Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Le spectacle de Demain

Alexandre Penasse

Le succès de Demain et les espoirs placés dans ce film en disent long sur notre difficulté profonde à inventer collectivement un nouveau paradigme, révélant aussi notre infantilisation politique et rappelant le manque criant de lieux dans lesquels le débat public véritable – avec conflits et désaccords - peut se faire. Si Demain crée facilement ce sentiment de « cohésion », unité de tous dans le combat écologique dans une béatitude absence d'une dimension conflictuelle – « cohésion » s'arrêtant très certainement aux portes du cinéma –, c'est parce qu'il omet de nommer une chose essentielle : les inégalités profondes, qui sont la création intrinsèque du système capitaliste. Désolé donc pour ceux qui y croyaient : Demain ne participera pas du changement.
 

« La bourgeoisie travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu'elle travaille, qu'elle exploite, qu'elle massacre pour le bien final de l'humanité. Elle doit faire croire qu'elle est juste. Et elle-même doit le croire ».Paul Nizan, Les chiens de garde, 1932. (1)

« L'intimidation fait partie de la violence symbolique. Pour que cette dernière soit efficace, c'est-à-dire pour que les hiérarchies sociales soient respectées en pratique, même si elles sont idéologiquement contestées, il faut en effet que les dominés soient intimidés par l'univers des dominants (...) Entrer chez Dior, lorsqu'on n' a rien à faire, c'est comme passer de l'autre côté de l'iconostase dans les églises orthodoxes, c'est franchir la limite entre le profane et le sacré, outrepasser ses droits et ses possibilités, défier des forces qui ne sont pas à notre mesure ». Michel Pinçon et Monique Pinçot-Charlot, « La violence des riches ». (2)

 

À la sortie de la séance du documentaire Demain, un sentiment étrange d'injustice mêlée de dégoût m'assaillait: tout semblait si facile pour Mélanie Laurent et ses copains, deuxième actrice française la mieux payée en 2011 avec 1,005 million d'euros, proche du pouvoir et de la jet set. Les solutions étaient là, il n'y avait plus qu'à les saisir et les appliquer. Mais le problème n'est-il pas autre que celui des solutions, mais plutôt celui des moyens et des freins mis à leur déploiement? L'écologie avait-elle besoin d'une icône de la mode et du luxe pour se faire représenter? Il était d'emblée difficile pour moi de résoudre cette difficile contradiction: comment concilier l'inévitable dimension combative de l'écologie avec une cohabitation passive avec les gens de pouvoir et les capitaines d'industrie, à l'instar de tous ces sponsors de la cop21 dont Mélanie Laurent fut l'«égérie française»?

Car Mélanie Laurent aime se pavaner dans les hautes sphères et sait à qui parler et comment: «Mélanie Laurent rayonnante pour "Demain" face au couple Schönberg / Borloo » (3), titrait récemment le magazine Pure People. Rayonnante, la « star française » l'était, répondant présente, le jeudi 19 novembre 2015, « au Grand Hôtel intercontinental à Paris, où elle a présenté son documentaire Demain, film pour lequel la Fondation Akuo avait collecté des fonds.

Jean-Louis Borloo, vous savez, cet ancien ministre de l'écologie de Sarkozy, qui a fait un cadeau estimé à deux milliards d'euros aux sociétés d'autoroutes françaises (4), mais a aussi dissous en 2008 l'Institut français de l'Environnement (IFEN), organisme qui collectait des informations sur l'état de l'environnement en France et évaluait les politiques environnementales de l’État en toute indépendance (5). Cela permettant certainement, un peu plus tard, de faire émerger chez Borloo une excellente idée : celle de « recycler » des déchets radioactifs issus de l'industrie nucléaire dans des biens de grande consommation (6). Voilà qui fera sans doute plaisir au directeur financier et directeur général adjoint de Lafarge, Jean-Jacques Gauthier, leader mondial des matériaux de construction (ciment, béton et granulats), lui aussi présent au Grand Hôtel intercontinental, puisque dans ce « recyclage radioactif », « seuls les industriels y trouvent un intérêt. Au lieu de stocker ces déchets, ce qui coûte cher, ils pourront s’en débarrasser tout en récupérant de l’argent » (7). Certes, il est plus rentable pour eux d'exposer les individus à la radioactivité dans leur habitation que de faire payer les industriels. Cela arrange également bien les opérateurs comme EDF ou Areva, qui devront faire face aux démantèlements de centrales, en commençant par la grande sœur, objet test grandeur nature, la centrale de Brennilis (8) en Bretagne. On passera sur les contradictions, « Demain le vaut bien® ».

