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3 décembre 2019

LE SYSTÈME LIBRE CADENASSÉ

Le journalisme libre coûte cher.

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Comme « marque » du groupe IPM (avec, dans les médias, également la DH/Les Sports, DH Radio, Paris Match Belgique, 13% de participation de l’agence Belga), La Libre Belgique peut-elle laisser les journalistes qui croient encore à la presse libre, écrire ce qu’ils pensent juste, vrai et nécessaire ?

Imaginez la chaîne de contrôle :

1|  On débute par le boss d’IPM : Denis Pierrard, ingénieur commercial de formation, a débuté sa carrière chez Solvay aux États-Unis puis chez McKinsey, société multinationale spécialisée dans le conseil stratégique aux entreprises. Il semble que pour atteindre les hautes sphères médiatiques, passer par le secteur du commerce et de la finance soit porteur : son pendant, Bernard Marchant, CEO du groupe Rossel (Le Soir, Vlan, Metro (49%), etc.), était lui un ancien conseiller fiscal cher Arthur Andersen, vice-présidence Europe du groupe informatique Olivetti, plus tard directeur général de Beckaert, leader mondial du métal. Par après, Denis Pierrard intègre IPM, qu’il quitte pour rejoindre Ackermans et Van Haaren (AvH), qui se définit comme créatrice de « valeur pour l’actionnaire en investissant à long terme dans un nombre limité de participations stratégiques avec un potentiel de croissance internationale »(1). Pour la petite info, Luc Bertrand est Président de AvH et sa fille, Alexia Bertrand, en est une des administratrices mais aussi cheffe de cabinet du vice-premier ministre Didier Reynders. C’est à ce titre qu’on avait dénoncé un conflit d’intérêts dans un dossier du cabinet portant sur l’éolien offshore censé être attribué à Deme, filiale à 100% d’AvH. Soit, cela ne nous regarde pas, ni La Libre, il pourrait là aussi y avoir conflit d’intérêt… Donc, Denis Pierrard rejoint Libération, dont François le Hodey, l’un des propriétaires d’IPM, détient 8%, et où il pourra « surtout s’occuper de la gestion opérationnelle »(2).

2|  Bertrand de Meeûs : rédacteur en chef de LaLibre.be depuis 2012, prend les rênes du papier en 2018. Également enseignant à l’Ihecs, la position de rédacteur en chef n’implique pas d’être passé par les Business school et d’avoir travaillé dans des grands bureaux de conseil fiscal, il suffit d’avoir intégré le logiciel de La Libre, de savoir qui sont ses vrais patrons et ce qu’ils veulent, en somme d’obéir et d’assurer un regard-contrôle de ce qui peut ou non se dire. Mais il faut aussi que ce contenu assuré, on se focalise uniquement sur le contenant, en allant vers ce que ceux qui le plus souvent ne veulent pas entendre parler de révolution (la vraie) appellent la « révolution numérique » : « Au cours de ces dernières an- nées, nous avons été de succès en succès avec LaLibre.be et ses applications, la marque La Libre a trouvé sa place dans ce nouvel environnement social et technologique, grâce en grande partie à la vision et au dynamisme de son rédacteur en chef(3). »

3|  La rédaction : entre les « sous », les « vices », etc., qui assurent le relais de la chaîne de commandement, on retrouve les journalistes et les pigistes. Les derniers, en gros, n’ont aucun droit et surtout pas celui de proposer un contenu qui déplairait à celui qui le paie. Les autres, s’ils ont encore des velléités de liberté, sont tenus par quelques considérations matérielles, comme ces jeunes recrues de médias de masse qui, dégoûtées du dégoûtant des rédactions, avaient refusé de témoigner : « J’espère qu’elles te contacteront. Elles sont tout de même un peu hésitantes car elles craignent pour leur emploi qu’elles ont eu tant de mal à trouver. Je les vois prochainement, j’en discuterai encore avec elles »(4).

