Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Chronique

Tout est normal

Jean-Pierre L. Collignon

  Le temps presse et de plus en plus. L’étendue et la nature de la crise à laquelle nous sommes confrontés paraît bien et de jour en jour plus évidemment, prendre des allures de catastrophe dont bien peu, trop peu, parmi les décideurs politiques d’ici et d’ailleurs, semblent vouloir ou pouvoir prendre la mesure.

  De la même manière, on le voit aussi, les masses, les peuples, les gens, enfin, sont tout aussi bien comme paralysés, subjugués et pétrifiés par les périls qui leur aparaissent de loin en loin, au détour d’un article de journal ou d’une brève à la télévision ou à la radio.

  C’est que, bien évidemment et, hélas, de longtemps, la presse, à de rares exceptions près, fait cause commune avec ceux qui, par tous les moyens, obstruent et cachent, transforment, dé- tournent et manipulent tout ce - et les discours de tous ceux - qui pourraient faire obstacle à l’inexorable marche en avant d’un progrès dont le visage est partout maquillé en une farce joyeuse et résolument optimiste.

  Ici, on célèbre les merveilleuses prouesses de la science et de la technique et ses sensationnelles applications, en vente dans les meilleurs magasins; là, on falsifie et l’on réfute fallacieusement l’impact des activités industrielles sur le climat, la biodiversité, la qualité de l’air, de l’eau et des aliments mis en circulation; ailleurs, enfin, on vante le sérieux et l’inaltérable dévouement des gouvernements «démocratiquement élus» à l’endroit des heureux citoyens libres de choisir leur modèle de voiture et la décoration de leur intérieur.

  Mais l’on feint d’ignorer que dans ces mêmes heureuses contrées si libres et prospères – malgré la navrante propension de millions de gens à s’appauvrir - le fichage des citoyens est devenu la norme et non plus l’exception, que, partout, des services parallèles et mis en place discrètement s’intéressent aux déviants sociaux, aux fortes têtes et autres syndicalistes trop remuants ou vindicatifs, bref, que cette fameuse liberté ne va pas sans quelques restrictions, fâcheuses, certes, mais nécessaires à la bonne marche des affaires de l’Etat et des affaires tout court, on l’a vu tout récemment au Québec.

  Enfin, les moyens dont disposent ceux qui ont la charge du maintien d’un ordre qui ne souffre pas d’être contrarié, se sont vus partout largement augmentés sans que pour autant s’expriment les plus petites objections devant cet état de fait, sinon de loin en loin et à la marge du discours dominant. Lequel, on ne le dénoncera jamais assez, est entré dans pratiquement toutes les têtes; et celles qui, ici comme ailleurs, ont vu leurs illusions se perdre en même temps que leur venait la conscience de la réalité des choses, sont devant une tâche gigantesque. Car il s’agit de rien moins que de monter à l’assaut d’un système dont le centre vital est le langage – et donc, des pensées, des concepts et des pratiques — qui s’est institué à la naissance de la société industrielle et capitaliste il y a plus de deux cents ans.

  Que ce soit sur le sens donné à la propriété, au travail et à sa division — locale et internationale — à la nature et aux usages de l’argent, à la fétichisation de la marchandise et son corollaire, l’irrépressible consommation de tout et de n’importe quoi. Tout cela et tout ce qui en a découlé dans tous les domaines de la vie sociale est parfaitement ancré dans un maximum de têtes. Il continue de sembler naturel, aux yeux du plus grand nombre, que le salariat soit la seule récompense au travail forcé de millions de gens, que son absence soit vue comme une manière de malédiction ou de grave carence dans la fameuse insertion sociale et les liens qui s’y nouent, qu’elle soit ressentie comme exclusion, ce sont ce genre de propos sans appel, parmi tant d’autres, que l’on continue d’asséner dans toutes les sphères des pouvoirs - jusqu’aux discours syndicaux - et qui ne souffrent aucune contestation. Que l’économie soit devenue une science, tout le monde ou presque en convient et ce malgré les échecs retentissants et, par de nombreux côtés, parfaitement cocasses, des thèses défendues par tant de spécialistes patentés au langage abscons qui, devant et malgré le fiasco financier qui va s’amplifiant de jour en jour, n’en continuent pas moins d’inspirer les décideurs politiques.

  Voyez dans quelle désastreuse situation se trouve la Grèce, à commencer par son peuple, pour avoir été contrainte d’appliquer les recommandations ou, plutôt, les ordres, des délégués de la Commission européenne, venus là les poches remplies de traités d’économie à l’usage des mauvais gestionnaires.

  Voyez où en est l’Italie, l’Espagne, le Portugal; et observez la panique qui agite les «décideurs» devant le risque d’une déconfiture qui pourrait gagner les pays qui se croient à l’abri de la contagion.

  Maintenant, outre ces misérables affaires d’argent gagné et perdu, de ces groupes plus ou moins occultes et à l’abri de toute sanction, qui spéculent sur les dettes qui frappent et vont frapper de plus en plus violemment les peuples du continent, ce ne sont finalement que détails qui, s’accumulant, ne font qu’ajouter confusion et incompréhension aux pauvres spectateurs que sont devenus les malheureux citoyens que nous sommes pour la plupart devenus. Tout au fond de ce à quoi nous assistons, il faut bien voir et comprendre que rien ne ressort de la fatalité ou des accidents de parcours d’un projet universel qu’il faudrait avoir le courage de regarder – malgré les arts plastiques, la littérature, la musique – comme, finalement, une répugnante et monstrueuse aventure de guerres et de massacres dans laquelle est embarquée, pour son malheur, la totalité de notre espèce et, avec elle, toutes les créatures qui faisaient la beauté d’un monde. Nous n’aurons sûrement pas - et peut-être même jamais - l’occasion d’en appeler à toutes les sciences pour tenter de comprendre comment, à un moment de l’évolution et de l’Histoire, nous avons commencé d’emprunter le douloureux chemin qui nous a conduit là où nous en sommes. Assurément, il y a eu comme une erreur, ou un tournant, un cafouillage dans la programmation d’un processus, dont nous sommes – nous humains - en même temps, les artisans et les victimes. Et peut-être est-il illusoire de penser ou de croire que, quels que soient les bonnes volontés et les talents qui attendent de pouvoir influencer le cours des choses, nous puissions vraiment espérer voir le monde devenir meilleur qu’il n’est. Et il n’est peut-être pas indifférent que, de temps à autre, nous ayons à l’esprit que des forces et des mouvements d’un gigantisme proprement inimaginable sont à l’oeuvre, partout, dans tous les univers; et que cette sphère bleue, où nous nous débattons, n’est, au regard du Tout de la Nature infinie, qu’un ridicule et infime grain de poussière; les hommes, les civilisations et les étoiles sont mortels. Mais que cela ne nous console ni ne nous absolve de quoi que ce soit, c’est sur ce grain de poussière que nous vivons; et qu’il nous faut lutter.

  Jean-Pierre L. Collignon

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