Attablée au côté de Jean-Jacques Gauthier, Yamina Benguigui, tout ouïe pour Mélanie Laurent et Demain, ancienne ministre à la Francophonie, condamnée le 23 septembre 2015 par le tribunal correctionnel de Paris pour « déclarations de patrimoine et d'intérêts incomplètes ». Évidemment, elle ne sera pas dérangée, vu que, au contraire du prolo qui commet son deuxième larcin – d'autant plus s'il est « arabe », le tribunal a choisi (sic) « d’accorder à Mme Benguigui une dispense de peine » (...) « Compte tenu de l’absence de toute condamnation (…) sur son casier judiciaire, de son parcours professionnel et politique et du dépôt d’une déclaration rectificative, même tardivement » (9). Justice de classe ? Tout est dit.

En outre, Yamini Benguigui et Jean-Louis Borloo se connaissent bien, les deux étant partie prenante de la Fondation énergie-Afrique (nom qui dissimule à peine son intention première – l'énergie-à- fric), le premier comme président, la deuxième comme vice-présidente, fondation soutenue pas les instances officielles françaises (l'Assemblée nationale, le sénat, le ministère de l'Économie, le ministère des Affaires étrangères...) – pour laquelle l’Élysée a mis à disposition un avion de la République –, mais aussi le groupe Bolloré, qui intente une action en justice au site d'information en ligne Bastamag (10), lequel a dénoncé s’appuyant sur des rapports des Nations unies et d’organisations internationales, l'accaparement de terres en Afrique, en Amérique latine et en Asie, et des grandes entreprises françaises qui y sont impliquées – dont le Groupe Bolloré (11). Une « histoire qui ne fait pas du bien », au contraire de Demain, au Groupe Bolloré. Il y a de l'argent à se faire, c'est sûr, et les autres soutiens le savent. Lesquels ? Air France, Carrefour, Bouygues, Toyota, JC Decaux, EDF, le Groupe Dassault, Engie, Orange, Schneider Electric, Total, Vinci, Veolia, Geocoton (etc.) et... Akuo Energy, qui a récolté des fonds pour Demain et que représente Mélanie Laurent au dîner de Gala en l'honneur de la fondation au Grand Hôtel intercontinental.

Akuo dont la fondation est elle-même sous l'égide de la Fondation de Luxembourg, supervisée notamment par Monsieur Serge de Cillia, Directeur de l'ABBL (Association des Banques et Banquiers de Luxembourg), Monsieur Pit Hentgen, Administrateur délégué de la Compagnie Financière La Luxembourgeoise, Président-Directeur Général de LaLux Assurances, ou encore monsieur Jean-Jacques Rommes, Président du comité exécutif de l'UEL (Union des Entreprises luxembourgeoises). (12) Ses « partenaires stratégiques sont European Venture Philanthropy, European Foundation Centre, Inclusive Finance Network, Institut pour le mouvement sociétal Luxembourg (IMS). Ah ! La finance et la philanthropie, quelle bonne entente ! Et quel bon moyen pour les multinationales et les multimillionnaires qui ne partagent pas – n'étant pas taxés –, de distribuer parcimonieusement l'argent qu'il ne paie pas pour privilégier des projets industriels dont profiteront... leurs entreprises, et leur aura, donnant l'illusion du partage. L'énergie-à-fric, ils connaissent et apprécient. Du Win-Win.

