La métaphysique n’a pas dit son dernier mot

Entrevue avec Pol Quadens

Designer, sculpteur et aussi philosophe autodidacte, le Bruxellois Pol Quadens vient de sortir son deuxième ouvrage, Philosophie du devenir. Essai pour une compréhension du monde dans son histoire et son devenir, aux éditions Le Lys bleu, une suite assez logique de Philosophie de la soustraction (éditions Les Impliqués, 2023). Rencontre en avril dernier, propos recueillis par Bernard Legros.

Vous postulez que l’âme et l’esprit existent. Vous considérez-vous comme un métaphysicien ?

Oui, dans le sens où la métaphysique est la base de la philosophie, au départ aristotélicienne. Tout ce qui relève de l’âme, de l’esprit, de la conscience, de la substance, de l’essence, qui sont des phénomènes métaphysiques, m’intéresse. Ce n’est plus à la mode, mais peu importe.

La philosophie est-elle un antidote aux malheurs du monde ? Ne peut-elle être dévoyée par ceux qu’on appelle les « filousophes » ou les « philodoxes » ? Comment faire la part des choses ?

Dès qu’on ressent la présence d’un marchand qui veut nous fourguer quelque chose, on est dans le domaine de la filousophie, devenue importante de nos jours où les individus sont en perte de repères, les cherchent dans les religions, les croyances et même dans une certaine philosophie. Or celle-ci est un travail, pas une solution, elle pose des questions avant d’éventuellement apporter des réponses. Le concret, le matériel, le dogme n’apaise ni l’esprit, ni l’âme. Par contre, la liberté fait suite à la recherche, à la curiosité, à la volonté de comprendre le monde. Mon but est d’essayer d’apporter des clés de compréhension du monde dans sa totalité.

En parlant d’éveil et du mouvement de la vie (l’impermanence), vous rapprochez-vous à votre corps défendant du bouddhisme ?

Je ne connais pas suffisamment le bouddhisme. Je suis un hégélien qui dit que pour accéder à la liberté, il faut se débarrasser de tous les dogmes. Même si je ne suis pas bouddhiste, j’ai connu « l’éveil » à plusieurs moments dans ma vie, quand j’ai senti avoir atteint une meilleure compréhension des choses, qui en retour ont modifié mon devenir.

Croyez-vous à la réincarnation ?

Non. L’âme est pour moi, et selon Aristote, le souffle de vie, qu’on pourrait dire « divin ». Je continue à me poser la question « y a‑t-il une divinité au-delà de la matière ? ». Je n’ai pas de réponse et compte bien ne pas en avoir ! L’âme est le souffle de la création du monde, souffle de puissance, de mouvement, de volonté, et ceux-ci représentent la substance, ce qui se conserve dans ce qui change, en particulier le mouvement. Supprimons tout et le mouvement recréera tout. Supprimons le mouvement, et il n’y aura plus rien. Anaxagore déjà avait pressenti qu’un « fluide » liait toutes choses entre elles et était à la base de la création.

Qu’entendez-vous par « dialectique du corps, de l’esprit et de la nature » ?

Revenons à l’entéléchie d’Aristote, à savoir ce qui advient, les choses comme elles se déroulent. Moi je l’ai compris comme le lien entre l’esprit et le corps, mens sane in corpore sano, comme le dit la formule latine. La nature est l’universel, la totalité de la vie et du monde cosmique. À l’intérieur se trouve le monde social créé par l’homme, qui a abouti à un corps social faisant face à l’universel duquel nous nous sommes arrachés, ce qu’explique très bien Hegel. L’industrie a surtout contribué à cet arrachement. La nature a été violée et mise à notre service. Ce faisant, l’homme s’est modifié, son corps social s’est autonomisé et a perdu le contact avec l’universel. Celui-ci a sa logique propre, indépendante de l’action humaine ; mais par aveuglement et prétention, l’homme pense être au commandes de l’universel. Quelle sottise ! Prenons par exemple les changements climatiques. Alors que la pollution était quasi inexistante, l’Europe a vécu un petit âge glaciaire à la fin du Moyen Âge. Je pense que l’homme a moins de pouvoir que ce qu’il imagine. L’universel aura le dernier mot.

Vous parlez d’« imposture écologique » et de « mensonge climatique ». Mais l’homme a quand même la capacité de polluer profondément la Terre, il y a de réels problèmes écologiques, comme, par exemple, la destruction de la biodiversité et les diverses pollutions (pfas, plastique, perturbateurs endocriniens, bisphénol A, etc.).

