Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Bienvenue en ploutocratie: Kazakhgate, Afrique, réseaux… le MR à tous les étages

Eric Arthur Parme

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Il est des événements qui sont de véritables affaires d’État, mais qui passent, comme si de rien n’était. Tirer les conséquences de tels scandales et accepter leurs implications demanderait en effet une refonte totale de nos sociétés, révélant que la démocratie n’y existe pas, sauf sous ses seules manifestations inoffensives pour l’ordre établi et ses systèmes ploutocrates-mafieux. Nous avons voulu nous replonger dans ces affaires d’État, imbriquant une multitude d’acteurs, différents pays, niveaux de pouvoir, « hommes d’affaires », magistrats…

La première de celles-ci, c’est celle du Kazakhgate, que la commission d’enquête parlementaire clôturera le 30 mars 2018 par un « non-lieu », imposé par une majorité gouvernementale protégeant certains des siens. On découvrira pourtant, en trois chapitres, un cartel dans lequel on retrouve toujours des personnalités d’une même couleur politique. Certains médias ont déjà dévoilé des pièces éparses de ce système, mais en les reliant nous prenons conscience qu’une nébuleuse traverse les continents, formant une composition politico-mafieuse qui concoure à l’estompement des normes et institutionnalise l’impunité, déterminant de nombreux choix politiques (pensons à tous ces grands projets nuisibles et imposés, de Notre-Dame-des-Landes à Haren) qui ne peuvent que s'opposer au bien commun et à la recherche d'une société décente.

La corruption n’est pas un épiphénomène de nos sociétés productivistes, elle lui est consubstantielle

Ch. I : Le Kazakhgate

Les débuts

L’histoire kazakhe commence dans les années 90, impliquant personnages politiques et hommes d’affaires. Trafics, grande criminalité, blanchiment d’argent, corruption tournent autour d’une personnalité centrale : Noursoultan Nazarbaïev, président du Kazakhstan. En 2003, James Giffen est arrêté à l’aéroport Kennedy de New York. Proche de l’entourage du président kazakh et de l’ancien premier ministre Nurlan Balgimbayev, celui qui est considéré comme un des magnats du pétrole au centre de la plus grande corruption historique des États-Unis est poursuivi pour violation de la loi anticorruption de 1977. Il est accusé d’avoir détourné plus de 78 millions de dollars des compagnies pétrolières au profit du gouvernement kazakh, ouvrant des comptes en Suisse et ailleurs au nom de Nazarbaïev, d’autres personnages politiques et leurs familles. Lors de son arrestation, Giffen est porteur d’un passeport diplomatique kazakh, alors que le pays de Nazarbaïev, celui que Giffen surnomme « The boss », refuse la double nationalité. N’y voyez aucune contradiction : l’argent les explique toutes. De fait, Giffen devient le principal négociateur du président et même son « banquier », selon les procureurs.(1) C’est à un consortium mené par British Petroleum que Nazarbaïev accordera le droit d’exploitation dans les zones offshore de Kachaganarak et Kachagan. Le procès intenté par les États-Unis contre Giffen portera sur ce que l'on surnommera « la mère de toutes les affaires de corruption ». C’est dire que Nazarbaïev et Giffen ne jouent pas dans la cour des petits. Le premier est une marionnette, comme tant d’autres, que l’Occident a fait et dont il ne peut – veut – plus se défaire, au grand bien des minorités accapareuses de chaque pays, au grand drame des peuples.

C’est dans ce même contexte postsoviétique où Giffen a fait ses armes, que naît celui qu’on surnommera le « trio Kazakh », constitué de Patokh Chodiev (nationalités kazakh et belge), Alijan Ibragimov (Ouzbek et Belge) et Alexandre Mashkevitch (Israélien et Kazakh). Ceux qui contrôlent un tiers de l’économie kazakh principalement dans le pétrole, le gaz, les métaux et les banques, apparaissent en Belgique en 1991. D’abord Chodiev et son comparse Mashkevitch qui investissent au plat pays via Boris Birshtein et Dmitry Yakubovski, respectivement homme d’affaires israélo-canadien né en Lituanie, criminel notoire lié à la mafia moscovite, l’autre membre du clan Solntsevskaya, le plus puissant de Moscou. Chodiev et Mashkevitch créent plusieurs sociétés, dont PMC Trading Co et Astas et prennent surtout la tête en 1991 de Seabeco Belgium, filiale de la société du même nom appartenant à Birshtein, basée à Hong Kong et active dans le trading pétrolier. Celle-ci, considérée comme une société-écran pour les opérations financières de ce qui est l’équivalent de l’ancien KGB, aura la vie courte, et ferme les portes en 1992, non sans attirer les premières investigations des services de renseignement belges.

Les affaires commencent et les liens avec les politiciens belges se tissent pour, comme il se faut, faciliter les affaires. Un premier contact, Serge Kubla (MR), est cité dans une enquête officielle de 2017. Celui-ci aurait facilité l’acquisition de la nationalité belge pour Patokh Chodiev, qu’il obtiendra en juin 1997. Originaire d’Ouzbékistan, Chodiev a accumulé sa fortune en exploitant les sous-sols de la steppe kazakhe. Vie de milliardaire, rachat du restaurant japonais Tagawa avenue Louise, Chodiev n’aime pas le contraste et s’installe dans une villa de la commune huppée de Waterloo. Il s’entend bien avec son voisin, Serge Kubla, bourgmestre de la ville qui, six années plus tard, lui apportera une aide essentielle, de même qu'à l’époque d’autres affairistes locaux comme Philippe Rozenberg ou Eric Van de Weghe. Pour obtenir le Graal, il est en effet plus facile d’appartenir au crime organisé que d’avoir débarqué sur les côtes méditerranéennes dans un rafiot avec une horde de réfugiés, ces derniers n’ayant pas d’enveloppes à troquer en échange du papier d’identité… Mais si Chodiev sympathise avec son voisin de jardin Kubla, il n’en est pas de même avec la Sûreté de l’État qui l’a dans le collimateur, notamment via Seabelco-Belgium qui rattache l’homme d’affaires à Boris Birshtein, qu’elle soupçonne d’appartenir au crime organisé russe. La société, basée en Suisse, attire les curiosités d’un magistrat helvétique, qui mènera en 1997 une commission rogatoire en Belgique avec des perquisitions dans les locaux de la filiale belge.

Les affaires commencent et les liens avec les politiciens belges se tissent pour, comme il se faut, faciliter les affaires

Mal vu donc, Chodiev, mais au contraire de ses deux comparses, il obtient finalement la nationalité – Ibragimov l’aura en 2005, Mashkevitch s’étant vu refuser celle-ci, il se contentera de l’israélienne. Malgré l’événement « suisse », malgré une Sûreté de l’État belge défavorable, il finira donc par avoir son papier, la criminalité politique aidant. Serge Kubla a en effet pris contact avec le Président de la Commission de naturalisation de la chambre, Claude Eerdekens, et lui envoie une missive le 16 mai 1997, lui demandant « avec la plus vive insistance » d’intervenir dans le dossier de celui qui désormais est certainement plus que son voisin. La police, sur laquelle Kubla a autorité comme bourgmestre, suivra également, alors que le Commissaire Michel Vandewalle se rend au domicile de Chodiev pour une seconde évaluation afin de poursuivre l’enquête sur une possibilité de naturalisation. Le premier rapport avait recommandé de s’en tenir aux renseignements donnés par la Sûreté de l’État qui avait informé la police des liens du Kazakh avec la mafia russe, et donc de ralentir la procédure. Mais, comme celui-ci n’allait pas dans le sens voulu, il a fallu envoyer la bonne personne. Curieux en effet qu’un PV signé par le Commissaire Vandewalle daté du 8 janvier 1997 indique que l’homme s’exprime parfaitement en français, alors qu’il parle en anglais. Merci les amis ! Chodiev pouvant maintenant facilement se déplacer dans l’espace Schengen sans visa, pour faire affaire. Libre marché — pour certains — oblige. Service de bon voisinage, ou échanges de bons procédés. Toujours est-il qu’on découvrira que Serge Kubla a ouvert un compte en Suisse en 1997, au nom d’une fondation au Liechtenstein qui déménagera en 2007 au Panama. Dans ce dossier, le bourgmestre sera bien obligé d’avouer devant le juge Claise le blanchiment d’argent.