Après ça, que reste-t-il ? Dans ce cas, la censure directe est de peu d’utilité, l’autocensure fera le travail. Et, le plus souvent, quand la censure se manifestera, elle prendra l’allure habillée de la raison et de la rigueur : ils diront qu’on « n’étaye pas », qu’il n’y a « pas assez d’explications », qu’il faut trou- ver quelque chose de « plus pertinent », évoqueront « quelque chose d’un peu simpliste » ; ils feindront de vous suggérer « ce qui est plus correct sur le plan journalistique », ne disant jamais quel est leur plan journalistique, surtout quand c’est une petite main qui œuvre, sous-fifre qui répercute les ordres d’en haut en échange de quelques gratifications honorifiques et de quelques faux-semblants de pouvoir suffisant à l’infatuer. Et quand votre information paraîtra imparable, ils vous diront que vos propos sont « excessifs », vous accusant de faire le jeu du populisme et de la démagogie, surtout quand vous parlez de révolution et expliquez la cohérence de la classe patronale, sans même qu’il arrive à leur esprit que c’est leur propension à ne pas en parler, reléguant la gauche aux luttes identitaires et sociétales, qui a fait le jeu de l’extrême droite.

AU-DELÀ DE LA RÉDACTION…

IPM est la propriété de la famille Le Hodey, 410ème fortune belge (35.841.000€), qui détient diverses « marques » : outre La Libre, la DH, Paris Match Belgique, elle vous a fait vivre le football pendant la coupe du monde, engrangeant ses bénéfices via BetFirst qu’elle possède et qui occupe à lui seul un onglet sur le site de la DH ; Whitefox (marketing digital) ; IPM Advertising, commercialisant notamment « l’ensemble des sites de la RTBF : l’info, le sport, l’offre audio & vidéo sur Auvio, mais aussi la TV, les radios, etc. ». IPM a des participations dans RTL Belgium, l’agence Belga, Evosys (société de vente de logiciels de courtage immobilier). Quel lien entre le journalisme et la plupart de ces investissements, demanderez-vous ? Aucun. C’est pour cela qu’IPM s’assure que les pages de La Libre établiront ce lien avec leurs intérêts, plaçant Denis Pierrard comme directeur général des rédactions, mais aussi fidélisant un Conseil d’administration, dont IPM renouvelle une partie en 2015(5) et dans lequel on retrouve :

– Pierre Rion : ingénieur civil diplômé de l’ULg, il se définit comme un « serial entrepreneur », un « business angel ». Il est président du Cercle de Wallonie, de l’Association des Vignerons wallons et de nombreux organismes et sociétés. Il a été « Leader économique de l’année » (Lobby Awards 2016). C’est lui qui dira : « Un bon citoyen doit être une pompe à argent qui fait tourner l’économie »(6). Tout un programme…

– Bruno Lesouef : décédé en 2018, avait été directeur des Affaires Publiques du Groupe Lagardère et gérant d’Hachette Filippacchi Associés.

– Denis Steisel : « serial entrepreneur belge », est patron et investisseur dans de multiples entreprises liées aux technologies digitales. Il est « managing partner de Eezee-It, spécialisée dans la transformation digitale, a cofondé Emakina Group, agence digitale, est membre du comité d’investissement de WING (Wallonia Innovation and Growth), fonds d’investissement pour les start-up wallonnes. Sa fonction chez IPM ? “Aider le groupe à faire face aux nouveaux défis de l’économie digitale’” »(7).

– Alain Siaens : Président du CA d’IPM, docteur en sciences économiques, ancien professeur extraordinaire à l’Université catholique de Louvain, passe successivement par la banque JP Morgan, le Groupe Bruxelles Lambert puis chez Prominvest, rejoint la banque Degroof en 1990 pour y prendre la direction de l’activité holding, où il s’occupera dès 1993 des activités d’« investment banking » : financement des entreprises, conseil en fusions/acquisitions, placements privés, introductions en Bourse… Occupant le siège du comité de direction depuis 1998, il cède sa place en 2006 à Regnier Haegelsteen. Il quitte mais ne part pas puisqu’il prend la présidence du conseil d’administration de la banque. On comprend mieux pourquoi, lorsque le rédacteur en chef de Financité évoquera l’évasion fiscale de 221 milliards, il lui écrira, sans même se présenter et avec la morgue du banquier : « Je vous félicite et voudrais savoir la source statistique des 221 milliards des 563 entreprises, virées vers des paradis fiscaux ». Pas de bol, la source était le SPF Finances…

Ces nouveaux mousquetaires rejoignent ainsi Patrice le Hodey (Vice-Président), François le Hodey, Philippe le Hodey, Marguerite le Hodey, « l’esprit de famille à toute épreuve » (L’Echo, 27/07/2012).