La boucle est bouclée. Ah non ! ajoutons encore qu'ils sont assurés que Béatrice Schönberg, ancienne présentatrice du JT de France 2 et épouse de Jean-Louis Borloo, n'évoquera pas les copinages de son mari et de ses acolytes dans ses émissions télévisuelles, elle risquerait de le froisser, lui qui bénéficiera de quatre milliards d'euros de subventions par an pendant 12 ans, et 200 milliards en prêts, pour sa fondation.

Le 1er décembre 2015, Mélanie Laurent remet le couvert, pour l'avant-première de Demain, où « Tout sourire », elle a « posé avec la N°3 du gouvernement, Ségolène Royal, ministre de l'Écologie, du Développement durable et de l'Énergie ». C'est évident que la belle a appris à se vendre, prostituée de Dior, du gouvernement et des industries, à qui elle répète : « nous avons besoin que vous soyez les leaders que le monde réclame, que votre courage, votre vision, votre détermination, dépassent les intérêts financiers et politiciens ; nous avons besoin que votre exemple donne la force aux peuples de cette planète d'inventer un monde où la nature et les humains seraient vraiment respectés » (13). D'autres évoqueraient plutôt l'envie qu'ils dégagent tous. Ça promet....
 

 

Pensée autonome ?

Ce message crypté aux politiciens et capitaines d'industrie – « tout changer sans rien changer » – est possible du fait de notre infantilisation politique dans des sociétés où, depuis longtemps, nous ne savons plus ce qu'est la démocratie véritable. Le film, sous l'impression d'énoncer l'autonomie des gens, attend du pouvoir en place qu'il initie le mouvement : « des centaines de millions de gens sont déjà prêts à agir si on leur donne une direction ». Outre que les propos marquent une méconnaissance profonde des liens entre argent, pouvoir et politique, leur donnant l'aspect de vœux pieux, ils indiquent surtout qu'ils relèvent du mensonge, car celle qui les exprime étant prise dans ce qu'elle dit, si ses demandes venaient réellement à se concrétiser, elle ne serait elle-même plus ce qu'elle est et perdrait son statut : celui de représentante multimillionnaire d'une marque de vêtements de luxe. Et c'est là qu'on voit que derrière l'aspect révolutionnaire de sa demande, elle vend le changement facile : « pour notre film, nous avons voyagé dans 10 pays, nous avons vu leurs solutions et elles ne demandent pas nécessairement des sommes colossales d'argent ni des développements technologiques inaccessibles »... non, juste peut-être d'éradiquer les paradis fiscaux, de plafonner les revenus, de taxer les dividendes de façon moratoire avant de les faire disparaître, de juguler les flux de retour des capitaux quittant les pays du Sud, d'instaurer une fiscalité progressive, et qu'un pays, à défaut d'une unanimité européenne qui ne viendra pas, prenne le courage de sortir de l'Europe et d'imposer ses solutions ; de sortir du nucléaire, de taxer les grosses fortunes en attendant de les faire disparaître, d'abattre Monsanto et toutes les multinationales qui vendent de la mort, etc. Alors Mélanie, à qui ces efforts ne demanderont pas de « sommes colossales » ? Au parterre de politiciens et journalistes à qui vous vous adressez et qui s'échinent depuis des décennies à rendre plus inégal le système dans lequel on vit, et que, subtilement, vous n'oubliez pas de rassurer : pas d'inquiétudes mes amis, ce sera le changement dans la continuité, vous ne serez pas dérangés, comme moi qui resterai égérie de Dior ou l'une ou l'autre marque qui vend du vent, tout comme je conserverai mes appréciables cachets pour mes films et les publicités dans lesquels je m'exhibe. Cachets indécents et publicité faisant grandement partie du problème... Mais chut ! On ne parle pas de ça.