On plonge ici dans un système où la corruption n’est pas l’exception, mais la règle, dans lequel la mafia russe, notamment, occupe une place de choix. Il faut lire ce que disait un connaisseur du monde criminel russe dans un article bien documenté : « la mafia russe fait ce qu’elle veut. Des bandes organisées venues de l’Ukraine, du Kazakhstan... investissent des milliards dans notre pays. Ils investissent les plus hauts cercles de la politique, judiciaire et du monde économique et financier. Des gens aux positions importantes dans notre pays sont tout simplement achetés. Si nécessaire, les Russes paient les campagnes électorales de nos hommes politiques. Nous en avons des indices. »(2) Chodiev était ainsi considéré par la Sûreté de l’État belge comme le numéro 1 ou 2 de la mafia russe en Belgique, et aurait par ailleurs été, entre 1998 et 2000, un de ses indicateurs.

 

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Tractebel et le trio

« Tractebel s’engage à promouvoir des solutions techniques permettant de créer un avenir durable. Découvrez comment nous pouvons vous aider à “donner forme au monde” en respectant notre slogan “Shaping the World”. ». « Façonner le monde », c’est pas beau ça ? Voilà comment celle qui est désormais Tractebel Engie se présente sur son site. Pourtant, derrière le rideau, Tractebel n’est pas si jolie que cela et façonne le monde autrement qu’elle le laisse entendre. En 1996, la cellule belge anti-blanchiment découvre une étrange transaction d’une valeur de 25 millions de dollars, payée par l’entreprise pour pénétrer le marché kazakh. Cet intérêt pour les plaines du Kazakhstan ne semble pas provenir d’une soudaine découverte des charmes de l’ancienne république soviétique, mais bien d’une initiative du trio qui prend contact avec Tractebel : si en 1996, Tractebel rachète quatre centrales électriques au Kazakhstan, elle obtient quelques mois plus tard une concession sur 20 ans pour le transport et le stockage du gaz dans le pays.(3) Le montant de la transaction : 85 millions de dollars, dont 30 seraient tombés dans l’escarcelle de l’État kazakh, le solde dans les poches du trio : du win-win pour cette triade mafieuse indispensable à la pénétration du pays, dans une économie de « concurrence libre et non faussée », libre et non faussée pour certains, dont le paysan kazakh ne fait sans aucun doute pas partie. Il n’avait qu’à demander la nationalité belge.

Il y a peu de place pour la justice concrète dans tout cela, alors que politiciens et chefs d’entreprise l’invoquent dans leurs communications officielles, pour mieux faire oublier son absence dans leurs tractations informelles et leurs effets dans le réel

Certaines sources avancent que les déboires judiciaires de Tractebel en Belgique, qui entravent ses démarches au Kazakhstan, résultent d’une rivalité avec son concurrent russe Gazprom. Tractebel, en créant en 1998 au Kazakhstan Almaty Power Cie via laquelle elle exploite quatre centrales électriques et un pipeline de gaz stratégique, bloque des projets de son concurrent Gazprom. C’est ce qui expliquerait la réunion qui s’est tenue en août 1999 à l’hôtel Royal à Paris, en présence de Eric Van de Weghe pour Tractebel, Gregory Loutchansky (Gazprom), Shabtaï Kalmanowich, un ancien du KGB, et le bras droit de Noursoultan Nazarbaïev, Bulat Utemuratov. La tractation n’ayant pas abouti pour Gazprom qui espérait récupérer le gazoduc, les informations sur les bénéficiaires des commissions de Tractebel avec le Kazakhstan ont été divulguées, ce qui est à l’origine de l’intérêt de la justice belge pour l’affaire. S’ensuivra l’accusation du trio kazakh de corruption, faux, association de malfaiteurs et blanchiment d’argent : les trois comparses sont accusés de 48 chefs d’inculpation. Eric Van de Weghe, que nous retrouverons par ailleurs impliqué avec  Armand de Decker, Claude Guéant(4)  et consorts, a travaillé pour Suleyman Kerimov et a été indicateur de la police belge, baignant dans divers scandales faits d'« armes kazakhes, de mafieux de l’Est, d’ordinateurs pour la Libye, de prestigieuses caves à vin, de détournements au préjudice d’un chef d’État africain et d’un tableau de Paul Delvaux ».(5) Rien que ça.

Reste qu’il y a peu de place pour la justice concrète dans tout cela, alors que politiciens et chefs d’entreprise l’invoquent dans leurs communications officielles, pour mieux faire oublier son absence dans leurs tractations informelles et leurs effets dans le réel. Elle se manifeste toutefois en 2007, conduisant à l’inculpation de 7 personnes, qui outre le trio kazakh, implique l’épouse du Premier ministre kazakh ainsi que les deux filles et l’épouse de Mashkevitch, pour blanchiment d’argent dans le cadre de transactions immobilières. Immobilier, nous le verrons plus tard, également « passion » de « l’homme lige de Reynders ».

Sarko, la France et les hélicos

Un peu plus tard, le 26 octobre 2010, Paris et Astana négocient quelques affaires juteuses, portant sur la vente de 45 hélicoptères EC 145 du groupe Eurocopter (EADS(6)) et 290 locomotives du groupe Alstom, pour la coquette somme de 2 milliards d’euros. L’occasion pour le président kazakh de tenter de sortir ses copains du pétrin belge, qui risquerait de grandement compromettre leurs futures affaires : « Je signe si tu interviens en faveur de mes amis poursuivis en Belgique ».(7) Échange de bons procédés interlopes entre « amis », qui savent qu’en s’entraidant provisoirement, chacun en tirera bénéfice, au grand malheur des peuples français et kazakh, les premiers ayant été convaincus par la propagande médiatique que ces ventes d’hélicoptères-tueurs seront une bonne chose pour la croissance, les seconds qu’elles leur permettront de se défendre contre de méchants voisins.

Ça ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd, et l’homme collectionneur de scandale, Nicolas Sarkozy, mis en garde à vue le 20 mars 2018 pour le financement occulte de sa campagne présidentielle de 2007, fait jouer ses relations pour accélérer le processus législatif belge et permettre au trio kazakh de bénéficier d’une « transaction pénale élargie ». La pression se propage et s’exerce sur des relais, mettant en branle les procédures de facilitation dans l’objectif de faire avancer le processus et d’aboutir à la relaxe : Damien Loras, conseiller Asie centrale de Sarkozy, connu comme « l’officier traitant » de Patokh Chodiev, contacte Jean-François Étienne des Rosaies pour qu’il lui trouve un avocat d’affaires international. Le choix se portera sur Catherine Degoul. Loras et des Rosaies montent donc une équipe technique (judiciaire et financière) et politique, entre la France et la Belgique. Outre Damien Loras, pilote du dossier, des Rosaies, intermédiaire, Catherine Degoul, avocate chapeautant le volet judiciaire, s’ajoute le vice-président du Sénat belge de l’époque, Armand de Decker, ainsi que le cabinet d’avocats Toosens. Pour se faire aider, De Decker aura recours à Jonathan Biermann, un de ces anciens attaché parlementaire, échevin de la commune dont De Decker est bourgmestre, et avocat spécialisé en droit commercial. Bien impliqué dans le Kazakhgate, il représentera « Natalia Kazegueldina, la femme de l'ex-Premier ministre kazakh, mise en cause dans le dossier de blanchiment d'argent Tractebel »(8) . Il touchera de l’avocate de Patokh Chodiev, Catherine Degoul, la coquette somme de 160.000 euros.

