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25 octobre 2019

Coulisse Grecque

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« Longtemps après m’être rendormi, il me semble, le téléphone fixe a sonné. (…)

– Monsieur Varoufakis ? a dit une voix angoissante.
– Oui, qui est-ce ?
– Nous sommes ravis de savoir que votre fils est bien rentré. Apparemment, il s’est bien amusé à Psyrri. Ensuite, il a suivi la rue Metropolis, il a fait un détour le long de la route d’Hadrien, et il est revenu en passant par la rue Byron.
– Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ? ai-je hurlé, un frisson me parcourant le dos.
-Monsieur Varoufakis, a répondu la voix, glaciale, vous avez fait l’erreur de cibler certaines banques dans vos interventions et vos articles.
Si vous voulez que votre gamin rentre chez lui tranquillement tous les jours, je vous conseille d’arrêter et de la boucler. Occupez-vous de vos oignons. Je vous souhaite de beaux rêves. »

Yanis Varoufakis, Conversations entre adultes.

C’est dans un livre qui se lit comme un polar (pardon pour le cliché) que Yanis Varoufakis, l’éphémère ministre des finances du gouvernement Syriza, nous raconte – comme il l’avait promis dès la capitulation d’Athènes – son affrontement avec la Troïka (la Commission européenne, le FMI et la Banque centrale européenne) alliée à l’oligarchie grecque, au cours du premier semestre 2015. L’auteur y joue franc-jeu : il se déclare d’emblée européiste, partisan de l’Euro et donc opposé au Grexit, il voit la mondialisation d’un œil favorable, il a pour amis Emmanuel Macron ou, encore mieux, Jeffrey Sachs(1). Il est même partisan de l’hégémonie allemande en Europe(2). Bref, direz-vous, un homme du système.

C’est bien pour cela qu’il faut lire son livre. Car enfin, comment comprendre qu’un économiste distingué doté d’un tel profil ait pu faire l’objet de tant d’acharnement, de tant de calomnies, voire, parfois, de menaces de mort ? Comment expliquer la haine de la Troïka, de la presse aux ordres en Grèce et ailleurs, et des banquiers ? C’est tout simple : pendant les six mois de « négociations », de janvier à juin 2015, Varoufakis va tenter de protéger les Grecs les plus pauvres (par exemple en refusant la énième baisse des retraites, alors que de nombreux foyers grecs regroupant plusieurs générations n’ont qu’une seule pension de retraite pour vivre) et de récupérer au moins une partie de la souveraineté de son pays (les fonctionnaires de la Troïka circulent comme chez eux, dans son ministère comme partout ailleurs à Athènes).

C’est évidemment trop : cette position humaniste doit être anéantie, tant il est vrai que le but de la Troïka n’est pas de résoudre la crise de la dette grecque, ni même de récupérer l’argent des créanciers, mais d’écraser, pour l’exemple, le gouvernement Syriza : avis aux autres peuples qui tenteraient de résister…

Fin juin 2015, confronté à l’ultimatum (vous acceptez le plan de la Troïka ou on ferme vos banques), le Premier Ministre Tsipras organise un référendum : les Grecs acceptent-ils de plier ? Le résultat est magnifique : 61 % disent non. Une semaine après pourtant, le gouvernement capitule.

LA TRAHISON

On découvre en effet que, comme d’aucuns l’avaient soupçonné à l’époque, Tsipras avait organisé ce référendum dans l’espoir de le perdre, ce qui aurait légitimé sa capitulation ! Une des meilleures séquences du livre se déroule quand l’auteur débarque, jubilant, dans le bureau du Premier Ministre au soir du référendum, pour n’y découvrir que des mines consternées… Huit jours plus tard, écrit-il, « le gouvernement renverse le peuple ». La trahison est consommée, entre sa carrière et la volonté du peuple, Tsipras a choisi. Ce que Varoufakis, hélas plein d’indulgence, justifie par cette phrase : « Son désir ardent de prouver au monde qu’il était autre chose qu’une étoile filante ». On voit qu’il reste à l’auteur du chemin à parcourir pour perdre ses dernières illusions…

Il n’empêche que les révélations des huis-clos étaient indispensables et que les portraits qu’il brosse de quelques acteurs majeurs – au hasard, le ministre des finances des Pays-Bas, le féroce Dijsselbloem – mériteraient un prix littéraire !

Michel Brouyaux

  1. Pour connaître Jeffrey Sachs, lire, dans l’indispensable Stratégie du choc de Naomi Klein, le chapitre sur la Russie.
  2. Varoufakis a écrit en 2013 un article dans lequel il affirme que l’UE a besoin de l’hégémonie allemande, parce que l’Allemagne pourrait y jouer le rôle des états-Unis à l’époque du Plan Marshall.

Michel Brouyaux
Auteur
Eponine Cottey
Illustratrice

Eponine Cottey
Illustratrice

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