Ce contresens devrait d'ailleurs à lui seul rendre Demain obsolète : comment peut-on valoriser la surconsommation tout en disant vouloir le changement et « sauver la planète ». Précisons : l'attaque contre Mélanie Laurent n'a rien d'une attaque ad hominem, car l'image qu'elle représente et qu'elle véhicule, aurait très bien pu être portée par Marion Cotillard, Léonardo di Caprio ou encore Arnold Swarzenegger, elle n'est qu'une personne-objet sorte de "représentante interchangeable". Et cette instrumentalisation de la personne « au service » de l'économie, elle l'utilise sciemment : "Si une actrice utilise son image glamour pour protester contre la surpêche ou la déforestation, c'est très bien. Les Américains sont beaucoup plus doués que nous pour ça" »... le problème c'est que cette image glamour, elle l'utilise d'abord pour vendre les produits Dior, et s'enrichir. En outre, il est certain que la notoriété après Demain (sans jeu de mots), assurera à Mélanie Laurent des contrats futurs certainement juteux. Instrumentalisation de l'écologie ? Si Mélanie Laurent a décidé de devenir végétarienne après le film, elle n'a certainement pas décidé de ne plus être une « star ».

 

Demain. Lubie de star

Perspective en abîme où la « vedette » se sert de son image de vedette pour promouvoir une cause et par là même utilise la cause pour promouvoir son image de vedette. Comme le disait Baudrillard : « Ainsi des célébrités, des vedettes et des « héros de la consommation » : jadis, les héros représentaient un modèle : la célébrité est une tautologie… le seul titre de gloire des célébrités est leur célébrité même, le fait d’être connues… » (14). Plus de « modèle », les stars ont senti le roussi, celui de la déliquescence rapide de notre monde, dont ils pourraient un jour se retrouver nommés parmi les responsables, et ont saisi la perche du « combat écologique ». Et ils sermonnent des « un jour nous devrons rendre des comptes », aux politiciens dont ils sont les copains. Nous devons déjà les rendre ces comptes, plus que jamais, et le réveil soudain de la classe des 1% porte en lui-même le déni des destructions occidentales passées et présentes qui ont rendu ce monde possible.

Ils nous noient, pour peu que nous n'ayons pas conscience de ce qui se passe – et, nous le verrons, même parfois si nous en avons conscience –, occultant un ennemi qui existe, mais qu'ils ne veulent pas nommer – en faisant le plus souvent partie, ou escomptant rejoindre la bande.

Pourrions-nous réaliser en premier lieu que le monde n'a pas besoin de «stars» ? Elles tuent l'initiative et, dans une société consumériste où la consommation ostentatoire – une consommation qui n'existe qu'en regard de l'autre – dicte le rapport à l'autre – surtout celui des jeunes filles sommées d'être toujours conformes au modèle de la femme-objet –, elles détruisent la pensée : « la plupart du temps – en dehors des flambées contestataires ou révolutionnaires -, la si mal nommée « élite » ne suscite pas le dégoût et la défiance, mais, au contraire, le respect et l'envie. Son mode de vie, qui s'étale dans les médias, représente l'idéal auquel aspirent les masses anonymes des classes moyennes populaires » (15). Les femmes, indispensables au combat écologique, se perdent alors, rêvant par procuration d'être des Mélanie Laurent. « Les pressions sur leur physique, la surveillance dont celui-ci fait l'objet, sont un moyen rêvé de les contenir, de les contrôler. Ces préoccupations leur font perdre un temps, une énergie et un argent considérables ; elles les maintiennent dans un état d'insécurité psychique et de subordination qui les empêche de donner la pleine mesure de leurs capacités et de profiter sans restriction d'une liberté chèrement acquise » (16).

Sans évoquer les déprédations irréversibles et l'exploitation esclavagiste de la main-d’œuvre que les comportements d'achats subséquents à la vision sur panneau d'affichage produisent. Mais on ne parle pas de ça au gala de Akuo au Grand Hôtel Intercontinental, où les gens simples dorment quand ils passent par Paris... (17)

 

Pourquoi Demain nous fait-il « marcher » ?