« Le rôle de des Rosaies dans cette affaire, c’est le suivi de loin afin de savoir quand aboutira la négociation avec la justice belge et si elle aboutit de façon satisfaisante »

De son côté, Jean-François Étienne des Rosaies, qui jouera un rôle clé dans l’affaire, n’est autre qu’un ancien préfet et chargé de mission auprès de Nicolas Sarkozy. Il a notamment organisé les meetings de sa campagne présidentielle. « Il a vu une fois ou deux Patokh C., une fois à l’Élysée, une fois dans un lieu dont il ne se rappelle plus, c’est apparemment un restaurant ou un hôtel pour un déjeuner. Donc ils se sont vus deux fois : le rôle de des Rosaies dans cette affaire, c’est le suivi de loin afin de savoir quand aboutira la négociation avec la justice belge et si elle aboutit de façon satisfaisante. Donc, voilà, il suit le dossier »(9). des Rosaies est aujourd’hui mis en examen pour corruption par agent public étranger et trafic d’influence.

Les relais français appelés furent d’autant plus efficaces qu’ils avaient des contacts privilégiés avec des Belges, qui pourraient répondre à la demande en amont du président kazakh. Ainsi, on découvre qu’Aymeri de Montesquiou-Fezensac d’Artagnan, représentant spécial du président Nicolas Sarkozy pour l’Asie Centrale, sénateur-maire UDI de Marsan, très proche du pouvoir kazakh et « grand ami du président Nazarbaïev », devient membre actif de la cellule franco-belge de soutien au trio. La justice française le soupçonnera d’avoir touché des commissions occultes à l'occasion du contrat de 2 milliards d’euros entre la France et le Kazakhstan. Aymeri de Montesquiou est aussi capitaine de la Compagnie des Mousquetaires d’Armagnac, descendant de Dartagnan (c’est un décret de François Fillon qui lui permit d’ajouter « d’Artagnan » à son nom). Il est accusé, selon Mediapart, de posséder un compte non déclaré avec son épouse, dans la filiale suisse de HSBC. Il hébergera dans son château de Marsan Jérôme Cazuhac, juste après sa démission et ses excuses pour avoir caché l’existence d’un compte non déclaré... en Suisse. Hardi le mousquetaire ! Qui d’autre se la joue Chevalier ? Didier Reynders qui, le 16 octobre 2010, est intronisé « Mousquetaire d’Armagnac »(10), le même jour que le ministre d’État Melchior Wathelet et SAR la Princesse Alexandre de Belgique (la Princesse Léa). Hasard de calendrier : le 27 octobre 2010, Sarkozy et Nazarbaïev signaient 2 milliards d’euros de contrats. Parmi les autres membres de la confrérie intronisés ce jour-là, on trouve Armand De Decker et Freddy Thielemans, qui rejoindront Albert II de Monaco notamment, ou quelques personnalités kazakhes… Leur devise on la connaît, elle qui résume parfaitement leurs petits arrangements et leurs collusions : « Tous pour un, un pour tous ».

16102010_mousquetaires_armagnac_61.jpg?iJean-François Étienne des Rosaies, l’intermédiaire, est de son côté membre de l’Ordre de Malte, conseiller spécial du Grand Chancelier de l’ordre souverain, militaire, hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte, par ailleurs expert agréé près de la Cour pénale internationale. L’Ordre de Malte est un organisme caritatif trouble, basé au Vatican, qui semble plutôt jouer une fonction d’écran à certaines tractations et lieu de rencontre des milieux d’affaires, de la politique et de la grande noblesse. Son grand chancelier, Pierre Mazery, chef de l’exécutif et responsable de la politique étrangère de l’Ordre, entretenait de bonnes relations avec Armand De Decker. C’est l’Ordre de Malte qui assure dès 2010 la reprise de contacts entre des Rosaies et Armand De Decker que le premier appelle « cousin germain », qui dans le jargon du milieu « désignerait une personne qui travaille pour l’Ordre ou y est associée, mais sans en être membre ».(11) En 2012, le 18 avril, Didier Reynders rend officiellement visite à l’Ordre de Malte, où il est reçu par Jean-Pierre Mazery et Albrecht Freiherr von Boeselager (grand hospitalier de l’OM). Ils y parlent surtout, dit-on, du Moyen-Orient et de la République démocratique du Congo. Ah, le Congo, quelle aubaine. Reynders, habitué de l’Ordre, signera le 25 juillet 2012, « Un Mémoire d’Entente entre le Ministère des Affaires étrangères du Royaume de Belgique et l’Ordre souverain de Malte ». Ça aide d’être ministre des Affaires étrangères, pour l’anoblissement des copains aussi, on le verra.

Le dénouement

Les relais ont bien fonctionné et le conditionnement de l’achat kazakh au soutien du trio n’aura pas été vain. Comme le stipule des Rosaies dans un courrier adressé à Guéant (28 juin 2011) : « J’ai donc obtenu le soutien déterminant de mon cousin germain Armand de Decker, qui nous a apporté l’« adhésion » des ministres de la Justice, des Finances et des Affaires étrangères. Et qui a « engagé » le vote (à l’unanimité) de son parti libéral pour modifier la 1re loi du nouveau Code civil de Justice belge autorisant l’État à "des transactions financières dans des affaires pénales recouvrant notamment les chefs d’inculpation de blanchiment, faux en écriture et association de malfaiteurs" ». Claude Guéant aussi est satisfait, lui qui écrit à un conseiller diplomatique de l’Élysée (août 2011) : « Cher Damien, j’ai eu A. De Decker au téléphone. C’est vrai que lui et son équipe ont fait un magnifique travail qui ne peut que servir les intérêts de la France… Mon souci maintenant est très prosaïque : c’est que les avocats qui ont travaillé pour Chodiev soient maintenant rémunérés… Pouvez-vous toucher ou faire toucher Chodiev ? Amitiés, CG. » La fine équipe ! Pas de limite dans le cynisme solidaire, ou la solidarité cynique, choisissez. Le 17 juin 2011 donc, l’élargissement de la transaction pénale, votée dans la précipitation, entraîne l’abandon des poursuites visant Chodiev et ses comparses, en échange du paiement d’une somme de 23 millions d’euros. Peccadille pour les trois milliardaires, véritable manne pour l’état libéral belge, qui cherche des fonds, surtout en ne touchant pas aux grosses fortunes, mais aux chômeurs de préférence. Et victoire pour « l’homme d’affaires du président kazakh », Chodiev, qui évite avec ses comparses la prison, mais aussi une déstabilisation d’ENRC, coté à la bourse de Londres. La note de des Rosaies à Claude Guéant du 28 juin 2011 le confirme.

