Quand Kairos fait ce que les grands médias refusent de faire

Par Serge Van Cutsem

Alexandre Penasse a rencontré devant le Parlement européen un journaliste russe que l’Union européenne a censuré pendant neuf mois, non pas pour ce qu’il avait écrit, mais pour les questions qu’il aurait pu poser.
Il y a des interviews qu’aucune rédaction mainstream ne fera jamais. Pas parce qu’elles sont impossibles à réaliser, mais parce qu’elles posent des questions que ces rédactions ont tacitement renoncé à poser. C’est précisément dans cet espace abandonné que Kairos travaille depuis sa fondation. Alexandre Penasse en apporte une nouvelle démonstration avec cette rencontre exclusive devant le Parlement européen – un bâtiment que son interlocuteur voyait de près pour la première fois après neuf mois passés à en être officiellement exclu.

C’est le type d’interview que Kairos fait et que les autres ne font pas.

Alexandre Penasse, fondateur et rédacteur en chef du journal indépendant belge Kairos, a rencontré Yuri Apolf, correspondant de RIA Novosti accrédité auprès de l’Union européenne et de l’OTAN, quelques jours avant son départ contraint de Belgique. Le lieu choisi n’est pas anodin : devant le Parlement européen, institution qui lui a refusé toute accréditation pendant neuf mois, et dont il découvrait les façades de près pour la première fois.

Cette interview est le résultat direct de ce que Kairos pratique depuis sa création : parler à tout le monde, écouter toutes les parties, diffuser une information non filtrée. Une application concrète de la Charte de Munich que la grande majorité des médias occidentaux ont progressivement abandonnée au profit d’un journalisme de camp, où le choix du bord précède le choix des sources.

Yuri Apolf arrive à Bruxelles avec un bagage journalistique solide : correspondant de RIA Novosti à l’ONU à Genève, ancien président de l’association des journalistes accrédités auprès des Nations unies, il a travaillé aux États-Unis, à Taïwan, au Kosovo, en Inde. Jamais, dans aucun de ces pays, il n’a été empêché d’exercer son métier.

À Bruxelles, il dépose ses demandes d’accréditation dès septembre 2025, auprès des institutions européennes, auprès du ministère belge des Affaires étrangères. Les semaines passent, puis les mois. À chaque appel, la même réponse : «Votre dossier est en cours d’étude par nos partenaires extérieurs». Qui sont ces partenaires ? Il ne le saura jamais. L’OTAN ne répond pas, la Belgique finit par ne plus répondre du tout. La vraie raison est qu’en réalité il n’y en a aucune … Et tous misent sur la lassitude, le lâcher prise. En février 2026, après six mois de relances quotidiennes, la réponse tombe : son média est sous sanction donc l’accréditation est refusée.

Le député européen luxembourgeois Fernand Cariser avait entre-temps alerté formellement Ursula von der Leyen : ce refus viole le principe d’individualisation des sanctions, le principe de proportionnalité, et la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Von der Leyen répond elle-même, ce qui surprend tout le monde, tant le geste est inhabituel. La réponse est un refus ferme, signé de sa main. Deux heures plus tard, le comité d’accréditation, visiblement en attente de ce signal, rejette l’appel à son tour. La patronne a montré la voie, les autres suivent, sans courage mais avec obéissance.

Le motif juridique mérite d’être exposé pour ce qu’il est. Von der Leyen argue que permettre à ce journaliste d’entrer au Parlement constituerait une mise à disposition de ressources économiques en faveur d’un média sanctionné, donc une violation des sanctions économiques. Yuri Apolf en tire lui-même la conclusion logique avec un calme désarmant : se laver les mains dans les toilettes du Parlement européen serait une aide économique à la propagande russe et respirer l’air du bâtiment, idem. On a presque envie d’en rire, si ce n’était pas si dramatique.

Ce que les règlements du Conseil de l’UE disent pourtant explicitement : les sanctions interdisent la diffusion des médias russes sur le territoire européen, pas l’exercice du journalisme. Yuri Apolf écrit en russe, pour un public russe. Il ne diffuse donc rien dans une langue de l’Union. L’argument ne tient pas juridiquement, mais il n’a jamais été conçu pour tenir, il a été conçu pour fermer une porte et surtout … éviter les questions.

