
Par Serge Van Cutsem
Les médias alternatifs ne sont pas une contestation des médias traditionnels : ils en sont le miroir, et si ce reflet dérange, ce n’est pas la faute du miroir.
L’émergence massive de médias alternatifs au cours des cinq dernières années est trop souvent analysée à l’envers. Les médias mainstream et leurs fact-checkers scrutent sans cesse leurs contenus, interrogent leurs intentions, soupçonnent leurs motivations, les accusent de propagande mensongère, ce qui est un magnifique exemple d’inversion accusatoire, mais ils évitent tous de se poser la question fondamentale, la seule qui mérite d’être posée : pourquoi sont-ils apparus en si grand nombre, en si peu de temps, et de manière si transversale ?. En effet, la fonction (ou le besoin) crée l’organe, et il est peu probable que tant de citoyens de tous pays, surtout au sein de ce qu’on nomme l’Occident, aient soudain mis tant d’énergie et de moyens si les médias traditionnels remplissaient encore leur rôle avec honnêteté, en tant que quatrième pouvoir.
Soyons précis :
A l’origine, le quatrième pouvoir désignait la presse et plus largement les médias (journaux, télévision, radio, internet aujourd’hui). L’expression vient de l’idée que, dans une démocratie, les médias constituent un contre-pouvoir essentiel face aux trois pouvoirs officiels de l’État :
- le pouvoir exécutif (gouvernement),
- le pouvoir législatif (parlement),
- le pouvoir judiciaire (justice).
On peut le résumer ainsi : « Le quatrième pouvoir, c’est la presse et les médias, chargés de surveiller, informer et critiquer les trois pouvoirs de l’État. Véritable contre-pouvoir démocratique, ils éclairent l’opinion publique, révèlent les abus et empêchent, en théorie, les dérives autoritaires. ». En bref, c’est le « chien de garde de la démocratie »… Mais seulement quand il aboie vraiment, ce qui n’est plus le cas, car il est désormais le chien bien dressé des trois autres pouvoirs.
Les médias alternatifs libres et indépendants ne sont pas nés comme une opposition idéologique aux médias traditionnels, par simple principe. En réalité, ils sont désormais, qu’on le veuille ou non, un miroir révélateur. Un miroir qui ne crée pas la réalité médiatique mais qui la reflète. Et si le reflet dérange, ce n’est pas la faute du miroir, mais bien de ce qu’il donne à voir.
Pendant longtemps, les médias traditionnels ont occupé une position de quasi-monopole dans la médiation du réel. Ils sélectionnaient les faits, hiérarchisaient l’information, posaient le cadre interprétatif, et bénéficiaient en retour d’un capital de confiance implicite. Cette confiance n’a jamais été absolue, mais elle était cependant suffisante pour que la majorité accepte le récit proposé comme une représentation honnête du monde. Aujourd’hui encore, (trop) nombreux sont ceux qui accordent une confiance aveugle dans leurs médias préférés, mais la proportion des sceptiques grandit de jour en jour.
Oui, cette relation de confiance s’est progressivement fissurée, non pas à cause d’un événement isolé, mais par une accumulation : angles récurrents, absences persistantes, silences sur certains sujets, homogénéité des analyses, confusion croissante entre information, communication et pédagogie morale. À mesure que le récit médiatique s’est resserré, une partie croissante du réel est restée hors champ et aujourd’hui les médias de grand chemin diffusent en permanence un narratif, un récit qui a au préalable été avalisé et établi par le pouvoir.
C’est précisément dans ce réel que les médias alternatifs se sont développés. Ils ne sont pas nés d’un projet coordonné ni d’une volonté de subversion globale, mais d’un phénomène beaucoup plus simple et plus ancien : lorsque les canaux dominants cessent de rendre compte de l’expérience vécue, des canaux parallèles apparaissent spontanément.
Internet a joué ici un rôle décisif, mais sans idéologie, seulement comme facilitateur technique. La suppression des barrières d’entrée aux médias traditionnels a permis à des individus, des collectifs, des journalistes indépendants ou de simples citoyens d’occuper un rôle autrefois réservé à des structures lourdes. La défiance avait déjà débuté depuis plusieurs années, c’est existait déjà, c’est la capacité de produire et de diffuser l’information qui l’a simplement rendue plus visible.
Les médias alternatifs remplissent ainsi une fonction révélatrice : ils mettent en lumière les angles morts du système médiatique dominant. Désormais ces médias s’autorisent à explorer des sujets, des hypothèses ou des témoignages que d’autres ont écartés, jugés secondaires, sensibles ou dérangeants. Leur existence même souligne ce que les médias traditionnels ne traitent plus, ou ne savent plus traiter.
Les médias traditionnels, dit “médias mainstream” ont tous été rachetés par une poignée de milliardaires, non pas pour s’enrichir encore plus, mais bien pour maîtriser l’information. Année après année, ces médias ne sont plus que des diffuseurs de narratifs, de récits, qui sont imposés. Aujourd’hui, ces médias sont également devenus les diffuseurs de propagandes du pouvoir. On se doit aussi d’expliquer que non seulement ces médias contrôlés appartiennent à des milliardaires, mais ils se voient octroyer des subsides indécents, ceux-ci sortant de la poche des citoyens qui, en fin de compte, paient leur propre désinformation.
C’est pourquoi la critique systématique des médias alternatifs comme phénomène pathologique passe à côté de l’essentiel. On peut, et on doit, distinguer les approches sérieuses des dérives opportunistes. Réduire l’ensemble du phénomène à une dérive complotiste ou à une manipulation revient à ignorer sa cause profonde : la rupture de confiance entre une partie croissante de la population et les institutions médiatiques censées informer sans orienter.
Un miroir n’est ni gentil ni dangereux, il est neutre. Les médias alternatifs, dans leur diversité, jouent aujourd’hui ce rôle de miroir. Ils révèlent les tensions, les contradictions, les zones d’ombre et les limites d’un système d’information qui a progressivement confondu cohérence narrative et compréhension du réel, ce qui ne signifie pas que ces nouveaux médias ne relatent que la réalité. Oui, eux aussi peuvent diffuser une fausse information, mais elle peut être controversée. Si ces reflets provoquent malaise ou hostilité, la question n’est donc pas de savoir comment faire taire les miroirs, mais bien de comprendre pourquoi tant de citoyens ne se reconnaissent plus dans l’image que leur renvoient les médias traditionnels. Tant que cette question restera évitée, les médias alternatifs continueront d’exister, de se multiplier et de remplir une fonction que d’autres ont abandonnée.
Il est probable que certains observateurs issus des médias traditionnels lisent cette analyse comme une tentative de réhabilitation implicite des médias alternatifs, voire comme une critique déguisée de la presse établie. Une telle lecture est compréhensible, mais elle manque le cœur du propos. La question posée ici n’est pas celle de la supériorité d’un modèle sur un autre, ni celle de la validité de chaque contenu publié dans l’espace alternatif. Elle concerne un phénomène structurel : lorsqu’une partie du public ne se reconnaît plus dans les récits dominants, d’autres formes d’expression émergent mécaniquement. Reconnaître cette dynamique ne revient ni à sanctifier ni à condamner ces nouveaux espaces médiatiques ; cela consiste simplement à observer un déplacement du centre de gravité de la confiance, dont l’analyse dépasse les clivages habituels.