« Cher Damien, j’ai eu A. De Decker au téléphone. C’est vrai que lui et son équipe ont fait un magnifique travail qui ne peut que servir les intérêts de la France… Mon souci maintenant est très prosaïque : c’est que les avocats qui ont travaillé pour Chodiev soient maintenant rémunérés… »

Un courrier de des Rosaies stipule par ailleurs que c’est l’avocate « Catherine Degoul qui a été le principal rédacteur de ce nouveau texte, à la demande expresse du ministre de la Justice et du procureur général du roi ». Le 19 juin 2011, deux jours après la transaction pénale conclue au parquet de Bruxelles, des Rosaies envoie un mail à Claude Guéant, ministre français de l’Intérieur de l’époque, pour en informer le « PR » (président de la République, Nicolas Sarkozy). Dans celui-ci, il rappelle la demande du président kazakh deux ans auparavant, « pour trouver un soutien politique en Belgique en faveur de son ami »(12). des Rosaies implique directement les politiques belges précisant que « pour résoudre cette affaire, un texte de loi a été voté, il y a un mois, organisé et suscité par Armand de Decker qui a sensibilisé (sic) les ministres de la Justice, des Finances et des Affaires étrangères de l’époque : Stefan De Clerck (CD & V), Didier Reynders (MR) et Steven Vanackere (CD & V) ». CQFD.

Dans le courrier du 28 juin, des Rosaies explique : « Il me semble important que vous puissiez nous recevoir mardi ou mercredi avec le ministre d’État Armand De Decker, que l’État français oubliera de remercier, et Catherine Degoul. »(13) des Rosaies n’oubliera en effet pas de transmettre à Guéant les numéros de téléphone d’Armand De Decker, lequel touchera quelques 741.846 euros pour ses bons et loyaux services, sur ses comptes privé et professionnel.(14) Les intermédiaires seront grassement remerciés : l’avocate Catherine Degoul aurait reçu 7,5 millions d’euros de Chodiev. On retrouve un versement de 25.000 du cabinet Degoul vers le Fonds d’Entraide Prince et Princesse Alexandre de Belgique, de la princesse Léa, femme de feu Prince Alexandre, demi-frère d’Albert II(15). L’avocate affirme lors de sa première audition que ce versement résulte d’une demande de De Decker(16), qui souhaite « faire un geste, une faveur de la sœur (sic) du Roi(17) ». Ces 25.000 sont ensuite reversés par la princesse Léa à « Amitié et Fraternité scoute », association qu’administre Jean-François Godbille. Ce dernier était avocat général au moment de la transaction pénale qui aura permis à Chodiev d’échapper à la justice. C’est là que Pierre Salik, ami de feu Prince Alexandre, essaiera de venir en aide à la princesse(18). Parmi les remerciés, on sait que Damien Loras recevra de Chodiev en septembre 2009, avant l'heureux dénouement, une montre en or et crocodile d’une valeur de 44.000. D’autres distributions pour services rendus ont été faites. des Rosaies quant à lui percevra directement 300.000 de Degoul, de Montesquiou 200.000€. Épique ! Une véritable épopée charmante, sans prince, bien que…

Celui qui sera à l’origine du Kazakhgate, un relativement discret homme d’affaires, décédé depuis, Guy Vanden Berghe, révèle l’amplitude du réseau tissé. Ancien client de l’avocate Catherine Degoul, il semble que celle-ci aurait abusé de sa confiance pour faire transiter par ses comptes étrangers de l’argent qu’il ou elle (elle lui faisait signer des blancs-seings) reversaient sur les comptes de protagonistes de l’affaires (des Rosaies, Biermann, de Montesquiou…). Il dira aux enquêteurs : « Me Degoul allait voir le lobbyiste De Decker qui lui ouvrait toutes les portes. Il me semble qu’elle était mise en relation avec De Decker directement de Paris à Bruxelles par téléphone entre homologues du même niveau, Guéant pour la France et Reynders pour la Belgique » ?(19) Didier Reynders apparaît, mais pas encore très visiblement ici. On sait pourtant que ce genre de service n’est pas gratuit. Le député Marco Van Hees tente de comprendre : « Pourquoi, tout d’un coup, Didier Reynders met-il dans la balance, pour accepter une levée du secret bancaire dont son propre cabinet a rédigé le projet de loi, un nouvel élément — la transaction bancaire — qu’il aurait pu insérer dans ce même projet s’il avait fait l’objet d’un accord dès le départ au gouvernement : la levée de secret bancaire contre l’introduction de la transaction pénale élargie ? Si Reynders fait introduire précipitamment la transaction pénale par un amendement en mars 2011, avec ou sans deal gouvernemental, c’est parce qu’il y a urgence. Et cette urgence se nomme Patokh Chodiev ».(20) Le député ajoute, non sans accroître les suspicions qui pèsent sur Reynders : « Par une étrange coïncidence, les deux transactions pénales conclues dans la période interdite de mai-août 2011 conduisent donc à Nicolas Sarkozy, l’ami de Didier Reynders(21)… ». Pour en conclure : « Un important faisceau d’indices désigne celui qui est toujours Vice-Premier ministre dans le gouvernement fédéral comme ayant eu un rôle clé dans l’affaire Chodiev ». Nous verrons que ce réseau dépasse l’affaire du Kazakhgate.

Ces informations sont énormes et auraient dû suffire à inculper tous les protagonistes, à commencer par Didier Reynders : corruption à tous les étages, trafic d’influence, imbrication des différents niveaux de pouvoir avec mainmise de l’exécutif, collusion entre mafieux et politiques. Mais nous sommes littéralement face à une caste d’invulnérables. Personne n’est donc vraiment embêté, car la corruption est tellement ancrée, pénètre l’appareil d’État, les différentes hiérarchies, que la dénoncer c’est faire face à un système totalement capable d’intégrer et digérer ces dénonciations. Celui qui est mouillé n’a intérêt à rien dire, les autres, ils ne peuvent pas perdre leur boulot et préfèrent attendre leurs prochaines vacances au soleil, pour « oublier »… mais il y a aussi la peur de témoigner : « Ces hommes et ces femmes craignent la police, puisque leurs poursuivants y ont aussi des entrées. Et ils n’ont aucune confiance dans les institutions, puisque leurs ennemis ont un pouvoir supérieur encore. » Celle qui parle, c’est l’ancienne juge Éva Joly, qui dans son combat contre Elf fera personnellement les frais de leur pouvoir totalitaire. Ce qu’elle décrit, et que nous avons perçu nous-mêmes en faisant cette enquête, en rencontrant certaines sources et en compilant ce qui avait déjà été dit dans la presse, c’est l’abyssale impuissance, paralytique, qui donne à nos petits combats quotidiens le goût du superflu et de l’inoffensif : « Le fléau que j’ai rencontré sur ma route, et dont je n’ai aperçu que la pointe émergée, n’a pas encore de nom. Par habitude, nous utilisons les mots de corruption ou de délinquance financière. Je parlerais plutôt d’impunité : une manière de vivre au-dessus des lois, parce qu’on est plus fort que la loi. »(22)

Personne n’est vraiment embêté, car la corruption est tellement ancrée, pénètre l’appareil d’État, les différentes hiérarchies, que la dénoncer c’est faire face à un système totalement capable d’intégrer et digérer ces dénonciations

Et pour ceux qui osent, on appliquera la technique de pression dénommée MICE, connue des agents secrets : Money, Ideology, Compromise and Ego, utilisé notamment pendant la guerre froide pour obtenir des informations ou la collaboration d’agents ennemis(23). Le désir de rester à sa place, de faire sa petite vie, d’oublier tous les jours, dans une société profondément conformiste, s’ajoutera aux causes de ce silence structurel et à cette impunité de fait. Tout cela ayant ses effets sur l’appareil judiciaire qui, au-delà d’être gangrené par la mafia politico-financière, demande à ceux qui restent un fameux courage pour faire véritablement leur travail, au risque de leur place au mieux, de leur peau au pire. Reconnaissons toutefois que les tentatives de dévoiement de la magistrature par la cellule franco-belge n’ont pendant des années pas abouti, et que c’est pour cette raison que « l’équipe » attaqua sous l’angle de la législation belge.

