Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Chronique

Collectif Artivist

Alexandre Penasse

Souhaitant propager la « révolution ludique », le Collectif Artivist participe à l’insurrection des consciences pour créer de nouveaux systèmes économiques, politiques et sociaux. Pas donneurs de leçons pour un sou, ils ne forment pas une pensée homogène mais bien un groupe qui se définit à travers l’action subversive sympathique. Ils ne sont pas ces accompagnateurs du système, ces « positivistes » indéfectibles qui accompagnent le bateau lorsqu’il coule en nous disant qu’il continue à flotter, ou que leurs petites actions à la marge ramèneront l’embarcation à flot. Non ! Même si comme tous ils ont leurs contradictions, eux veulent plutôt rire en dénonçant inlassablement l’absurdité de ce monde qu’on nous fait et qu’on pousse, en ces temps incertains, à son paroxysme. Rencontre de deux membres du Collectif avec rire assuré!

Kairos : Vous vous présentez comme des Artivistes, pensez-vous que l’art n’est plus subversif et a lui aussi été complètement récupéré?

Nicolas: Oui, l’art a clairement été récupéré. Nous, ce qui nous distingue, c’est le côté activiste auquel on est très attaché, et de par ce côté on est plus difficilement récupérable même s’il y a toujours des tentatives.

On peut dire que l’art avant était contestataire, je pense au jazz aux Etats-Unis comme vecteur de lutte contre la ségrégation raciale.

Pierre : Mais le jazz ce n’était pas de l’art. Je ne pense pas qu’ils voulaient faire de l’art. Louis Armstrong, à 18 ans il était en prison, c’était un loubard de la Nouvelle-Orléans, il ne s’est pas dit « je veux faire de l’art ».

Est-ce qu’il faut se le dire nécessairement ?

Pierre : Justement pour répondre à ta question, pour moi l’art n’est pas subversif, il l’a peut-être été, mais je n’y crois pas. Avant, c’étaient les rois, les cours qui finançaient les artistes. Frank Lepage explique ça bien1, par exemple Jack Lang en 81, ministre français de la culture, entérine l’idée que la culture égale l’art : les gens n’ont pas de culture. L’art ce sont des experts qui produisent des trucs contemporains et qui ne doivent justement absolument pas avoir de discours politique, qui font des trucs grandiloquents mais sans aucun fond. L’artivisme consiste justement à renouer avec le côté politique de l’art, renouer ou l’instaurer…

Nico las: Là où l’art est le plus subversif, c’est quand il est le moins politique. C’est-à-dire que c’est quand l’art est le plus naturel, quand il va pousser les gens dans la simplicité des émotions, qu’il va être le plus subversif.

Pierre : L’art contemporain est aussi lié à une forme d’hyperexpertise, il y a une forme de dépossession de la culture qui devrait pourtant être quelque chose de partagé, qui nous appartient à tous, dans le même mécanisme de privation des gens de la compréhension de ce qu’est le nucléaire ou les OGM.

Vous parlez beaucoup de l’aspect ludique chez les artivistes. Mais la société de consommation, c’est ludique : les Ipads, Playstations, écrans géants, …, c’est ludique!

Pierre : Justement, il y a un tel pouvoir de séduction de la société capitaliste que selon moi la seule façon de s’y opposer c’est de proposer une alternative ludique, culturelle, de l’imagination. Ce n’est pas d’y opposer du discours forcément construit, parce qu’on en a partout, trop, trop. Ça ne passe plus.

C’est pas de « l’anti », alors.

Nicolas : ça dépend, des fois on est dans la contestation, on fait des blocages, etc., et puis il y a d’autres fois où on va détourner les symboles de cette société pour que les gens se posent la question de cette absurdité du système dans lequel nous sommes.

Pierre : ça c’est vraiment le propre de l’artivisme. Faire un blocage, il y en a plein d’autres qui le font. Révéler l’absurdité et proposer d’autres imaginaires, c’est ce qui caractérise peut-être l’artivisme, ou tout ce qu’on essaye de faire. Il faut préciser d’ailleurs que l’artivisme ce n’est pas « nous », on ne veut pas avoir le monopole de l’artivisme, il y a  d’autres gens qui font ça.

