Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Lettre ouverte à ceux qui se disent écolos, mais ne résistent pas au progrès...

A.P.

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Cher Bourgmestre, Cher Monsieur Deleuze,

Que ce soit dans d’autres communes de Belgique, en France, ailleurs en Europe ou dans le monde, votre commune ne se distingue malheureusement pas des autres, et adopte un suivisme qu’elle voudrait faire passer pour naturel en proposant de faire de l’ouverture des écoles aux « nouvelles technologies », une « priorité pédagogique ». C’est ainsi que dans le journal officiel de la commune de janvier-février 2017, sous le titre « École numérique », on pouvait lire : « Depuis 2014, la Commune équipe plusieurs classes primaires de TBI (tableaux blancs interactifs). Directement relié à l’ordinateur, ce tableau permet aux professeurs d’illustrer une leçon ou de diffuser l’un ou l’autre documentaire mais aussi à l’élève d’y résoudre un calcul. (…) Autre support informatique en maternelle : la tablette (sic). Un projet pilote est en cours cette année à l’école Le Colibri : la création d’un cahier de vie numérique ».

Dans le premier numéro 2018, la commune enfonçait le clou : « La société, le monde du travail et les écoles sont en constante évolution et accordent une place de plus en plus importante au numérique. Ce moyen de communication fait donc partie des priorités pédagogiques des écoles communales. Un chargé de mission "école numérique" accompagne et forme les équipes pédagogiques à l’utilisation des TBI (tableaux blancs interactifs) et des tablettes, et suit l’installation et le câblage de l’équipement numérique dans les écoles ».

Ah, cette fameuse « évolution », toujours… Nous aimerions savoir sur quelle base vous vous lancez si promptement dans la numérisation des écoles, alors que les mises en garde se multiplient ? Saviez-vous que les patrons de la Silicon Valley inscrivent leurs enfants à Waldorf, dans une école d’où sont absents les écrans durant toute leur scolarité ? Que croyez-vous qu’ils fassent, si ce n’est protéger leur progéniture de la nocivité des objets qu’ils produisent et avec lesquels ils s’enrichissent ? Car ils en connaissent les effets les plus graves: troubles de l'attention, retard de développement (langage, motricité, cognition, sociabilité, affectif...), autisme virtuel, dépendance affective... Les écrans sont omniprésents, dès la naissance, et ont des effets néfastes prouvés sur le développement des enfants. Les ajouter de façon permanente dans une classe en remplacement du tableau noir ou du cahier est tout à fait absurde, sans parler du coût énorme que cela représente.

Une fois cette réalité acceptée, ou du moins le principe de précaution respecté, il vous faudra aller plus loin, car la technologisation des écoles s’accompagne de multiples problèmes ; ainsi du wifi, dont les études ont montré que les rayonnements de radiofréquence (RFF) étaient cancérogènes (classés ainsi par l’OMS), pouvait également affecter la barrière hémato-encéphalique du cerveau y laissant pénétrer des molécules toxiques, endommager des neurones dans l’hippocampe, déréglant la production de protéines essentielles au cerveau… Lennart Hardell, oncologue suédois, a lancé un signal d’alerte en publiant l’Appel de Reykjavik, portant sur « l’exposition provenant des stations de base de téléphonie mobile, des points d’accès wifi, des téléphones intelligents, des ordinateurs portables et des tablettes (…) à la maison comme à l’école »(1). Comme le disent Philippe Bihouix et Karine Mauvilly dans leur ouvrage Le désastre de l’école numérique, le projet de numérisation de l’école « est irréfléchi et dangereux, d’un point de vue pédagogique, écologique, sanitaire et social » (Silence, septembre 2017). Même les tests PISA, de l’OCDE, démontrent que « les étudiants de pays ayant le plus investi dans l’introduction des ordinateurs à l’école ont des moins bons résultats scolaires ».

Vous devriez donc vous atteler, Monsieur le Bourgmestre, avec vos collègues, à faire des écoles des lieux protégés de ces technologies nocives, sans pour autant parcimonieusement les initier à l’utilisation des ordinateurs. Entretemps, ne vous inquiétez pas, ils auront d’autres choses à faire avec leur tête et leurs mains, activités qui ne coûtent rien ou presque ! Il y a tellement à découvrir dans et hors de l’école. En outre, cet exemple initiera débats et discussions avec les parents, qui eux pensent bien faire en hyperconnectant leur habitation et en laissant leurs enfants devant les écrans des heures par jour.

Enfin, même si cette numérisation devait s’avérer bénéfique pédagogiquement – ce qu’elle n’est pas –, elle demeurerait un désastre écologique et social, reposant sur un extractivisme sauvage et l’esclavage d’enfants et d’adultes. Voudriez-vous donc, si vous pensiez l’argument sanitaire peu fondé, au moins saisir celui-ci, et dans ce cas me répondre : peut-on continuer à détruire la nature pour notre « bien-être technologique » ? La semaine dernière, les scientifiques alertaient à nouveau sur la dégradation alarmante de la biodiversité et la nécessité de changer au plus vite nos modes de vie. Ce que nous ne voyons pas, ne voulons pas voir, c’est que cette disparition des espèces signera la disparition de la nôtre. Là est très certainement le plus grand défi que nous devrons relever, si nous voulons que l’espèce humaine se pérennise.

Ainsi, une « priorité pédagogique » serait-elle de sensibiliser les enfants, et leurs parents, à cette réalité et aux changements à adopter d’urgence. Nous attendons du zèle dans ce domaine et non dans « la numérisation de nos écoles ».

 

Alexandre Penasse

Rédacteur en chef du journal KAIROS

 

  1. Voir « Pour une école sans Wifi », L’Écologiste, janvier-mars 2018.

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