Demain fonctionne auprès de deux publics essentiellement :

- ceux qui profitent des avantages iniques de ce monde et savent que le film ne présente aucun danger;

- les classes moyennes, pris dans cette ambiguïté de l'entre-deux, qui sentent que «c'est possible» (de rester bien sans trop d'effort et de ne pas disparaître).

Il faudrait connaître par ailleurs l'effet de Demain sur les parias, ces laissés pour compte de la mondialisation, les gosses de banlieue tombés du tapis roulant du libéralisme sauvage, ce « Sud » du « Nord », les clodos, sans-papiers, affamés et damnés de la terre, dont on range désormais aisément une frange dans la case « potentiel terroriste » pour ne point poser la question des origines, qui nous embarrasse au plus haut point. Gageons toutefois que leurs esprits seront plus avisés face au film – pour peu qu'ils le voient... –, et qu'ils ne seront pas dupes.

On sait déjà qu'ils ne sont pas naïfs quant à leur position sociale, comme nous le montre le témoignage de jeunes d'un lycée populaire, en visite dans les beaux quartiers parisiens :

« La visite chez Dior a particulièrement marqué : "Les distances culturelles et sociales se manifestent par exemple dans la manière de dire "bonjour". En effet, lors de l'entrée et de la sortie de chez Dior, les vendeurs et les vendeuses, les portiers aussi, nous disaient "bonjour", d'une part pour être polis, mais d'un autre côté aussi pour nous montrer leur supériorité, nous montrer que nous faisions partie d'une classe différente de la leur" ». (18)

Reste un troisième public, « à part », dont on peut à première vue s'étonner de l'engouement pour Demain : celui qui, conscient de la situation et de ses enjeux, se bat pour un changement, véritable normalement. Nous pensons que devant la continuation vers le pire malgré leurs résistances, pris par le désespoir, certains de ceux en lutte se sont, certainement sans avoir l'impression de trahir la cause, coalisés avec ceux-là mêmes qu'ils auraient dû combattre. Car c'était là, outre pour des raisons de reconnaissance et de pouvoir propre à l'individu, un moyen de médiatiser la lutte. Mais en même temps, c'était la meilleure façon de lui faire perdre ses fondements et ce qui en faisait sa force. Car Léonardo, Mélanie et les autres stars millionnaires ne peuvent, comme on l'a déjà montré, exprimer une pensée radicale, ils éclateraient la bulle protectrice dans laquelle ils sont, fictive mais véritable enclave privilégiée profondément inégale, et vendeuse de rêve. Rêve qui tue la révolte et pollue notre monde.
 

 

L'écologie sans conscience de classe

Ils ont donc tacitement accepté l'écologie sans conscience de classe: c'était le prix de leur compromis, qui est vite devenu compromission. Car en ne mettant pas en jeu dans le marasme écologique la question de l’iniquité profonde de notre monde, ils la vidaient de la critique de la consommation de masse et de la bourgeoisie, ramenant ainsi le combat écologique au rang d'opinion: vraie ou fausse selon qui l'on est... plus de vérité, c'est bien cela qu'ils voulaient et à quoi nous avons tous acquiescé.

L'écologie sans conscience de classe, c'est l'équivalent d'une écologie sans écologie. C'est l'écologie de l'offrande, l'expiation sans reconnaissance de l'origine de la faute, laquelle se rapproche sans coïncidence de la philanthropie dont nous parlions plus haut ; elle est l'absolution qui permet d'aller mieux sans rien changer. Mélanie Laurent ne s'avoue-t-elle pas « "plus calme et plus sereine" depuis qu'elle a réalisé ce documentaire et constaté que des solutions étaient possibles » (19). D'abord la «carrière», après l'écologie... c'est que commencer par cette dernière sert rarement la première. Cette écologie, c'est donc l'écologie de l'image, celle où la forme est plus importante que le fond, c'est l'écologisme du pouvoir, qui sépare les luttes et ne montre jamais leur point commun qui permettrait de les fédérer. Ce sont les solutions qui ne demandent pas d'effort collectif, mais « surtout de la solidarité, de l'intelligence et de la bravoure ». Leur opposer tout de suite notre veto, ce sera donc indubitablement faire un pas.

