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DYNAMOBILE, DEUX DÉCENNIES D’UNE INITIATIVE DE TRANSITION

Alain Adriaens

Je n’ai quasi pas entendu les ronfleurs et, après quelques secondes, j’ai plongé dans un profond sommeil. Et pourtant, nous étions plus de 150 dans la pièce… Quand je dis la pièce, c’était une salle de sport, seul endroit assez vaste pour le repos nocturne des quelque 185 participants à ce Dynamobile 2016 que je venais de rejoindre à mi-parcours.

  Dynamobile, c’est une randonnée cycliste regroupant, depuis 22 ans, plus de 100 fans du vélo qui, la plupart du temps au départ de Bruxelles, parcourent, chaque année vers la fin juillet, 600 km en 10 étapes. Cette année, l’itinéraire reliait Paris au Mont-Saint-Michel, en suivant une voie verte nommée la Véloscénie(1) . C’est avec grande joie que j’ai retrouvé, parmi les 185 valeureux cyclistes, nombre d’amis avec qui j’avais déjà pédalé lors d’éditions pré- cédentes. Mais reprenons les choses au début…

  UN PEU D’HISTOIRE

  Tout a commencé en 1993. Cette année-là, des écologistes allemands ont organisé une action baptisée Auftakt (prélude musical): quatre groupes de cyclistes ont convergé vers Berlin pour faire entendre leurs revendications et 4500 personnes, venues à vélo se sont réunies à Magdebourg lors d’un grand festival environnemental. Six Belges s’étaient joints à la colonne partie d’Aix-la-Chapelle et avaient trouvé cela enthousiasmant. L’année suivante, avec des Hollandais et des Allemands, ils renouvelèrent l’expérience sous le nom de Grenzenloos/Sans Frontières. Les Belges furent cette fois plus de 50 et, partis de Bruxelles, rejoignirent les voisins à Aachen et visitèrent l’Allemagne et les Pays-Bas avant de revenir au point de départ. J’ai participé aux premières étapes et garde un vif souvenir de cette aventure, quelque peu chaotique, mais animée par la fougue des jeunes militants venus de l’Est et du Nord.

  En 1995, c’est entre eux que les Belges s’organisèrent: Dynamobile était né. L’initiative fut le fait d’activistes de la cause cycliste, soutenus les premières années par le SCI (Service civil international), le GRACQ (Groupe d’Action et de Recherche des Cyclistes Quotidiens), la Ligue des Familles, des membres de la CSC… Dynamobile allait s’organiser progressivement, de plus en plus professionnellement oserais-je dire, même si ce terme ne convient guère à une initiative autogérée. Une ASBL fut créée et porte depuis lors deux objectifs : «plaisir de rouler ensemble dans une ambiance chaleureuse» et « transmettre et défendre l’idée que le vélo est un moyen de déplacement intelligent et incontournable dans l’organisation actuelle des déplacements » (Denise Maerevoet, présidente durant 15 ans).

  Beaucoup ont agi pour que Dynamobile vive et prospère sur les routes du centre de l’Europe et j’accorderai une mention spéciale à la famille Degand qui avec Philippe et Denise, leurs enfants et petits-enfants, cousins et amis, furent et restent un pivot de cette «vél’odyssée» des temps modernes (là, je suis franchement lyrique…). Pour tous les détails sur les femmes et les hommes qui se sont dé- voués pour faire exister ce projet, liront avec fruit le livre de Bernard Ide et Anne Gilbert (la nouvelle et 3ème présidente de l’ASBL, qui n’a jamais vu d’homme à sa tête…) La fabuleuse histoire de Dynamobile. (2)

  Le peloton a jeté l’ancre dans 220 villes-étapes ; routes, pistes et sentiers furent foulés en Belgique, Allemagne, France, Pays-Bas, Grand-Duché du Luxembourg et Angleterre… Des centaines de responsables furent rencontrés lors des étapes. Bourgmestres, maires, échevins, ministres(3) qui, souvent de manière fort sympathique, accueillaient dans leur fief les cyclistes (en général fourbus, mais toujours combatifs), se voyaient interpellés: «Dites, le carrefour, là-bas, c’est un véritable guet-apens pour cyclistes ; il faudrait aménager cela…» ; ou «Votre ville est très jolie, mais si vous aménagiez un peu mieux le chemin de halage, vous verriez sûrement arriver des tas de touristes à vélo…» Et l’on a vu apparaître de meilleurs aménagements routiers et, s’il reste encore beaucoup à faire, les cyclistes commencent à être pris en compte. La Wallonie et la France voient respectivement se multiplier les RAVeL (Réseau autonome des Voies lentes) et autres Voies Vertes. Les associations cyclistes locales et régionales (qui guident et accueillent souvent Dynamobile) sont à l’origine de cette prise de conscience, mais nous voulons croire que notre peloton n’est pas étranger à une certaine sympathie que rencontre de plus en plus largement la cause cycliste, là où nous sommes passés.