L’homme fait beaucoup de dégâts écologiques, on est d’accord. Mais prenons les choses à la base. On n’arrivera pas à améliorer l’état écologique de la planète tant que les industriels domineront le monde. S’ils décidaient de changer de « métier », tout irait mieux.

Philosophiquement, vous plaidez pour le mouvement de la vie, le changement, en reprochant au pouvoir de nous illusionner avec un monde « stable ». Mais l’essence même du capitalisme ne réside-t-elle pas dans ce changement permanent, appelé destruction créatrice par Schumpeter ? N’y a‑t-il pas un contresens ?

Il est trop facile d’accuser le mouvement qui provoquerait notre déchéance, notre paupérisation, notre malheur. Mais il n’y a rien de naturel dans tout cela, puisque c’est le monde social qui a fabriqué ce mouvement-là. On aurait pu faire autre chose — le monde est contingent, disait déjà Aristote —, mais l’argent en a décidé autrement. Le monde du Capital est installé, et pour s’en débarrasser il faudra le détruire ou il s’auto-détruira, ce qui a commencé avec les guerres actuelles. Autre chose naîtra, dans les contradictions. Ce n’est donc pas le mouvement organique universel qui provoque les crises politiques et économiques. L’explication réside plutôt dans la baisse tendancielle du taux de profit théorisée par Karl Marx : la machine ne produit pas de valeur par elle-même, seule la main d’œuvre humaine en produit. Depuis le XIXe siècle, plus l’industrie s’est outillée et développée, moins elle a dégagé de bénéfice. Il a donc fallu augmenter la production et diminuer les prix, ce qui a abouti à une saturation du marché. Alors les industriels chargent les politiques d’inciter ou parfois d’obliger les gens à changer de voiture, à partir en vacances, à surconsommer. C’est l’inversion remise dans le bon ordre : sur ordre des politiques, les médias parlent au public, par exemple, de la nécessité de décarboner l’économie, un discours difficile à contredire. Ça ne fonctionne pas vraiment, les factures ne baissent pas. Les politiques sont aux ordres des industriels et entrepreneurs, qui eux restent dans l’ombre. Il faut inverser les choses : l’industrie connaissant une baisse du taux de profit, elle doit absolument vendre plus si elle veut survivre. Elle donne l’ordre aux politiques d’imposer la bagnole électrique, entre autres. Tout le monde s’y colle, de la Commission européenne aux partis nationaux (surtout les écologistes) pour donner de bonnes raisons de changer de pratiques, ensuite transmises à la presse. La population ne comprend plus !

« Mieux vaut vivre par la raison que par les émotions », écrivez-vous. Pourquoi ? Vous semblez aller à l’encontre des recherches récentes en neurosciences, par exemple celles d’Antonio Damasio qui parle du rôle prépondérant et bénéfique des émotions dans la prise de nos décisions…

Je crois que c’est une imposture de haut niveau. Dans tous les bouquins de développement personnel — édités par des groupes appartenant à des grandes fortunes, rappelons-le — est dit sans cesse qu’il faut écouter ses émotions, car on serait sclérosé et aliéné par le système. Il faut donc lâcher la soupape des émotions et laisser tomber la raison, des thérapies sont d’ailleurs prévues pour cela. Or notre ontologie se trouve dans la recherche de la raison et dans le contrôle des émotions, faute de quoi on est incapable de faire quoi que ce soit dans ce monde. Baruch Spinoza parle de nos 3 affections de base, la joie, la tristesse et le désir. Puis il y a les émotions, qui sont en dessous. Encore plus en dessous se trouvent les sujets des émotions. Si quelqu’un veut arrêter de fumer — c’est  le sujet —, il dépend des émotions. Ce sont celles-ci qu’il faut parvenir à contrôler.

Vous écrivez, p. 97 : « La vérité, la réalité et la compréhension du monde ne peuvent être atteintes qu’en prenant en considération tous les éléments. » Vous parlez un peu plus loin de « savoir absolu » (p. 99). Sont-ce là des choses possibles pour l’esprit humain, qui est limité ? Est-ce de l’idéalisme ?