Nicolas : Tu es sûr qu’il fallait dire ça?

Pierre : On avait dit qu’il fallait le dire! (rires)

Justement en parlant de nom, comment s’est créé le collectif des artivistes ?

Pierre : C’est né de la volonté de personnes qui faisaient déjà de l’activisme et qui avaient envie de faire un truc plus marrant, qui se sont rencontrées à trois/quatre et ont lancé le collectif.

Mais pour revenir à ce qu’on disait avant, je crois que cet aspect ludique est le propre de l’artivisme. Pour le formuler différemment, je pense que le capitalisme est très ludique, est très séduisant, et la question est toujours « comment va-t-on convaincre ? », il y a un côté séduction là-dedans. Ce qu’on fait pourrait fonctionner si ça se répandait, si les gens se l’appropriaient. Ma conviction est qu’il faut opposer un autre bonheur, plus fort. Et ça, c’est l’imagination qui peut le faire. Projeter des mondes qui sont marrants, ludiques, chouettes, qui invitent à des « oui, j’ai envie de… »…

Qui sont collectifs aussi, parce que le capitalisme est tentant individuellement mais…

Pierre : Tout à fait. Arriver à montrer cela, c’est déjà magnifique, c’est ouvrir des portes aux autres je pense, et à soi-même.

Nicolas : Tu as aussi la joie de vivre et les liens qui sont aussi un moteur incroyable pour pouvoir continuer à être artiviste et pour pouvoir continuer à se battre contre le monde dans lequel on vit. Je pense que s’il n’y avait pas ce côté-là dans la contestation, ce serait très fatigant.

Vous en parlez un peu sur le site, par exemple des « tambours de l’amour » pour mettre un peu de gaieté et de joie de vivre dans les manifs de gauche, syndicales…

Nicolas : On l’a fait hier pour les Indignés. Ça fait vraiment plaisir de faire danser les gens dans la rue et de diffuser justement cette joie de vivre, clairement, directement, via la musique.

Vous disiez que c’était difficile de s’opposer à la force de séduction du capitalisme. Je me demande si vous ne vous dites pas parfois, si c’est le dernier éclat de rire avant la grande catastrophe ? Ou s’il y a des moyens d’ouvrir d’autres possibles ?

Nicolas : La grande catastrophe, je crois qu’elle est là depuis des années. Quand on voit ce qu’on se tape dans les médias depuis trente ans, on n’a jamais vu autant de faits divers glauques et autant de choses déprimantes.

Pierre : Je pense que c’est utile, même si pour moi la catastrophe est quasiment inévitable. Mais même si elle advient, je crois que ça n’aura pas été inutile de proposer d’autres imaginaires avant, plutôt que d’attendre le mur et le chaos.

Nicolas : Je pense aussi que chez les artivistes, on est fort ancré dans le présent. Je crois que l’on n’a pas une vision à long terme comme l’ont beaucoup d’autres associations.

Pierre : C’est assez normal parce qu’on procède à l’envers : on part d’actions, pour la plupart sur des sujets qu’on ne connaît pas bien. On ne part pas d’une réflexion suite à des lectures ; on se dit « tiens, y’a une conférence là », il y en a un qui propose, ça paraît marrant, c’est assez amusant car on ne connaît pas encore bien le sujet, on se documente et là on apprend énormément. J’ai envie de savoir pourquoi je suis là et ça se construit pendant, du coup on est dans le présent.

Nicolas : Et puis chez pas mal d’artivistes tu as un changement de comportement après chaque action.

C’est un mouvement inverse, c’est plutôt l’action qui mène à la théorie. Mais vous avez quand même une vision politique à long terme, sinon on ne va pas au salon de l’auto pour pourfendre le mythe de la bagnole…On peut être ancré dans le présent et avoir cette vision ?

