La mort en uniforme

Fin mai 2025, le général Steve Thull, chef d’état-major de l’armée luxembourgeoise, déclare dans un entretien de Reporter que : qui « s’engage dans l’armée doit être conscient qu’il sert un objectif supérieur. Et que cela peut impliquer de donner sa vie pour défendre la paix et la démocratie. C’est absolument noble » (Reporter,28 mai 2025).

Par ces mots, Steve Thull, ancien représentant du Luxembourg au sein du Comité de consultation, de commandement et de contrôle de l’Otan traduit en langage clair et ompréhensible, ce que la ministre de la Défense formulait plus prudemment en avril dernier : « Je dois faire en sorte qu’on soit prêt pour une guerre. » (Virgule, 3 avril 2025). Tandis que les responsables politiques, maîtres dans l’art de recycler le jargon de l’Otan, s’efforcent de promouvoir les bénéfices économiques du « double usage » de la guerre, le général, lui, ne s’embarrasse pas de détours : il rappelle clairement que l’armée, en dernier ressort, est faite pour donner la mort.

Le message a désormais le mérite de la clarté : la défense militaire de « nos valeurs » (la paix, la démocratie et notre mode de vie) repose sur le sacrifice de vies humaines. Car, selon les mots du général, « chaque soldat apporte une aide précieuse à la société et est prêt à donner sa vie en cas d’urgence afin que nous puissions continuer à vivre ici comme nous le faisons » (ibid.).

Évidemment, même lorsque les guerres sont menées au nom des « bonnes valeurs , la mort ne s’arrête pas aux rangs des nobles soldats. Le sacrifice militaire, aussi généreux soit-il, a cette fâcheuse propension à déborder sur la population civile. Durant la guerre de Corée, 74% des morts étaient civils ; 46% au Vietnam ; 87% lors de la première guerre du Golfe ; entre 52% et 56% dans les conflits en ex-Yougoslavie ; et 66 % en Iraq (Khorram-Manesh et al., p. 5).

« LA LOGIQUE MILITAIRE EST EXTRÊMEMENT SIMPLE »

À quoi sert donc la militarisation du Luxembourg ? À la dissuasion : le fameux peace through deterrence de la Guerre froide ? La logique militaire de la paix comme menace organisée, explique le général Thull, est très simple. La dissuasion commence par l’évaluation des instruments nécessaires à la dissuasion. Les chefs des armées de l’Otan constatent ce dont les pays disposent et distribuent ensuite les diverses capacités de dissuasion aux différents pays : « Une fois l’analyse effectuée, elle est répartie entre les différents pays, et nous obtenons ainsi nos objectifs. Nous devons ensuite nous montrer à la hauteur de ces objectifs » (ibid.).

Et une fois la direction de marche arrêtée et l’ordre de mobilisation donné, l’heure n’est plus aux interrogations, et pas aux longs détours du débat démocratique. La politique, elle aussi, s’en trouve simplifiée. La politique nationale se voit ainsi assigner un double usage qui ne consiste plus à décider, mais à servir des décisions prises ailleurs : garantir les financements nécessaires à la paix armée et rallier l’opinion aux décisions de l’état-major de l’Otan.

Dont acte : en bon agent atlantiste, la ministre de la Défense a entrepris d’orchestrer le plus vaste investissement militaire de l’histoire luxembourgeoise (Tageblatt, 8 mai 2024), tout en répétant, avec la régularité d’un métronome, que selon la vénérable doctrine du « double usage », l’arsenal de demain fera chanter l’économie d’après-demain. Après une petite cure d’austérité, bien entendu.

Ainsi, la « discussion » publique se résume, selon les termes mêmes du général, à faire comprendre à la population que « la paix est la base fondamentale de tous les autres besoins » et que « le sens et la finalité de l’armée sont le maintien de la paix ». La stratégie extérieure commence par la mise au pas intérieure.

MOURIR EN SOLDAT DE LA LIBERTÉ

Mais qu’en est-il alors du champ de bataille, ce fondement armé de la paix ? Réaliste et sans détours, le général Thull reconnaît que « superhéros ou non, cela ne change absolument rien » (ibid.) quant à la capacité des soldats luxembourgeois à influer sur les issues militaires. Le Luxembourg, admet-il, est trop petit pour faire une différence sur le champ de bataille. Mais quel est l’objectif de la militarisation, se demandera le simple d’esprit, si ce n’est de défendre la démocratie armes à la main ?

Une fois de plus, la logique militaire reste d’une désarmante simplicité. Sous la stratégie guerrière affleure immanquablement la vieille morale du sacrifice. Ici, la mort, pourvu qu’elle soit « noble », devient l’accomplissement suprême du citoyen-soldat. Le militarisme pacifique célèbre une liturgie bien rodée, où l’individu n’acquiert de dignité qu’en se sacrifiant sur l’autel de la solidarité nationale et des desseins communs. Car même si nos soldats ne gagneront aucune guerre, même s’ils n’y feront aucune différence, ils pourront du moins y mourir. Pour la solidarité : « Si l’on veut être solidaire, il faut accepter de donner sa vie » (ibid.).