  L’AUTOGESTION PÉDALANTE

  Dynamobile a toujours fonctionné en totale autogestion. Peu d’organisations se sont développées sans aucun permanent salarié. C’est pourtant le cas de Dynamobile et cela marche grâce à un solide investissement de plus d’une trentaine de personnes. Certains y ont consacré près d’un mi-temps pendant plusieurs années. Au-delà de ce qu’elle apporte à ses protagonistes, cette autonomie a évidemment un avantage pécuniaire: les 10 jours de vélo coûtent aux participants moins de 300 euros, logement, nourriture et transport (évidemment) compris (prix encore moindre pour les enfants).

  On a ainsi vu au sein de Dynamobile, émerger certains «métiers » particuliers : itinéristes (ceux qui vont reconnaître et tracer les parcours), signaleurs (ceux que l’on poste aux carrefours tranquilles pour orienter ceux qui sont lâchés par la tête du peloton) (vitesse moyenne de 13 km/h), capitaines de route (ceux que l’on poste aux carrefours dangereux pour régler la circulation). Ces derniers arrêtent les voitures, leur demandent (gentiment et poliment, bien que sans aucune légalité) de bien vouloir laisser passer les vélos et de redémarrer prudemment et lentement s’ils doivent dépasser ou croiser la caravane; ensuite à l’arrivée du vélo-plumeau (voiture-balai), ils sautent sur leur vélo et remontent la file des vélos, qui s’étale parfois sur plusieurs kilomètres, pour aller reprendre un poste à un autre carrefour. Celui qui règle le train et dispose signaleurs et capitaines est le chef de peloton, poste à responsabilité qui demande une certaine autorité, car certains jeunes pleins d’énergie ont parfois envie d’aller plus vite que la musique, ce qui est la meilleure manière de se perdre. Cette technique d’étalement contrôlé permet la participation de tous à la randonnée. Les âges des participants vont de 22 mois (bébé dans une charrette attachée à l’arrière du vélo) à 80 ans et chacun trouve sa place, à son rythme. Rares sont les abandons, sauf pour chute, ce qui arrive inévitablement de temps en temps: 22 ans à 150 sur 600 km, cela fait quand même 2 millions de kilomètres parcourus (si, si, calculez). Il n’y eut jamais de blessures très graves à déplorer. Mais vous devinez le nombre de crevaisons et de pannes. Là aussi l’autonomie est de mise, car un vélo-mécano précède de peu le vélo-plumeau et aide les cas graves ou les peu bricoleurs. A l’étape, des mécaniciens dévoués aident (jusque tard parfois) à mettre en ordre les vélos fatigués. Et si une camionnette et une voiture avec remorque suivent pour recueillir éclopés ou vélos en panne, quasiment personne ne fait porter ses bagages (parfois fort lourds avec le matériel de couchage).

  AUTONOMIE ET CONVIVIALITÉ

  Si Dynamobile est un exemple d’initiative dé- croissante à inscrire dans la logique de la transition, c’est en raison de la volonté d’autonomie par la «maîtrise des outils » qu’elle porte. Non seulement le déplacement se fait sur des véhicules ré- parables par leurs utilisateurs, mais l’intendance (mère de la victoire de toutes les armées en campagne) est aussi gérée par le collectif. Une cuisine mobile sur camion accompagne le peloton, mais, chaque soir, une équipe d’une dizaine de cyclistes assure la «pluche», la mise en place des tables et la vaisselle. Les repas sont végétariens. Depuis toujours, la cuisine fut assurée par des néerlandophones: Rampenplan (plan catastrophe), Kokkerellen (cuisiner/ « se friter » au sens de bagarre) et aujourd’hui l’équipe de Har et ses fils, ce Hollandais un peu ours, végétarien convaincu et détestant le gaspillage alimentaire (faut voir comme il se fâche quand certains se servent trop et vident le reste de leur assiette dans la poubelle). Il n’a pas son pareil pour recycler les « invendus» et les accommoder dans le repas du lendemain. Il faut dire que ce n’est pas toujours facile de prévoir la demande, car, après quelques jours, certains carnivores incurables font le mur, le soir, et vont goûter les spécialités locales souvent viandeuses. Har n’emmène pas ses pommes de terre depuis chez lui, mais se procure des aliments locaux.