AUTOPSIE DU GROUPE

Le Groupe Le Hodey est composé de 16 sociétés(8):

1| 99,99% du groupe Maja (le reste, une part infime, appartient, résultat de montages occultes, à Axemedia et IPM Press Print NV), qui lui-même a des participations dans :

– IPM Group NV (99,8%)
– Traxxeo (47,37%)
– Ipartner (99,7%)
– European Telematics (100%) – Axemedia (50,4%)

2| RNA qui possède Alfabyte (12,57%) et HI Invest (41,7%)

3| IPM Presse Print NV, dont l’actionnaire principal est IPM Group NV (détenu à 99,8 % par la famille Le Hodey), a des participations dans Axemedia (0,4%), Maja (proche des 0%) et IPM Group NV (0,1%).

4| IPM Group NV : son actionnaire principal est le groupe Maja (99,8%), dont IPM Press Print NV possède 0,1%. Il a des participations dans :

– PX Holding (9,61%)
– Sagevas (+ de 50%)
– RTL Belgium (6,99%)
– IPM Press (100%)
– Twizz Radio (99,82%)

5| La famille Le Hodey détient 100% des parts de Traxxeo (dont 47,37% sont la propriété du groupe Maja qui appartient à la famille Le Hodey aussi), Traxxeo qui elle-même possède 100% de Mobiliteit et 100% de Ipartner. Traxxeo (http://www.traxxeo.fr) est le spécialiste de l’internet des objets dans le secteur BTP, gérant des ressources via des nouvelles technologies qui collectent des données et contrôlent à distance l’activité des ouvriers, les machines, les véhicules, les équipements. Elle est, si on en lit sa description, l’élément probant de la perte d’autonomie inscrite dans les nouvelles technologies, et la perte de contrôle sur soi qu’elle provoque : « Traxxeo vous propose une plateforme logicielle ouverte qui permet de collecter des données depuis de nombreux équipements connectés : black box véhicule, pointeuse de chantier, étiquette RF, téléphones, tablettes, objets connectés… ». N’attendez donc pas de La Libre qu’elle consacre dans une liberté éditoriale totale un dossier sur les nouvelles technologies… Traxxeo collabore avec :

– Eiffage (http://www.eiffage.com): entreprise impliquée dans la construction, les infrastructures, l’énergie et les concessions, qui est notamment impliquée dans le LGV Bretagne-Pays de la Loire, le prolongement de la ligne 14 du métro parisien, la fondation Luma à Arles9 : une « Luma Arles, une tour d’argent aux mille reflets, avec sa rotonde de verre et ses milliers de blocs en inox qui créeront autant de reflets argentés, la tour de la Fondation Luma à Arles (Bouches-du-Rhône) marquera l’entrée d’un parc public de 6 hectares. Eiffage Métal réalise en groupement l’enveloppe de l’édifice, signé de l’architecte Frank Gehry, qui atteindra 56 mètres de hauteur. 50.000 heures d’études ont été nécessaires pour orchestrer la mise en place des 10.000m2 de façades, eux-mêmes composés de 300 panneaux métalliques, 11.000 blocs en inox, 50 “boîtes vitrées” et une rotonde de 5.000m2 » ;

– Veolia (https://www.veolia.com), qui accompagne la surproduction avec des technologies énergivores qui réduisent la consommation dans le secteur du pétrole, du gaz, de l’alimentation industrielle ;

– Engie-Electrabel : fournisseur de gaz et d’électricité ;