Nos cerveaux ne sont pas limités, ils ont des possibilités insoupçonnées. Je l’explique dans le livre avec la métaphore du verger. Notre conscience est vaste et va même jusqu’à faire le tour du monde. On peut la travailler. Hegel nous dit que ne pas tenir compte de tout, c’est ne tenir compte de rien. C’est une réalité théorique qui peut nous aider. Nous sommes obligés d’en passer par elle. Si la citation de Hegel est physiquement fausse, elle prend tout son sens sur le plan métaphysique. Ce n’est pas parce que nous sommes impuissants à changer tout que nous ne devons pas essayer de changer quelque chose. On peut rejoindre la volonté en ayant conscience de notre impuissance. Si on est convaincu de notre puissance, on va dans le mur en rencontrant une puissance adverse. Je dis souvent autour de moi « ne croyez pas savoir autant, sachez un peu moins et vous saurez un peu plus ». Le savoir absolu est un idéal qu’il faut avoir en tête et un aboutissement de toute la compréhension de soi. Ce n’est pas « tout connaître », c’est poser les bonnes questions nous concernant pour finalement atteindre un état apaisé.

Quelle(s) forme(s) d’autorité estimez-vous légitimes ?

Vaste question ! Le monde social a été conçu dans la domination, la hiérarchie et la soumission. Tous les systèmes ont été plus ou moins autoritaires. La moins mauvaise solution serait de permettre à un petit groupe de gérer la situation au mieux, car il est trop tard pour faire autrement, les petites communautés sont terminées. On vit dans un merdier institutionnel, ici en Occident. Ailleurs, c’est différent. Regardons la Russie, dirigée efficacement par un chef d’État doué de raison, et même d’une intelligence supérieure. C’est un régime autoritaire, mais il est probable que les Russes sont assez contents de vivre là-bas. Cependant, il faut un garde-fou. Un régime autoritaire doit pouvoir être remplacé facilement si les résultats ne sont pas à la hauteur. Ajoutons que la démocratie est une imposture.

Pourquoi ?

Si on retourne à l’origine, la démocratie dans la Grèce antique prétendait donner le pouvoir au peuple. Avant le VIe siècle, c’est le genos — la racine, le gène, la famille — qui représentait le peuple. Puis est arrivé le demos, à savoir le dème, unité de mesure d’une propriété terrienne, qui a donné son nom au peuple. Tour de passe-passe ! Le peuple n’aura jamais le pouvoir, car s’il lui échoit, le pouvoir disparaît, le peuple ne pouvant pas exercer le pouvoir sur lui-même, par définition.

Que le pouvoir disparaisse, ne peut-on pas l’espérer, d’un point de vue anarchiste ?

Si, mais alors on reviendra à la mesure plus restreinte de la communauté. Tant que nous resterons dans la grande échelle de l’industrialisme, il n’y aura jamais de démocratie. La démocratie n’est rien d’autre qu’un slogan publicitaire.

Quand vous écrivez, p. 278, « Les gens de peu d’esprit […] seront incapables d’évaluer la beauté pour ce qu’elle est […], ils seront incapables de dépasser la seule apparence des choses », ne pourrait-on pas vous accuser d’élitisme ?

Arrivé à la fin du livre, on aura compris cette dichotomie entre l’universel et le monde social, celui-ci fabriquant des monstres. Pour chaque objet, il y a la valeur d’usage et la valeur d’échange, comme disait Marx. Actuellement règne plus que jamais celle-ci, ce que Marx appelait le fétichisme de la marchandise, qu’on trouve dans un tableau d’art contemporain, un yacht ou un appartement de luxe à Londres, par exemple. Quand on voit par exemple les transformations du corps — piercings et tatouages —, on perçoit les émotions non gérées, le laisser aller dans la valeur d’échange.

Vous semblez vous éloigner de Marx lorsque vous réhabilitez l’esprit — la superstructure — comme puissance d’orientation du devenir. Qu’en est-il alors de l’infrastructure ?

Je m’éloigne terriblement de Marx dans le sens où il a désavoué l’idéalisme de Hegel et a tout misé sur le monde social, le capitalisme, le travail, la marchandise, etc. Il n’a pas tenu compte de l’esprit, de l‘âme, de la métaphysique. Marx a raison dans sa description de la société du XIXe siècle, mais les choses ont évolué, on est entre-temps revenu quelque peu à l’esprit. Marx a eu une vie chaotique et l’a terminée dans la misère, alors que Hegel a par contre bien vécu.

Partagez-vous la théorie marxienne de l’aliénation ?

Forcément. Il faut évidemment essayer de s’arracher de l’aliénation, en commençant par celle du salariat. Il faut aussi chercher à se désaliéner de certains besoins, vérifier s’ils sont réels ou pas. Commencer à vivre autrement, ce que j’applique, personnellement. Par exemple, virer son TV.