Soit, la fin justifie les moyens dans le domaine économico-politico-mafieux, et l’affaire sera réglée : Chodiev « m’a assuré de sa gratitude pour notre succès concernant sa situation judiciaire en Belgique et il soutiendra Eurocopter [en Russie] », dixit des Rosaies. Merci la Belgique !

Après la transaction… le renvoi d’ascenseur ?

Si de nombreux protagonistes nient se connaître à l’époque du Kazakhgate, les relations ultérieures témoignent soit d’une prompte affinité, soit de mensonges sur la réalité des relations antérieures. La suite ressemble étrangement à un échange de bons procédés, qui tissent les liens de corruption entre Nicolas Sarkozy, par l’entremise de des Rosaies notamment, et Didier Reynders, par celle d’un « nouveau » venu : Jean-Claude Fontinoy, expert au cabinet du ministre des Affaires étrangères, bras droit et bon ami de Reynders.(24) Les contacts ont donc lieu entre Jean-Claude Fontinoy et Jean-François Étienne des Rosaies, mandaté par l'Ordre de Malte et Jean-Pierre Mazery, cette fois-ci autour de l’anoblissement de Georges Forrest, homme d’affaires belge, milliardaire, vivant au Congo et possédant la moitié du Katanga. Forrest est surnommé « le roi des mines africaines », il est très proche de Didier Reynders, de nouveau.

Le 11 décembre 2013, des Rosaies envoie un mail sibyllin à Pierre Mazery, grand chancelier, chef de l’exécutif et responsable de la politique étrangère de l’Ordre de Malte. Celui-ci n’est tout à fait compréhensible que par ses protagonistes qui, manifestement, ont de nombreuses choses à se reprocher. Des Rosaies cite André Querton (porte-parole belge de l’Ordre de Malte), Didier Reynders, Jean-Claude Fontinoy homme lige de Didier Reynders ») et indique aussi le lieu d'origine de sa première rencontre avec Jean-Pierre Mazery : l’Élysée. Dans ce courrier, il semble indiquer un différend qui aurait eu lieu entre l’ambassadeur de Belgique au Vatican, sanctionné par Didier Reynders, différend qui aurait été relayé par de Gerlache. On ne sait pas de quoi il s’agit vraiment, mais les noms cités sont plus qu’intéressants : Didier Reynders toujours, mais aussi de Gerlache, qui n’est autre que Bernard de Gerlache de Gomery, président de la Chambre de Commerce, d’Industrie et d’Agriculture Belgique-Luxembourg-Afrique-Caraïbes-Pacifique, sévissant en Afrique et connaissant bien Georges Forrest. Des Rosaies demande un soutien de la part de Mazery, « par notamment un légitime changement de classe au sein de l’Ordre et qui devrait être une promotion de Grâce et Dévotion ».(25) On peut comprendre qu’il veut monter en grade et que cette décision conditionnera la poursuite de leur relation, notamment un prochain dîner prévu le 13 décembre. Notons que Forrest est membre de l'Ordre de Malte, dont il est très proche, où il exerce notamment ses talents caritatifs en faveur de l'Afrique, où l'Ordre est fort présent.

C’est dans le second courrier (16 janvier 2014) que des Rosaies évoque explicitement un soutien à Georges Forrest, où il demande qu’André Querton intervienne auprès de de Gerlache en faveur de Forrest, le premier apparaissant la cause des problèmes du second. Dans ce mail est également cité De Decker. De nouveau... On se souvient que des Rosaies avait reçu 300.000 de Catherine Degoul, avocate française de Chodiev. Dans cette tentative d’anoblissement, il recevra 95.000 de Georges Forrest. Rappelons que celui qui est soupçonné d’avoir alimenté un compte qui aurait permis l’achat d’une villa pour Patrick Balkany(26), avait déjà tenté l’anoblissement, et que des soupçons pèsent sur l’ancien roi des Belges Albert II qui aurait appuyé la demande.(27) Il voulait être baron, il ne fut que commandeur dans l’Ordre de Léopold (en 2012) et, par l’intermédiaire de Étienne des Rosaies, mais aussi de Claude Guéant et François de Radiguès, ami d’Albert II, se démenant tous, il fut fait grand officier de l’ordre de la couronne.(28) Amen.

Des ponts s’établissent entre le kazakhgate et la procédure d’anoblissement de Georges Forrest, révélant l’implication de Fontinoy dans ces aventures. Devant la commission d’enquête parlementaire belge, ce dernier dira : « Je ne me suis jamais occupé des dossiers secrets bancaires, transaction pénale et Kazakhgate. J’ai appris tout ça par les médias comme tout le monde ». Quand on est de cette caste d’intouchables, il suffit de dire. Mais cette nouvelle affaire autour de Georges Forrest nous ouvre aussi les portes du continent africain, où Chodiev a de puissants intérêts.

CH II – Les terrains de jeu africains

 

Il n’y a pas que dans les steppes d’Asie centrale que l’on peut faire de très juteuses affaires en profitant de la quasi-absence d’État organisé. En Afrique aussi, des régions entières sombrent dans une anarchie propice à des pratiques douteuses, mais très rentables. Et, ici encore, on trouve trace de nos comparses Kazakhs et, souvent aussi, des responsables d’État belges, toujours de la même couleur politique.

Liens troubles en RDC

Didier Reynders, aidé par l’homme d’affaires belge,   Georges Forrest, soutiendrait Moïse Katumbi Chapwe(29), riche homme d’affaires et ex-gouverneur du Katanga, comme candidat pour succéder à Joseph Kabila. On sait que derrière les soutiens politiques se cachent souvent des intérêts économiques, qu’on déguise sous toutes sortes de belles paroles humanitaires, où « les Droits de l’homme » ont une place de choix. L’objectif de ce soutien serait notamment dans le cas présent de faire tomber Semlex.(30) Cette entreprise, qui se présente comme fournisseuse de « solutions sécurisées pour l’identification des populations par la biométrie », est dirigée par Albert Karaziwan.(31) L’hom  me, qui vit à Bruxelles, ne joue pas dans la cour des petits : outre Semlex, il possède des sociétés liées à l’immobilier (Leignon Synergie, Matison), aux technologies de la sécurité (Profabel), des structures aux fonctions troubles (comme Parcomatic(32)), ou encore dans la distribution de parfum ou de produits de beauté (Elkaur international S.A.). Comme tout homme d’affaires qui se respecte, il entretient ses relations en siégeant dans divers conseils d’administration, et son image en étant membre de l’association sans but lucratif « Optimistes sans Frontières », « dont le but est de promouvoir l’optimisme et la pensée positive dans le monde ».

On sait que derrière les soutiens politiques se cachent souvent des intérêts économiques, qu’on déguise sous toutes sortes de belles paroles humanitaires, où « les Droits de l’homme » ont une place de choix

Les accointances politiques de l’homme d’affaires amènent à la surface certaines têtes connues, dont celle d’Alain Destexhe (MR), qui sera contacté par la directrice financière de Semlex afin de faciliter l’obtention d’une carte de séjour en Belgique pour celle qui est à l’époque la femme du président tchadien, Zina Wazouna Idriss, qui jouerait le rôle d’agent de liaison pour Semlex. Le sénateur Destexhe fait jouer ses contacts et écrit à… Serge Kubla, bourgmestre de Waterloo, pour qu’il la soutienne dans sa demande de séjour.(33) L'argent n'a pas d'odeur, et les liens se font et se défont. Même technique, « autre » histoire. Mais Semlex éveille surtout notre intérêt ici pour son marché conclu avec la République démocratique du Congo au sujet de la vente de passeports biométriques. Fixés à un prix exorbitant, en regard surtout de la pauvreté du pays (185$ au lieu de 100$ auparavant), ce contrat fait du passeport l’un des plus chers au monde. « L’essentiel des sommes versées par le citoyen congolais va directement à Semlex, une entreprise basée en Belgique, qui produit des documents de voyage (passeports, cartes d’identité...) et à une petite société basée dans le Golfe persique ». La vente des passeports fait l’objet d’un détournement vers une société du Golfe enregistrée à Ras el Khaïmah dans les Émirats arabes unis, LRPS, qui reçoit 60 dollars pour chaque passeport, « l’occasion d’empocher des centaines de millions de dollars sur le dos des plus pauvres »(34), que se partagerait le clan Kabila.