Nicolas : ça c’est en fonction de chaque artiviste, parce qu’on n’a pas de ligne commune à long terme. On va faire une action contre le lobbying, contre Coca-Cola, mais on ne va pas dire ce qu’il faut faire à long terme contre le lobbying, contre Coca-Cola. Voilà, c’est juste que cela ne doit pas exister selon nous.

Pierre : C’est ça, c’est notre première conviction. C’est pour ça aussi que l’on travaille rarement seuls. Avec CEO (Corporate Europe Observatory) par exemple, on a fait des actions sur les lobbies. On avait besoin de discours, mais on savait qu’on n’avait pas le temps de produire ça parce qu’on n’est pas là-dedans.

Pierre : Chez les artivistes, il y a des personnalités différentes, des âges différents, ce qui est particulier parce que les groupes sont d’habitude plus uniformes. Du coup, c’est sûr qu’il y a des types qui travaillent dans des associations et qui savent très bien où ils sont et à côté, tu as des kets de 17 ans qui viennent s’amuser et qui rentrent dans des thématiques mais qui ne sont pas dans les mêmes réalités. Mais c’est quand même l’action qui relie.

Nicolas : Le besoin d’action. C’est un chouette parcours, il y a aussi pleins d’envies différentes et ça a débouché autant sur le projet de toilettes sèches, action concrète mise en réseau avec Worms; tu as aussi les Rythms of Resistance, une samba sur Bruxelles, la brigade des clowns, …

Vous disiez que vous étiez liés à beaucoup d’associations, quel est justement le regard extérieur sur les artivistes : plutôt des clowns sans danger ou des contestataires dérangeants ?

Pierre : On est sur le fil tout le temps en essayant de pencher d’un côté et pas de l’autre.

Vous avez des cas concrets où vous avez dérangé et d’autres où vous vous êtes dit « on pensait que ça dérangerait », mais où ça n’a pas eu les résultats attendus ?

Pierre : Oui, moi j’en ai un tout récent, c’est la manif de droite. Super succès entre guillemets médiatique, les médias écoutant même nos instructions pour ne pas « vendre la mèche » avant. Bref, beau résultat ! Et quelques jours plus tard, moi ça m’avait frappé, il y avait une conférence de presse ici à la « maison de la paix » sur l’accaparement des terres et tout le projet lié à l’agriculture paysanne, et il n’y avait strictement personne.

Nicolas : …donc quand tu appelles les médias sur un sujet sérieux et qui touche des millions de personne dans le monde, il n’y a personne, et quand tu proposes un truc ludique, là tous les médias arrivent, tout cela parce que pour eux c’est un spectacle.

Et paradoxalement ça fait vendre ?

Pierre : Oui, ça fait vendre.

Nicolas : Je pense que cette action permet aussi d’avoir quelque chose comme on l’aime : déstabiliser les gens et les amener peut-être à réfléchir de façon différente, en dehors de tous les cadres qu’on leur propose actuellement. Ce ne sont pas juste des clowneries, c’est pas juste l’envie de faire les cons en rue, c’est aussi une démarche qui est là pour apporter une réflexion.

Justement je voudrais rebondir sur cette volonté de changer de regard sur un problème social. à quand une parodie d’une manif de gauche pour dénoncer leur dérive, notamment celle du productivisme ?

Nicolas : (rires) Tu as des idées très riches. Tu devrais venir dans le collectif artiviste.

Pierre : Oui, ça pourrait. Ça me fait penser à la manif de droite dont la première critique est de dire que c’est un peu caricatural gauche/droite. On avait réfléchi, on voulait éviter cela aussi et on n’a pas trop mal réussi je pense, mais c’est super compliqué, ce sont des messages super fins à faire passer. On ne maîtrise pas les médias. D’ailleurs je suis encore sur cette question des médias parce que c’est franchement notre boulot, c’est ça qu’on essaye de faire, on y réfléchit beaucoup. C’est le cœur de ce qu’on veut faire, c’est démonter les médias eux-mêmes.