C’est là que l’interview d’Alexandre Penasse touche à l’essentiel. Ce qui dérange, Yuri Apolf l’identifie avec précision : l’UE n’a pas peur des réponses, elle a peur des questions auxquelles elle ne peut pas fournir de réponses intelligentes et motivées.

Il en donne un exemple documenté : L’Union européenne a présenté à l’opinion publique un crédit de 90 milliards d’euros à l’Ukraine sous l’intitulé officiel «crédit de reconstruction». La ventilation réelle est toute autre : 60 milliards à l’armement, 30 milliards pour combler le déficit budgétaire ukrainien 2026–2027 et strictement rien pour reconstruire. Personne dans aucun briefing de la Commission n’a demandé : pourquoi appelez-vous ça un crédit de reconstruction ? C’est la première question qu’il aurait posée.

Il en avait d’autres, adressées au Service européen pour l’action extérieure : la structure censée incarner la diplomatie de l’UE : où est cette diplomatie ? Sur Gaza, l’Iran, le Liban, la Russie, l’Union européenne est absente de toutes les tables de négociation. Sa formule est lapidaire : «Lorsque tu es absent, c’est toi le menu». Et pendant que Bruxelles refuse tout contact avec Moscou, Washington, qui comprend que personne ne peut contrôler une escalade nucléaire, parle à la Russie, mais cela nos médias mainstream évitent de le faire remarquer.

La lecture que fait Yuri Apolf de la paralysie des dirigeants européens est celle d’un observateur qui a couvert les institutions de l’intérieur pendant des années. En 2022, von der Leyen, Kallas et les autres se sont auto convaincus que l’Ukraine pouvait gagner. Ils ont fait des déclarations publiques fortes, répétées, pendant des années, sans avoir les moyens de les réaliser. Reconnaître aujourd’hui les réalités du terrain, c’est reconnaître qu’ils ont menti à leur opinion, à leurs alliés et à eux-mêmes. Une mort politique que personne ne veut. «Quand tu fais tapis et que tu n’as plus de jetons, tout ce qui te reste, c’est une bagarre perdue car les agents de sécurité te jetteront en dehors du casino»

Il relie cela aux déclarations publiques et assumées du chef d’état-major de l’armée belge et du ministre allemand Pistorius : le conflit en Ukraine nous fait «gagner du temps» jusqu’en 2030, date à laquelle l’Union européenne sera prête pour un conflit direct avec la Russie. «Seuls les Russes ne sont pas au courant qu’on va leur faire la guerre», observe-t-il, avec une ironie froide qui n’a rien de rhétorique.

Alexandre Penasse conclut cette rencontre avec la question qui résume tout : si tu étais belge, qu’est-ce que tu ferais ? La réponse de Yuri Apolf n’est pas de la colère. C’est de la peine. Il ne tient pas les populations européennes pour responsables de ce qui lui est arrivé. Il les voit comme des gens progressivement privés des outils pour comprendre, le Covid ayant selon lui brisé quelque chose dans la capacité de résistance collective, avant que la question russe ne prenne le relais comme mécanisme de neutralisation de toute voix discordante.

Son message final, adressé directement aux Belges et aux Européens de l’Ouest, est celui d’un journaliste, pas d’un propagandiste : «Restez ouverts. Gardez un esprit critique y compris envers ce que je vous dis. Quand tous les médias disent la même chose sur un sujet très compliqué, en règle générale, ça veut dire qu’il y a un loup».

C’est exactement ce que Kairos dit depuis sa fondation. C’est exactement ce que cette interview démontre une fois de plus.

Kairos est un média (et journal) réellement indépendant belge francophone fondé par Alexandre Penasse. Il est l’un des très rares médias francophones qui maintient ouvert le principe du contradictoire, y compris avec des interlocuteurs que l’ensemble du paysage médiatique occidental a décidé de ne plus écouter. Ce n’est pas une posture idéologique, c’est tout simplement l’application stricte de la déontologie journalistique fondamentale telle que la définit la Charte de Munich : recueillir l’information à toutes ses sources, sans exclusive, et la diffuser sans filtre partisan.

Dans un environnement où cette pratique est devenue rare, elle est devenue nécessaire.

Espace membre