Il y a donc peu de chances de voir les réalisateurs de Demain main dans la main avec les ouvriers de Goodyear. L'écologie doit rester du plaisir, et de la consommation :

« Cette semaine, ELLE voit la vie en rond. Outre le numéro habituel qui sortira vendredi, nous publions un hors-série entièrement dédié à l’écologie. Ne bâillez pas : nulle leçon de vertu ici, mais des enquêtes étonnantes, des portraits glam d’héroïnes green (dont Mélanie Laurent, en couverture), des reportages au coin de la rue comme au bout du monde… L’encre utilisée? Végétale pour moins polluer. Le papier? 100% recyclé. Quand il faut généralement 2 tonnes de bois pour produire 1 tonne de papier, il suffit ici de 1,2 tonne de vieux papiers pour 1 tonne de papier recyclé. Ça s’appelle l’économie circulaire. Faites tourner ! ». (20)

 

Questionner ce sentiment de cohésion

Les éléments décrits ci-dessus seront, nous l'espérons, suffisants pour comprendre que Demain est une messe, une religion totalement apolitique et au service du grand capital. Mélanie Laurent, dans un accès de spontanéité, le reconnaît : "Faire ce documentaire en tant que réalisatrice, c'est presque un acte politique pour moi". Certains auraient pu douter. Ouf ! Elle nous rassure, ce n'est que de la distraction.
 

Alors évidemment, il faut venir avec les truismes et les contritions habituelles :

  • Demain montre certaines expériences réellement intéressantes. Mais nous n'avions pas besoin d'eux et leurs réseaux de propagande pour le savoir. Maints livres, films, sites ont déjà dit tout cela, on en a juste très peu parlé dans les rédactions des médias dominants : les Christophe Colomb de Demain n'ont rien découvert.
  • Oui, Demain aura indubitablement quelques effets positifs sur des initiatives individuelles, permettant au quidam de s'abonner au panier bio de la ferme du coin, dont il doutait, où au fermier d'accepter que sa descendance reprenne la ferme en faisant de la permaculture... Mais au-delà de ces quelques « effets inévitables », le film aura surtout des effets démobilisateurs sur la plupart, car il élude le problème fondamental ; l'argument des « avantages collatéraux » élude la réalité des « dommages centraux ».

 

Car dans un monde où la pensée conformiste et conformante est la règle, il faut sans cesse se justifier, dire que « oui, il y a du vrai », mais que « le vrai cache le faux ». Qu'importe, pour beaucoup, nous passerons pour d'indéfectibles pessimistes.

Si le désir d'«écologie optimiste », face à un monde qu'on sait de plus en plus instable, est légitime, il ne faut pas pour autant occulter le fait que cette recherche d'émotion positive n'est que la résultante de nos émotions négatives qui naissent de la réalité du monde. C'est parce que nous sommes parfois dépourvus, que, combattant pour une cause, mille autres s'ajoutant chaque jour, nous avons humainement besoin d' « histoires » : « Le point de départ de Demain : et si montrer des solutions, raconter une histoire qui fait du bien était la meilleure façon de résoudre les crises écologiques, économiques et sociales, que traversent nos pays ? » (21). Pourtant, « l'optimisme est une fausse espérance à l'usage des lâches et des imbéciles. L'espérance est une vertu, virtus, une détermination héroïque de l'âme. La plus haute forme de l'espérance, c'est le désespoir surmonté ». (22)

La contre-réaction émotive n'apportera pas le déclenchement nécessaire et suffisant aux causes qui rendent possible la perpétuation d'un monde comme le nôtre. Parmi ces causes, il y a nous, certes – les classes moyennes qui profitent du système tout en le subissant, dans une position schizophrénique – ; les classes populaires qui subissent le monde tout en étant aliénées par la consommation qui éteint perpétuellement et de façon momentanée leurs frustrations. Mais il y a aussi et surtout l'Upper class des « 1% », les banques, les multinationales et leurs services de propagande médiatique dont il ne faut absolument pas s'imaginer qu'ils agiront pour un changement véritable, car ce serait comme agir contre leur intérêt – dont tout nous prouve qu'ils veulent les voir continuer à croître.