Nicolas : Pour reparler des partis de gauche, il y a deux choses en manifestation qui m’ont choqué. Il y a eu une fois où on a parlé de décroissance avec un gars qui était de gauche, un petit gars d’un parti, il m’a ressorti exactement les mêmes arguments néolibéraux qu’on entend pour nous casser, c’est-à-dire qu’il me disait « vous voulez la décroissance des pays du tiers-monde ». Donc c’est vrai qu’il faut les caricaturer eux aussi. Et la deuxième fois je me suis fait traiter de fasciste pendant une assemblée des indignés parce que je lui demandais d’enlever son drapeau puisqu’on était là en tant que citoyens et non en tant que partis politiques.

Mais je pense qu’à ce niveau là on sera aussi divisé au sein du collectif pour ce genre d’action visant à caricaturer les actions de gauche, les manifestations de gauche ou les partis de gauche. Je pense que clairement au sein du collectif on est tous d’accord pour dire que le PS, la gauche mainstream n’est pas du tout une gauche…

Pierre : ou Ecolo !

Nicolas : … tout le monde est d’accord là-dessus…

Moins de gens sont d’accord alors sur le fait que les partis de gauche « radicale » sont productivistes.

Pierre : C’est peut-être moins clair.

Nicolas : Et puis c’est vrai qu’après, choisir entre caricaturer la gauche et faire une action contre elle, mener une action de soutien aux sans-papier, qui en ont beaucoup besoin pour l’instant, ou viser des partis de droite, je crois qu’il n’y a pas photo. Si on avait un peu plus de temps, peut-être qu’on le ferait mais là…

C’est intéressant parce que vous répondez souvent à mes questions en disant que tout le monde a des avis différents, mais en même temps vous êtes un collectif qui arrive à survivre avec des positions différentes de ces membres.

Pierre : Il n’y a pas de recherche d’un discours commun. Il n’y a jamais de réunion où on se dit « maintenant il faut se dire décroissant ».

Vous avez envie de vous poser une question, là comme ça ?

Nicolas : (Rires). C’est ton boulot….

Pierre : … allez-moi j’en ai une : « est-ce que tu crois qu’on n’a jamais eu un résultat tangible sur une action qu’on a faite » ?

Bien, tu vois, ça marche !

Nicolas : C’est une question individualiste que tu te poses à toi-même (rires) !

Au fait, il veut que tu le rassures (rires)

Nicolas : Je me souviens, sur la greenweek quand même, Coca-Cola qui était venu pour montrer sa nouvelle bouteille en plastique, magnifique, archi-biodégradable, devant une assistance totalement médusée, ne l’a pas fait et a totalement changé son discours en introduisant sa conférence. On avait fait notre discours avant….

Pierre : Il n’a pas osé sortir ce truc et il a dit : « i’m not gonna say we are green2 ».

On peut facilement tomber dans le discours culpabilisant. Vous tentez d’éviter cela dans vos actions ?

Nicolas : Nos actions ne visent pas les gens directement, dans le collectif on ne cherche pas à culpabiliser les gens parce que déjà il faudrait voir d’où vient le problème.

Pierre : Moi j’ai envie de dire que je n’ai pas de scrupule à culpabiliser Gabola, le directeur de Coca, avec ces gens-là il faut y aller. Moi je trouve çà jouissif, génial que ces gens qui sont toujours sur des tapis rouges, qui toute leur vie serrent des mains, sont dans des restos, grisés par toute la société, on vienne leur dire « vous êtes de la merde » en face. J’adore!

Nicolas : Il y a un gros plaisir à être la petite tache de gras sur ce beau bleu néolibéral.

Propos recueillis par A.P.

  1. Homme de spectacle français, il pose l’éducation populaire comme fondement de « travail de la culture dans la transformation sociale et politique ». Il différencie la culture, pour tous et par tous, de l’art, devenu malencontreusement synonymes. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Franck_Lepage et http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1960

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