  L’approvisionnement dans les régions traversées est aussi la volonté du Solar bar: un vélo des années 1930 (c’était du non-obsolescent en ces temps-là) tire une remorque sur laquelle un panneau solaire alimente un frigo rempli de limonades et de bières locales pour le soir (comme il n’est plus guère de contrée qui n’a pas sa brasserie artisanale de nos jours, les découvertes sont nombreuses). La bière est en concurrence avec le «stand vins». Le succès de ces deux «commerces » (aux prix modiques) dément la croyance imbécile que la simplicité volontaire est synonyme d’ascèse. L’ambiance qui règne les soirs d’étape démontre le contraire: la joie de vivre y est omniprésente. J’observais avec plaisir cette vingtaine de personnes qui chantaient en chœur: sourires épanouis et yeux brillants de plaisir laissaient voir ce que peut signifier la notion parfois un peu théorique de «convivialité». Si la guitare de Karin et les chansonniers de Philippe rythment les soirées, il y a aussi des animations plus culturelles. Ainsi, cette année, un historien a fait un exposé, avec dias, sur le Mont-Saint-Michel qui nous a fait trouver un peu indigents les commentaires des guides officiels du Mont, deux jours plus tard.

  LA SOLIDARITÉ, LE MAÎTRE-MOT

  On trouve dans le peloton un éventail social plus large que dans bien d’autres initiatives de transition. Le vélo rassemble ouvriers, employés, enseignants, psys, retraités, pros de la mobilité douce, ex-députés (écolos bien sûr…), gardiens de prison, jardiniers… Et ces différences sociales échangent, dialoguent, s’entraident. Un intello a bien besoin d’un bricoleur pour réparer un bris de chaîne, un citadin est heureux des explications d’une fleuriste pour nommer les plantes du bord du chemin… Deviser en pédalant est propice aux confidences : tout comme le psy et son patient échangent mieux quand ils ne se font pas face, parler tout en regardant devant soi (c’est plus prudent) favorise des échanges riches et profonds. Antoine de Saint-Exupéry n’a-t-il pas dit «Aimer, c’est regarder ensemble dans la même direction»?

  La vie commune de Dynamobile suscite naturellement une grande solidarité. Une traduction de cette solidarité est la présence de personnes dites «moins valides ». Je me souviens d’un unijambiste que l’on avait parfois du mal à suivre. Des tandems permettent à certains de réaliser un rêve qu’ils ne pourraient mener seuls. Daniel et sa fille légèrement handicapée sont, sur leur tandem, parmi les «piliers » qui font Dynamobile. Cette année, Claude, aveugle, chaque jour avec un conducteur différent, jouait le rôle de moteur apparemment fort efficace. Ce fut un plaisir de parler avec cet homme d’un certain âge, locomotive du projet exemplaire de monnaie complémentaire, le «Blé» échangé à l’initiative de Grez en transition(4).

  Au fil des ans, un public particulier s’est ainsi créé. Un soir, j’ai invité à échanger sur le thème «Les dynamobiliens sont-ils des objecteurs de croissance qui s’ignorent?». Et la bonne trentaine de courageux qui ont accepté de deviser entre 10h30 et minuit, plutôt que de regagner leurs couchettes pour un repos bien mérité, m’ont convaincu que je ne me trompais pas de titre. Un participant avait été au sommet international des décroissants de Leipzig et un Français avait avec lui 5 exemplaires du magazine La décroissance; 500 grammes de littérature décroissante sur son vélo pendant 600km, si ce n’est pas de la militance ça…

  LA TRANSITION EN ROULANT

  Se trimballe donc sur les routes une microsociété qui, durant 10 jours, vit et concrétise des idéaux parfois théorisés ailleurs. Et ça a du succès: on refuse des dizaines de demandes d’inscription chaque année; les mordus guettent avec anxiété la date d’ouverture de ces inscriptions pour être sûrs de ne pas rater le wagon. Certains se sont même demandé s’il ne faudrait pas organiser deux Dynamobile sur l’été. Plutôt irréaliste et comme l’ambiance est excellente et aplanit vite les inévitables petites frictions d’une vie commune, il n’y a même pas la perspective d’un schisme qui créerait, comme dans tant d’organisations, une dissidence rivale.

  Dynamobile mérite donc bien, je crois, le titre de cet article. Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, des centaines et des centaines d’amoureux de la petite reine ont pratiqué, depuis 2 décennies, des expériences qui préfigurent un mode de vie que les objecteurs de croissance et autres transitionneurs rêvent de voir se généraliser dans nos sociétés. Certes, 10 jours de vacances, même militantes, entre personnes sélectionnées par une démarche volontariste, c’est autre chose que l’ensemble de la société. Mais c’est en agissant, en créant, que l’on apprend et que l’on prépare la concrétisation de ce que certains appellent utopie.

  Alain Adriaens

 

 

  1. http://www.veloscenie.com
  2. Ide Bernard, Gilbert Anne, La fabuleuse histoire de Dynamobile. Une rando à la gloire et au service du vélo, Bruxelles, 2015. On peut le commander sur www.dynamobile.net
  3. Quelques responsables politiques qui ont entendu les demandes des militants du vélo : André Antoine, Karl-Heinz Lambertz, Charles Michel, Jean-Michel Javaux, Richard Fournaux, Philippe Courard (une étape en 2011), Isabelle Durant, José Daras et Adelheid Byttebier (toute l’édition 1995!).
  4. http://www.grezentransition.be

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