Sur ce point, la 1re leçon devrait être que si tous les médias en parlent, c'est a priori mauvais signe... ou bon signe : tout dépend d'où l'on regarde. Pour dorénavant ne plus tomber dans le piège, il faudra d'emblée être attentif à la publicité que les médias de masse font autour de l'événement. Car il est illusoire de penser qu'un film vanté tous azimuts allait bouleverser la conscience collective et que, tel le Messie qu'on attendait, il allait nous ouvrir la voie de la « transition ». En effet, si, quotidiennement, les médias de masse nous isolent des contenus réellement subversifs, il faut voir dans ceux qu'elles privilégient et rabâchent l'absence de risque pour eux et le système politico-économique qu'ils soutiennent. On pense l'avoir montré ci-dessus. Si certains doutes subsistent, demandez-vous pourquoi d'autres productions n'ont pas été sponsorisées par Engie, Bouygues, Carrefour ou le groupe Dassault, comme le documentaire « There is no tomorrow », où pourquoi pour la première fois en quinze années d'existence, le Centre National du Cinéma a refusé d'aider un film : « Merci Patron ! », brûlot contre le capitalisme et ses destructions.

Certes, les contes médiatiques passent mieux parce que, comme nous l'avons énoncé, beaucoup d'entre nous veulent être rassurés, mais aussi plus simplement parce que les films qui nomment réellement le problème se voient fermer les canaux de diffusion classique et la planche à billets.

 

Conclusion : « Demain, c'est loin » (23)...

La mode, c'est donc celle de l'écologie optimiste (24), là où on est tous copains et on agit collectivement, même si Albert Frère ou Lagardère ont quelques responsabilités en plus que la caissière du Carrefour. Tout cela permettant de ne pas voir, rassurant l'oligarchie, mais nous aussi : « La connaissance de la société, notamment dans cette phase violente de la guerre des classes, fait peur ». (25) Demain est ce distracteur, parfait, car il ne dit pas son nom, cet Hypnotic Poison®. (26)
 

L'ouverture de Demain sur l'effondrement de notre civilisation donne évidemment l'idée de lucidité, l'illusion que la classe dominante a fait son aggiornamento. Il y a pourtant une contradiction intrinsèque dans la narration: alors que Demain initie le récit par l'étude de la revue Nature, qui met en évidence la fin probable de l'humanité par l'effondrement causé par l'activité humaine, il continue à nous aveugler sur la cause profonde de notre déchéance. De fait, Demain ne rejette pas la notion de développement, ce développement occidental, métaphore d'une vie qui ne pourrait s'arrêter de croître, et qui contient en lui-même la négation de la catastrophe – que tout puisse s'arrêter. Comme le disait François Partant, « Dès lors que nous, Occidentaux, assimilons ce développement à l’évolution humaine, nous ne pouvons imaginer qu’il puisse s’interrompre, encore moins qu’il puisse aboutir à des catastrophes. Nous croyons en notre avenir parce que nous croyons en l’avenir de l’homme ». (27) C'est ainsi que l'effondrement ouvre le spectacle de Demain, pour mieux l'éluder. Nous ne pouvons croire aux catastrophes à venir, si nous ne pouvons envisager totalement de revoir notre mode de vie occidentale – dont le modèle s'est propagé à l'ensemble de la planète.

De même, la femme-objet que représente Mélanie Laurent dans les publicités écarte les femmes – et les hommes – des angoisses profondes de notre société – dont l'effondrement écologique – en tentant de les conforter dans des pratiques d'achat qui leur permettent de s'exhiber.