 

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Un autre proche de Kabila, directeur financier du cabinet, Emmanuel Adrupiako, investit depuis 2014 dans l’immobilier de luxe québécois. Il peut compter sur des versements récurrents, qu’il reçoit notamment de deux compagnies basées à Dubaï et liées à Semlex.(35) Kabila et lui sont par ailleurs associés dans deux entreprises d’extraction : Acacia et sa filiale Kwango Mines SARL. En 2016, résultant d’une vaste enquête, Bloomberg dévoilait l’empire financier de la famille de Joseph Kabila : il détient des participations dans plus de 100 entreprises extractives du pays, via ses sœurs, frères et autres proches.

Ce qu’il faut saisir, ce sont les accords passés entre Kabila et la Chine, notamment celui de 2007, qui obligeront Forrest à céder a  ux Chinois des gisements de cuivre et de cobalt. Point important de discorde donc. Au contraire, Moïse Katumbi Chapwe, candidat pour succéder à Kabila, ex-gouverneur du Katanga, est « une vieille connaissance de Forrest »(36) qui règne sur le Katanga depuis des décennies et qu’on surnomme « le vice-roi du Katanga ». Katumbi est président du club de foot Mazembe de Lubumbashi(37), Malta Forrest, fils de Georges et héritier de son empire, en est premier vice-président.

Albert Yuma, président de la Gécamines (Société Générale des carrières et des mines, intimement liée à l’histoire de la colonisation belge), est lui un proche de Joseph Kabila. Depuis quelques années, celui qui est aussi président de la Fédération des entreprises du Congo est en conflit ouvert avec l’homme d’affaires Georges Forrest et son groupe (GFI, Group Forrest International), autour du Groupe de Terril de Lubumbashi (GTL), dont Forrest est actionnaire à 70 %, la Gécamines détenant les 30 % restants. Le conflit s’envenime lorsque, le 23 mars 2017, la Gécamines empêche l’accès des camions de GTL au terril.(38) Rien ne sert d’entrer dans les détails, mais ceci souligne un point : la Gécamines et son président Albert Yuma, proche de Kabila, semblent vouloir réduire l’influence de Forrest en RDC. C’est ici qu’intervient le second homme à écarter, après Karaziwan : Dan Gertler. Ce milliardaire israélien qui arrive en Afrique à l’âge de 23 ans s’est construit un empire en soutenant le père Kabila. Si le groupe Forrest commence à perdre des revenus en   provenance de la Gécamines, c’est que d’autres y gagnent. L’un de ceux-là, c’est Dan Getler, dont l’ONG britannique Global Witness révélera qu’une filiale de sa société Fleurette, basée aux îles Caïmans, a touché 880 millions de dollars de la Gécamines, qui lui étaient initialement dus.(39) Quel lien alors avec l’offensive en règle que subissent le diamantaire et son proche collègue belge, Pieter Deboutte, qui sont la cible de sanctions américaines (décision signée par Trump le 20 décembre 2017) pour son rôle en RDC ? Les États-Unis prétextent des violations des droits de l’homme et de la corruption pour justifier leurs sanctions et se servent de ce prétexte pour protéger leurs intérêts. Des intérêts commerciaux, directs ou indirects (un service demandé par la Belgique en échange d’autre chose ?), sont donc en jeu. C’est que Dan Gertler est « la clé du système financier du président Joseph Kabila ».(40) Et qui retrouve-t-on encore ici : Patokh Chodiev. Propriétaire d’ENRC (associé à ses deux indéfectibles comparses), entreprise que le président Nazarbaïev a voulu mettre à l’abri en demandant le soutien de la France au trio. Dan Gertler, proche de Joseph Kabila, était le principal acheteur d'actifs miniers congolais vendus à des prix dérisoires, que l’homme d’affaires israélien revendait notamment à ENRC. Gertler faisait ainsi des plus-values mirobolantes, sur le dos d'ENRC. En gros, Chodiev et ses comparses étaient royalement grugés, alors que la constellation financière de Gertler qui, comme Chodiev, a vu son nom associé au Panama Papers, bénéficiait à des officiels Congolais, comme l’avançait Global Witness.

 

4356-ndeg2_0.jpg?itok=54fCnYJaLe duo Chodiev/Gertler conclura un autre gros contrat : en 2009, ENRC lorgne sur les 50% de participation de la Gécamines dans la Société Minière de Kabolela et Kipese (SMKK), ENRC détenant elle-même l’autre moitié. Pour y parvenir, l’entreprise fait passer un contrat avec un trust de Gertler basé dans les îles vierges britanniques, à qui elle paie 25 millions de dollars sur une option pour obtenir les 50% restants de SMKK. En 2010, la Gécamines donne son accord pour vendre ses participations dans SMKK. Quatre mois plus tard, Gertler vend celles-ci 75 millions de dollars à ERNC.(41) Cela sent la rétrocommission… et la bonne entente entre Albert Yuma, Dan Gertler et Patokh Chodiev, dont Georges Forrest semble exclu.

Chodiev et ses comparses étaient royalement grugés, alors que la constellation financière de Gertler bénéficiait à des officiels Congolais

Reste que ces tentatives de déstabilisation auraient provoqué chez les Congolais une activation de leurs services secrets qui enquêteraient sur certains hommes politiques belges en vue de trouver quelques informations croustillantes. Comme autres mesures de rétorsion, les autorités congolaises ont d’ores et déjà limité les droits de vol avec la Belgique(42), après avoir demandé en janvier 2018, dans une note du ministre congolais des Affaires étrangères, de mettre fin aux activités de la nouvelle agence de développement et de démanteler la maison Schengen (équivalent du consulat) à Kinshasa. Cela sonne comme une confirmation de nos explications...

Les milliards libyens

Alexandre Djouhri, celui qui exécutait les basses œuvres de Sarkozy, notamment la campagne électorale de Sarkozy en 2007 et son financement libyen, a été arrêté en janvier 2018 à l’aéroport de Londres. Alexandre Djouhri est l’objet d’un mandat d'arrêt européen émis par la justice française, notamment pour « blanchiment d'argent » dans le cadre de l'enquête sur des soupçons de financement libyen de la campagne de l'ex-président français Nicolas Sarkozy en 2007. Il est celui qui est au courant de tout le système Sarkozy/Dominique De Villepin, constituant du pain bénit pour le Président Macron qui veut nettoyer tout sur sa droite. Djouhri a été cité dans le cadre de la mise en examen de son ami Claude Guéant, dans une affaire de ventes de tableaux flamands dans laquelle Guéant aurait perçu 500.000€. Dans le cadre du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy, on trouve également la revente d’une villa de Mougins à Béchir Saleh (surestimée et achetée également par la filiale suisse du fonds souverain libyen Libyan African Investment Portfolio, fonds souverain le plus doté d’Afrique), dont une partie de la vente – près de 500.000 euros – ira à De Villepin.

