORPS

Les adorateurs des sciences et technologies ne croient plus ni en Dieu ni en diable. Mais ils ont souvent une peur bleue de la mort et essaient donc d’imaginer une survie longue, voire éternelle, non plus dans un « autre monde », là-haut, mais dans cet univers-ci. Ce fantasme passe par la nécessaire dévalorisation de nos corps tels que nous les avons hérités de 3,8 milliards d’années d’évolution du vivant sur Terre. Plutôt que de s’émerveiller de tout ce que peuvent ces corps, ils les dénigrent et prétendent les « augmenter » par des prothèses cybernétiques, des manipulations génétiques et des drogues de synthèse euphorisantes ou dynamisantes. Pour vendre leurs illusoires promesses, les transhumanistes doivent nécessairement dévaloriser ce qui est, donc les merveilles que sont nos corps. À chaque fonction ils imaginent un petit « plus », dessinant les contours des monstres(3) de demain, nommant les humains normaux du terme méprisant de « chimpanzés du futur  ».

La dualité corps/âme se transforme ici en opposition corps/cerveau, ce dernier devenant l’esprit, porteur de la pensée, qu’ils magnifient à la manière des manichéens. Nos bricoleurs prométhéens, cohérents dans leur logique perverse, imaginent donc de se débarrasser de ce corps faillible et de transférer leur esprit dans un computer, réparable à l’infini et donc indestructible. L’éternité…, enfin !

LA SOURCE DE NOS JOIES

Ces couards, qui n’ont pas la sagesse d’accepter que la mort est l’inévitable et nécessaire envers de la médaille de la vie, rêvent donc de survivre dans une machine. Ne semble pas les effleurer l’horreur de cette situation qu’est le locked-in syndrome(4) (« emmuré vivant  ») décrite par le romancier Bernard Werber(5). Cette situation est horrible car, comme dans l’ordinateur où rêvent de se réfugier les posthumanistes, l’absence des joies du corps est une torture. Si vous essayez de lister ce qui vous a donné un jour de la satisfaction, du plaisir ou du bonheur, vous penserez peut-être à la caresse d’une main aimante sur votre joue d’enfant, à la dégustation d’un bon plat, à l’apaisement de votre soif après un exercice physique où vous avez testé les possibilités de votre corps, à la douceur du vent sur votre peau, à la chaleur bienfaisante des rayons du soleil un beau jour d’été, au charme de respirer les douces effluves du parfum d’une glycine dans la paix d’un soir, à l’étreinte du corps souple de votre bien-aimé.e… Corps, corps, corps… : c’est bien lui qui est source de nos joies. Au-delà de la faisabilité du transfert de leur esprit dans une machine, les partisans de ce fantasme croient qu’ils vont supporter longtemps cette césure d’avec ce qu’ils sont vraiment. Ils vérifieraient vite la véracité de la formule de Kafka, popularisée par Woody Allen : « L’éternité c’est long…, surtout vers la fin  ».

Et tant qu’à rester dans l’humour, pour nous éloigner de l’effrayante incohérence des raisonnements transhumanistes, voici la blague du gars qui serait un bon candidat au transhumanisme en visite chez son médecin : « – Docteur, je voudrais vivre très longtemps… Pouvez-vous me donner de bons conseils ? – Eh bien, plus d’alcool, plus de bons petits plats, plus de contacts avec le sexe opposé… – Ah, et comme cela je vais vivre très longtemps ? – Je n’en sais rien mais, en tout cas, cela va vous paraître long, très long.  »

Alain Adriaens

  1. Le film Et la tendresse ? Bordel ! de Patrick Schulmann, sorti en 1979, déroulait un scénario qui montrait que le bonheur en amour nécessitait autre chose que le frottement des épidermes et des muqueuses : un sentiment précieux nommé tendresse.
  2. Ainsi, la trilogie des films Matrix, suggère confusément que les humains sont les prisonniers d’un vaste et très sombre réseau électronique qui ne leur veut vraiment pas du bien et dont quelques résistants essaient de s’extraire en d’épiques combats électronico-kungfuesques.
  3. Définition de monstre : être, animal fantastique et terrible (des légendes, des mythologies) ; être vivant ou organisme de conformation anormale.
  4. Le locked-in syndrome (également connu sous le nom de syndrome d’enfermement, syndrome de verrouillage), est un état neurologique rare dans lequel un sujet est éveillé et totalement conscient — il voit tout, il entend tout — mais ne peut ni bouger ni parler, en raison d’une paralysie complète. Les facultés cognitives du sujet sont en revanche intactes. Le locked-in syndrome est consécutif majoritairement à un accident vasculaire cérébral.
  5. Bernard Werber, L’ultime secret, Albin Michel, 2001, 357 pp.
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