Le premier pas, essentiel, semble donc de ne plus croire dans leur religion, qui est celle du profit, même quand elle se pare des habits de la solidarité. Car pour eux, l'écologie, comme tout le reste, est un placement. Elle n'a rien de politique : elle est un moyen pour arriver à ses fins. Et leurs fins détruisent chaque jour un peu plus ce monde et ses habitants.

Une fois que nous aurons réussi cela, nous ne verrons certainement plus demain de la même façon.

Alexandre Penasse

  1. Cité dans Michel Pinçon et Monique Pinçot-Charlot, « La violence des riches », Éditions La Découverte, Paris, 2013.
  2. Éditions La Découverte, Paris, 2013, p.184.
  3. http://www.purepeople.com/article/melanie-laurent-rayonnante-pour-demain...
  4. http://www.bastamag.net/Le-juteux-business-des-societes-d
  5. http://www.bastamag.net/Borloo-met-fin-a-l-independance
  6. « Depuis 2002, le Code de la santé publique interdisait l’ajout ou l’utilisation de substances radioactives pour la fabrication de biens de consommation et de matériaux de construction. Toute acquisition et cession de sources radioactives étaient sévèrement encadrées. Ce n’est désormais plus le cas. Le 5 mai 2009, quatre ministères – celui de l’Écologie, de la Santé, de l’Économie et du Logement – ont signé un arrêté interministériel qui permet de déroger à cette interdiction ». http://www.bastamag.net/Borloo-et-Bachelot-veulent-ils
  7. Selon Corinne Castanier, Directrice de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad). Voir http://www.bastamag.net/Borloo-et-Bachelot-veulent-ils
  8. Voir La centrale indémontable, petite histoire explosive du nucléaire français, Claude-Marie Vadrot, Editions Max Milo, Paris, 2012.
  9. http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/09/23/declarations-de-patri...,
  10. Dont nombreux articles sont cités supra et qui co-publie avec le journal Kairos la rubrique de Pablo Servigne et Rapahaël Stevens « Comprendre l'effondrement qui vient ». Bolloré a récemment perdu ce procès, voir http://www.bastamag.net/Plainte-en-diffamation-Bollore-perd-son-proces-c...
  11. http://www.bastamag.net/Est-il-encore-permis-d-informer-sur-les-activite.... Voir aussi http://www.bastamag.net/Liberte-de-la-presse-Bollore-porte-de-nouveau-pl...
  12. http://www.fdlux.lu/fr/page/supervision-fondation-luxembourg
  13. http://www.leparisien.fr/politique/hollande-a-manille-pourquoi-melanie-l...
  14. Jean Baudrillard, La société de consommation, Éditions Denoël, 1970, p.314.
  15. Mona Chollet, Beauté fatale, Éditions Zones, 2012, p.64.
  16. Mona Chollet, Beauté fatale, Ibid., p.28-29.
  17. http://www.intercontinental.com/intercontinental/hotels/gb/en/reservation
  18. Michel Pinçon et Monique Pinçot-Charlot, Ibid., p.180. Voilà pourquoi la révolution ne se fera pas sans eux.
  19. http://www.purepeople.com/article/melanie-laurent-rayonnante-pour-demain...
  20. « ELLE aime la planète », hors-série en kiosque actuellement, 9,90 €
  21. http://www.demain-lefilm.com/sites/default/files/assets/demain_dossier_d...
  22. George Bernanos, La liberté pour quoi faire, Gallimard, Paris, 1953, cité dans Décroissance ou décadence, Vincent Cheynet, Editons Le pas de côté, Vierzon, 2014, p.19.
  23. Titre d'une chanson du groupe de rap Iam.
  24. Elle du 27 novembre avec Mélanie Laurent en couverture : « Mélanie Laurent : On adopte son écologie optimiste, sa mode Green... ».
  25. Michel Pinçon et Monique Pinçot-Charlot, Ibid., p.133.
  26. Parfum de Dior dont Mélanie Laurent fait la réclame: https://www.youtube.com/watch?v=p3bIClWnaOw
  27. Partant, F., La ligne d’horizon, essai sur l’après-développement, La découverte, 2007, p.60.

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