C’est donc par la solidarité sacrificielle que la petite nation pourra rejoindre la communauté de destin des valeurs de l’Otan. Au passage, la rhétorique du général Thull rappelle, sans les nommer, les plus sombres idéologies politiques du XXe siècle, où mourir pour une cause supérieure (la nation, le peuple, la civilisation) représentait la valeur suprême. Derrière l’exaltation du « noble sacrifice » se profile cette mystique guerrière où les valeurs, aussi légitimes paraissent-elles cachent à peine la pulsion de mort qui les anime. Le citoyen-soldat y est présenté comme une figure rédemptrice, dont le renoncement à soi-même devient le modèle exemplaire de la vertu civique.

C’est dans cet univers de pensée que le soldat devient, aux yeux des stratèges atlantistes, le garant ultime de la « démocratie ». Dans ces idéologies, la guerre ne peut évidemment pas être interrogée dans ses causes politiques, stratégiques ou économiques ; elle est transcendée, sacralisée. Le sacrifice de l’individu pour la patrie, pour le destin national ou international n’est pas une simple nécessité militaire ou une conséquence tragique de la guerre. Il constitue le cœur d’une liturgie civique, une expérience spirituelle où la mort elle-même devient un acte de foi patriotique, d’affirmation de « valeurs » supérieures. La mort y devient transfigurée en don suprême pour l’unité organique de la solidarité entre l’individu et l’État militaire.

Les nouveaux combattants de la paix renouent discrètement avec les rites d’un passé qu’on croyait révolu. Le recours à la morale, le vocabulaire de l’honneur, de la grandeur de l’engagement et de la noble mort effacent de nouveau les enjeux géopolitiques réels et les intérêts économiques sous-jacents de la guerre. Toutefois, quand la politique, suivant les ordres de la grande armée démocratique, emprunte le langage de la guerre, elle cesse d’être un espace de délibération pour devenir effort de mobilisation des populations. C’est sans doute là ce que cette vaste stratégie militaire a de plus inquiétant : elle s’inscrit déjà dans une réorganisation économique bien réelle, portée par un discours saturé de formules toutes faites.

Pour la politique devenue propagande atlantiste, « l’armée est là pour préserver la paix ». Le principe hérité du militarisme romain, que ne cesse de rappeler fièrement notre ministre de la Défense, repose sur une contradiction bien connue : il prétend garantir la paix par la menace de guerre. En réalité, il normalise l’hostilité, instaure la violence comme norme et transforme l’autre en ennemi.

En armant pour la paix, on ne prévient pas la guerre, on l’anticipe, on la pense, on l’institue. Ce « pacifisme de guerre », issu tout droit de la guerre froide, entend fonder la paix sur l’équilibre de la terreur, non sur la reconnaissance mutuelle. Préparer la guerre, c’est surtout construire l’état de guerre, c’est mettre en place une économie de guerre, et donc empêcher cette paix qui suppose désarmement, justice, dialogue.

Pourtant, contrairement à ce qu’affirment nos belligérants, cette façon de penser suspend toute possibilité de démocratie au nom d’une urgence morale ou existentielle.

LA POLITIQUE DE L’EXCEPTION PERMANENTE

La logique militaire que nous présente le général Thull se lit comme la variante la plus funeste de la transformation des démocraties modernes au moyen de l’état d’exception. Ce dernier, autrefois conçu comme réponse juridique ponctuelle à des crises extraordinaires, est désormais devenu une technique de gouvernement permanente. Et les pouvoirs exécutifs s’y arrogent le droit de suspendre les normes en invoquant l’urgence, tout en maintenant une façade constitutionnelle.

C’est cette transformation silencieuse des démocraties libérales que Giorgio Agamben n’a cessé de documenter depuis plus de 20 ans. Loin d’être l’apanage des seuls régimes autoritaires, l’état d’exception tend désormais à devenir la norme de gouvernement des démocraties occidentales. Qu’il s’agisse de crises financières, d’urgences sécuritaires, de régimes sanitaires dérogatoires ou de dispositifs antiterroristes, tout concourt à préparer les esprits à un état de guerre permanent.

Dans le contexte de la « multi-crise globale », sanitaire, sécuritaire, climatique ou géopolitique, le citoyen est réduit à une simple vie biologique à diriger, à protéger ou à sacrifier selon les impératifs fluctuants de gouvernance. Il cesse d’être un acteur de la délibération collective pour devenir un corps à administrer, un risque à calculer ou une variable dans les modélisations technocratiques mortifères.

Thierry Simonelli

Bibliographie
Agamben, G., État d’exception (trad. J. Gayraud). Seuil, 2003.
Khorram-Manesh, Amir, Frederick M. Burkle, Krzysztof Goniewicz, et Yohan Robinson. 2021. « Estimating the Number of Civilian Casualties in Modern Armed Conflicts–A Systematic Review ». Frontiers in Public Health 9:765261. doi:10.3389/fpubh.2021.765261.

Espace membre