Béchir Saleh est le principal argentier du régime libyen. C’est lui qui dira: « Kadhafi a dit qu’il avait financé Sarkozy. Sarkozy a dit qu’il n’avait pas été financé. Je crois davantage Kadhafi que Sarkozy. » Il en sait trop? Djouhri aussi. Le premier a été blessé par balle le 23 février 2018 sur la route de Johannesburg(43) ; le second a été victime d’un triple accident cardiaque.(44) Les deux se connaissent bien : c’est Djouhri qui organise l’exfiltration de Saleh lors de la chute de Kadhafi et le loge au Ritz de Paris, en puisant, pour payer la note, dans les comptes de riches saoudiens auxquels il a accès, selon les enquêteurs français. Ces tentatives d’assassinat et cet accident rappellent curieusement la mort, en 2012, de Choukri Ghanem, ex-ministre libyen du Pétrole et proche du colonel Kadhafi, retrouvé dans le Danube à Vienne. Cause officielle du décès : « noyade ». Certains ont du mal à y croire.

Djouhri lui, est sorti de prison le 12 janvier 2018 (il a les moyens de payer une caution d’un million d’euros), et aura le temps de convier pour son anniversaire le 18 février, quelques-uns de ses amis, dont Dominique De Villepin, mais aussi Bernard Squarcini, proche de Nicolas Sarkozy, ancien patron du Renseignement intérieur (DCRI, devenue DGSI), actuellement chez LVMH, dont le propriétaire n’est autre que Bernard Arnault, « grand-frère de Sarkozy », que connaît Armand de Decker, lequel comme bourgmestre de la commune d’Uccle, l’a accueilli en septembre 2012 dans sa commune.

Saleh et Djouhri en savent trop? Le premier a été blessé par balle le 23 février 2018 sur la route de Johannesburg. Le second a été victime d’un triple accident cardiaque

Les deux sont par ailleurs proches de la plus grosse fortune belge, Albert Frère. Bernard Squarcini, qui sera également mis en garde à vue pour le financement libyen de la campagne électorale de Sarkozy en 2007, est Chevalier de la Légion d’honneur. Titre que recevra également en décembre 2011 Alain Winants, ancien patron de la Sûreté de l’État belge, le même jour que Jean-François Étienne des Rosaies, en présence d’Armand De Decker. Tous seraient impliqués dans le Kazakhgate, Winants et Squarcini ayant notamment activement collaboré.(45)

 

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Si Alexandre Djouhri et Béchir Saleh savent des choses compromettantes pour la France, peut-être aussi en savent-ils trop sur la Belgique qui, ne l’oublions pas, détient – détenait ? – une grosse partie du butin libyen sur des comptes Euroclear… Nous verrons qu’un certain Jean-Claude Fontinoy, qui assure une position clé dans les affaires, pourrait continuer à nous intéresser.

Ah la Libye, quel fantastique pays… pour l’Occident. En 2016, Sameh Sobhy, Belge d’origine égyptienne, est arrêté. Il est accusé de trafic d’armes, organisation criminelle, violation d’embargo et faux et usage de faux. Il baigne dans un marché de trafics d’armes avec la Libye. Un rapport de l’ONU de 2015 indique qu’il aurait écoulé vers le pays 1.500 armes de poing et un million de cartouches. L’intéressé nie, invoquant qu’il ne serait qu’un intermédiaire entre les sociétés exportatrices et la Libye. On sait que Kadhafi avait placé de l’argent en Belgique, principalement chez Euroclear, sur quatre comptes (16,1 milliards), gelés par l’ONU en mars 2011. Rien n’est évident sur l’origine de cet argent, dont on ne peut dire avec certitude qu’il n’est pas lié au crime organisé et à divers trafics.

C’est ici que, dans ce récit épique, le prince intervient. Rappelons que le Prince Laurent, via son ASBL Global Sustainable Development Trust (GSDT), réclamait, suite à un contrat de 2008 portant sur le reboisement de régions désertiques en Libye pour environ 70 millions d’euros, une indemnité pour rupture unilatérale du contrat par la Libye en 2010. L’État libyen n’a jamais répondu à la requête, malgré la condamnation à deux reprises par le tribunal de Bruxelles à verser 48 millions d’euros à l’ASBL. Le gouvernement belge a toujours refusé de dégeler les fonds libyens. Euroclear, qui a le statut de chambre de compensation internationale (ICSD), se prétend insaisissable en vertu d’une loi de 1999. D’où la plainte de l’ASBL déposée en 2015 pour abus de confiance et blanchiment. Précisons que les deux seuls créanciers à avoir été remboursés, seraient la Fabrique Nationale de Herstal, marchande d’armes(46) et une autre société qui lui serait liée. Selon nos informateurs, le Prince Laurent détiendrait certains secrets, et c’est plus cela que ses frasques à l’ambassade de Chine qui expliquerait les mesures gouvernementales actuelles à son encontre (réduction de sa dotation)…

Euroclear et l'argent libyen

Il y a deux clans pro-occidentaux ennemis en Libye. Le premier est dirigé par le général Khalifa Haftar, lié à la CIA. L’autre l’est par Fayez al-Sarraj, Premier ministre libyen, qui n’a pas d’armée, mais dirige quatre milices salafistes. Didier Reynders a rencontré Fayez al-Sarraj à Bruxelles en févier 2017(47), pour rappeler le soutien de la Belgique à son gouvernement d’union nationale (GNA). Ça, c’est officiellement. On sait que quand les politiciens occidentaux rencontrent ceux du « Sud », des contrats se préparent. Qu’en a-t-il été de la question de l’argent libyen gelé dans les comptes d’Euroclear, lors de cette rencontre ? Selon certaines informations, al-Sarraj aurait demandé à récupérer les 16 milliards, ce qu’aurait refusé Didier Reynders, acceptant seulement qu’il touche les intérêts (500 millions/an) des fonds, qui seraient placés au Luxembourg. Cela aurait permis à al-Sarraj de financer ses quatre milices, mais aussi des dépenses luxueuses dans une capitale européenne en particulier. Des politiciens belges toucheraient des commissions, selon nos informateurs. « Les quatre comptes gelés chez Euroclear auraient engendré, un an après le 16 septembre 2011, près de 300 millions d’euros [entre 350 et 500 millions] d’intérêts, coupons et dividendes considérés comme “libérables” par le gouvernement. Parallèlement, à l’automne 2012, quelque 235 millions d’euros ont quitté les comptes libyens gelés. Euroclear aurait-elle transféré des intérêts sur un autre compte interne mis à la disposition de son client, l’Arabe Banking Corporation ? Ou (sic) ces 235 millions ont-ils quitté Euroclear ? Et si tel est le cas, pour aller où ? ».(48) Ce qui est sûr, c’est que dividendes et intérêts ne sont pas gelés...