– Besix (https://www.besix.com): « le Groupe BESIX est devenu une entreprise multidisciplinaire occupant une position phare sur ses marchés d’activité : construction, promotion immobilière et concessions. BESIX Contracting est spécialisée dans la réalisation d’ouvrages de construction, infrastructurels et maritimes qui se distinguent souvent par leur complexité ». Le groupe Besix est représenté en Belgique par 17 filiales: Belemco, Besix Concessions et Assets, Besix Infra, Besix Park, Besix Red, Be Wind, Cobelba, Franki Foundations, HBS, Isofoam, Jacques Delens, Lux TP, Vanhout, Socogetra, Van Den Berg, West Construct, Wust. Au Benelux et en France, le Groupe est représenté en force par les filiales régionales BESIX Infra, Belemco, Vanhout, Wust, Cobelba, Jacques Delens et Lux TP, garantes d’une approche locale. En collaboration avec les entités Franki Foundations, West Construct, Socogetra, Sanotec et Van den Berg, le Groupe propose des solutions de niches spécialisées telles que les fondations profondes, la géo-ingénierie, les travaux routiers, le traitement de l’eau ainsi que la pose de câbles et conduites. C’est Besix qui en Belgique s’occupe notamment de la construction du siège social de BNP Paribas Fortis, du parking « promenade » à Nieuport, de City Dox, de Ijzerlaan, le quartier général de la KBC, le viaduc d’Hertsal, de Docks Bruxsel, de la R4 à Ghent.

– Bam : marché belge de la construction regroupant de nombreuses sociétés belges et luxembourgeoises ;

– CFE (http://fr.cfe.be): coté sur Euronext Brussels, CFE est un groupe industriel belge, actif dans les secteurs du Dragage, la construction maritime et environnement, le Contracting et la Promotion immobilière. Le groupe est présent dans le monde entier. CFE c’est le projet Green Hill à Dommeldange, l’école européenne à Bruxelles, la tour Up site le long du canal, le nouvel hôtel de police à Charleroi, le projet Eupen Schule à Eupen, le projet Belview… ): coté sur Euronext Brussels, CFE est un groupe industriel belge, actif dans les secteurs du Dragage, la construction maritime et environnement, le Contracting et la Promotion immobilière. Le groupe est présent dans le monde entier. CFE c’est le projet Green Hill à Dommeldange, l’école européenne à Bruxelles, la tour Up site le long du canal, le nouvel hôtel de police à Charleroi, le projet Eupen Schule à Eupen, le projet Belview…

6| Sagevas détenu par la famille Le Hodey via IPM Group NV, détient 100% des parts de Turf Belgium.

7| Twizz radio, dont les actionnaires sont IPM Group NV (99,82%) et Konecto (0,18%).

8| I Partner, détenu par Traxxeo (100%) et le Groupe Maja (99,7%).

9| Hyode, dont les actionnaires sont la Famille Le Hodey (50%) et DNA, a des participations dans :

– Curador (25%) : pharmacie belge en ligne.
– De Rouck Holding (90%)
– Europublidis (3,13%) leader belge du développement et de la commercialisation de produits cartographiques sur supports papiers et digitaux.
– Multiroad (26%) : secteur de l’édition

10| De Rouck Holding, qui possède 2,71% de Europublidis.

11| European Telematics, avec comme actionnaire unique Maja.

12| DNA qui a des participations dans Hyode.

13| Turf Belgium, dont les actionnaires sont Sagevas (100%) et IPM Group NV (49,9%).

14| Axemedia, dont les actionnaires sont IMP Press Print NV (0,4%), Maja (50,4%) et IPM Group NV (50%), et qui a des participations dans Maja (montant non disponible).

15| Sport Groupe Development qui a des participations dans X-Free Sport Management.

16| Mobiliteit, dont l’actionnaire unique est Traxxeo.

Souriez, vous êtes cernés, entre actionnariats croisés, avocats fiscalistes, le groupe IPM a su placer au sein des rédactions ceux-là mêmes qui conseillent ou conseillaient les entreprises qu’ils possèdent, s’assurant par là même de ne jamais être vraiment embêtés.


Benjamin Tejero

Benjamin Tejero

Illustrateur
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