Que pensez-vous de cette école de pensée qui voit dans l’enfant un individu à part entière qui jouit déjà de droits, à l’égal d’un adulte ?

On donne de plus de plus de droits et de personnalité aux enfants, on les autorise même à « changer » de sexe avant la puberté. C’est catastrophique. À nouveau, si on voit les choses à l’envers, on ne comprend rien, mais remettons-les dans l’ordre : l’industrie a besoin de nouveaux clients, de nouveaux marchés, et pour ce faire détruit les valeurs morales et religieuses traditionnelles par une laïcité hypocrite, promeut l’idéologie LGBTQUIA+. Le féminisme a mis les femmes au travail salarié. L’immigrationnisme engendre un dumping social et salarial pour les travailleurs autochtones. Tous ces mouvements, contrairement aux apparences, sont contre-révolutionnaires. Aucune gay-pride ne combat pour les droits sociaux. Ce sont des revendications identitaires.

Parfois, ils parlent d’aller à la rencontre des salariés en grève…

Oui, ils font le boulot de l’industrie, qui va en retour faire en sorte que l’ensemble de la société accepte toutes les minorités. Ils deviendraient révolutionnaires en se mêlant intégralement au reste de la population. Les enfants sont aussi la cible des industriels. On doit leur octroyer directement des droits et leur reconnaître une personnalité pleine et entière, alors que celle-ci est quelque chose qui se construit lentement, à condition de « s’abolir ». Hegel disait qu’à 18 ans un être humain avait sa personnalité faite pour sa vie. Ainsi, on voit aujourd’hui des nonagénaires agir comme des grands enfants ou revenir en enfance. Il y a une infantilisation généralisée. Ces gens devraient s’abolir, ce qui n’est pas un terme négatif mais signifie détruire toutes les valeurs de l’en-soi que l’on avait jusqu’à l’adolescence. Tout remettre en question, sortir de soi, s’observer et se critiquer, c’est la réflexivité, ou le pour soi. Peu de gens font ce travail. Mais si on le fait, on arrive à se modifier, on devient un autre être humain que l’entourage risque de ne pas reconnaître. À la fin, le retour à soi marque la sagesse, l’accord avec soi et la conscience de soi.

Peut-on dire que c’est une démarche individualiste ?

Oui. La solitude est le lot de l’homme.

Alors vous ne croyez pas, par exemple, à l’intelligence collective ?

Non, je crois à la manipulation collective et sociale. Nous nous laissons influencer parce que nous ne gérons pas nos émotions. Beaucoup de gens ne se seront pas construits avant leur mort. Ils n’auront pas pris soin de leur âme, l’auront ignorée, même. Or c’est celle-ci qui nous tient en vie.

Le système prime-t-il sur la praxis des acteurs du système ? Le pouvoir ne reste-t-il pas envers et contre tout incarné ?

On retourne à la politique ! Il m’est difficile de répondre. C’est le système qui s’auto-régule, en charriant des acteurs divers, interchangeables, qui n’ont pas de singularité, sauf exception. Si l’argent ne régnait pas, il n’y aurait pas cette course vers les postes, le pouvoir, l’influence, la gloire, etc. L’homme moderne a l’argent comme essence et l’hybris (la démesure) comme idéal. Ça le rend con.

Vous parlez de « faillite d’États », mais à mon avis, au vu de la puissance décuplée de ceux-ci (du moins sur le plan régalien), on en est loin, non ?

L’État apparaît fort car il nous est présenté comme tel. Derrière, il y a des puissances financières qui le renforcent pour contrôler la situation sociale. L’État laisse quelques soupapes de sécurité, mais par ailleurs il abat sa main de fer, ce que nous aurions dû définitivement comprendre en 2020/21 avec la « pandémie ». Je me suis à nouveau senti sous une autorité militaire ! Les États prenaient toute la place. Certains ont été curieusement plus intelligents, comme la Suède qui n’a pas appliqué toutes ces mesures stupides. En France, Macron en a profité outrageusement pour asseoir son autorité.

Enfin, que pensez-vous de l’IA ?

Pour moi cela signifie imposture artificielle. L’intelligence n’est pas dans la réponse, mais dans la question. Or l’IA n’a que des réponses provenant de disques durs bourrés de données. En plus, ces réponses sont idéologiquement orientées. Où est l’intelligence là-dedans ? En plus, l’IA permettra à tous les criminels d’être encore plus « performants ». 

Espace membre