Il y a en tous cas, dans cette histoire, plus que quelque chose de trouble. En mars 2018, on découvre tout à coup que plus de 10 milliards sur les 16 milliards des fonds libyens, se sont évaporés des comptes Euroclear entre 2013 et 2017. Cela signifie que le Règlement UE 2016/44 qui traduit les décisions de gel onusien en droit européen aurait été violé par la Belgique(49). Seule réponse : « Fake news », selon Reynders. Plus besoin de preuves : pour les invulnérables, il suffit de dire que c’est faux, c’est tout, et énoncer péremptoirement que ceux qui doutent construisent un « roman-fiction ».(50)

« Les quatre comptes gelés chez Euroclear auraient engendré, un an après le 16 septembre 2011, près de 300 millions d’euros d’intérêts, coupons et dividendes considérés comme “libérables” par le gouvernement »

Ce sont les affaires étrangères qui sont les seules compétentes dans les décisions de gel onusien, selon le règlement UE 2016/44. Qui est ministre des Affaires étrangères ? Didier Reynders. La « loi Euroclear »(51) du 28 avril 1999, qui transpose dans le droit belge une directive européenne, est votée en urgence à la demande du gouvernement Dehaene. On y ajoute toutefois un article 9, trait de créativité du cabinet de Jean-Jacques Viseur, alors ministre des Finances, qui stipule au chapitre VII, sous le titre « Insaisissabilité des comptes de règlement » : « Tout compte de règlement sur espèces auprès d’un organisme gestionnaire ou d’un agent de règlement d’un système, ne peut être saisi, mis sous séquestre ou bloqué d’une manière quelconque par un participant (autre que l’organisme gestionnaire ou l’agent de règlement), une contrepartie ou un tiers ».(52) Désormais, même les juges ne pourront saisir l’argent des comptes Euroclear...

 

Ch III - Le réseau bleu(53) en Belgique

 

Didier Reynders sait s’entourer des bonnes personnes. La cheffe de cabinet Affaires générales du vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Alexia Bertrand, est la fille de Luc Bertrand, président du comité exécutif de Ackermans & van Haaren et président du conseil d’administration de DEME, notamment.(54) Outre sa fonction d’avocate, elle est aussi administratrice de Ackermans & van Haaren, tâche pour laquelle elle aurait touché pas moins de 80.000€ en 2016. Didier Reynders et Luc Bertrand sont de vieux amis, qui se sont rencontrés alors que le premier présidait la SNCB (à partir de 1986). Le second doit être content de voir sa fille à un poste si stratégique. Conflit d’intérêts ? Les médias avaient déjà évoqué sa position pour le moins ambiguë dans un contrat d’éolien offshore, mais avant également, alors qu’Alexia Bertrand était la négociatrice pour Reynders dans le secteur des réformes bancaires, où AvH a des intérêts. Si DEME investit partout dans le monde, son attention pour l’Arabie saoudite s’est accrue ces dernières années, pays que l’entreprise souhaite faire profiter de son expertise en matière portuaire. Un hasard alors si la Belgique a soutenu l’adhésion de l’Arabie saoudite à la Commission des Droits des femmes de l’ONU ?

 

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On tente d’établir les liens entre tout ce beau monde. On se souvient que la Société belge d’investissement (SBI), détenue à 64% par l’État belge, était impliquée dans les Paradise Papers. Mais le PTB souligne une information, bien plus cruciale, dont les médias ont peu parlé : « La société privée Rent-A-Port (qui codétient, avec la société publique SBI, la société off-shore incriminée [la Infra Asia Development (Vietnam) Limited, immatriculée aux îles Vierges britanniques] est une filiale du groupe AvH dont est administratrice la cheffe de cabinet du ministre Reynders, Alexia Bertrand…  ». Tiens ? Il ajoute, et c’est là que ça devient véritablement grisant : « De plus, la société publique SBI (Société belge d’investissement international) est présidée par Jean-Claude Fontinoy, fidèle bras droit de Reynders. Et le conseil d’administration compte également Koen Van Loo, ancien chef de cabinet de Reynders. Le rôle du vice-Premier Didier Reynders semble donc central dans cette affaire. »(55) On n’en doutait pas.

On se souviendra que Didier Reynders, attablé chez Bruneau avec Bart de Wever, Louis Michel et Jean-Claude Fontinoy notamment, y croisa aussi Koen Blijweeert, un homme d’affaires impliqué dans divers scandales. Parmi ceux-ci, la corruption de l’ancien directeur de la police judiciaire fédérale de Bruxelles, Glenn Audenaert, dans une affaire de déménagement de la police fédérale vers des bâtiments appartenant à Koen Blijweert, situés dans l’ancienne Cité administrative de Bruxelles. Ce déménagement aurait été discuté dans un restaurant de la rue Royale Sainte-Marie, où étaient présents Luc Joris (voir plus bas), Jean-Claude Fontinoy, Koen Blijweert, Jean-Louis Mazy (membre du comité de direction d’Immobel, impliqué dans le scandale Agusta), Glenn Audenaert et Michèle Lempereur.(56) Mais, peut-être plus intéressant, est la vente de la Tour des Finances en 2001, alors que Didier Reynders procédait à une vaste liquidation des immeubles publics à des prix défiant toute concurrence, pour répondre au diktat du traité de Maastricht et renflouer les caisses de l’État, sans surtout aller chercher l’argent dans les poches de ses amis rentiers. En février 2016, deux hommes d’affaires ont été condamnés « pour avoir empoché des millions de commissions occultes lors de la vente de la Tour des Finances au groupe immobilier néerlandais Breevast ».(57) Breevast (qui possédait 60 % de la Cité administrative au moment du déménagement de la police fédérale), dont le patron est Frank Zweegers, récemment arrêté à Capri, est un des plus grands groupes immobiliers néerlandais. La Belgique avait touché 276,5 millions d’euros pour sa vente en décembre 2001, alors qu’elle louera le bâtiment à Breevast pour un loyer annuel indexé de 24,8 millions d’euros. Suite aux travaux de rénovation achevés en 2009, le loyer serait passé à 54,2 millions. Mais dès 2016, Breevast manifeste son intention de vendre la tour, pour la modeste somme de… 1,2 milliard d’euros.

« De plus, la société publique SBI (Société belge d’investissement international) est présidée par Jean-Claude Fontinoy, fidèle bras droit de Reynders. Et le conseil d’administration compte également Koen Van Loo, ancien chef de cabinet de Reynders. Le rôle du vice-Premier Didier Reynders semble donc central dans cette affaire »

Reynders et Blijweert se connaissent et on se demande de quoi ils parlent quand ils décortiquent leur homard chez Bruneau. Sachant en outre qu’ils s’intéressent à l’immobilier, la présence de Jean-Claude Fontinoy est des plus intrigantes, lui qui fin des années 90 « était spécialisé en “entreprises publiques économiques” et conseillait les parlementaires. Quand le libéral [Reynders] deviendra ministre des Finances en 1999, Fontinoy sera expert au cabinet, puis il traitera des dossiers de la Régie des bâtiments, et des grandes entreprises publiques comme la Poste, la SNCB et l’informatique au SPF Finances »(58) ; cette même régie des bâtiments dont les fonctionnaires et des entrepreneurs seront condamnés en 2006 par le tribunal correctionnel de Bruxelles, dans ce qui constituera alors un procès-fleuve.

Dans la nébuleuse, on trouve aussi Luc Joris, qui s’est beaucoup occupé d’Eurostation, filiale de la SNCB en charge des gares flamandes et bruxelloises, et fut avec Jean-Claude Fontinoy (président du Conseil d’administration de la SNCB et conseiller du vice-premier Reynders) à l’origine du projet de la gare de Mons, tant controversé, non sans raison. Luc Joris, médecin d’Élio Di Rupo, proche, très proche du « socialiste », était membre du Conseil d’administration de la société régionale d’investissement de Wallonie (SRIW), accusé dans ce cadre d’avoir facilité un prêt à la société de Franco Dragone (2 millions d’euros), en échange d’une invitation en jet privé pour assister à un concert de Céline Dion (Production du Dragon). Joris siégeait également à la SNCB, comme Fontinoy, à la FN de Herstal et était propriétaire d’une société basée au Grand-Duché de Luxembourg, Bremco Management, active dans le conseil et la consultance en évasion fiscale opérant comme « paravent » pour un groupe de Honk Kong. Structure intéressante pour blanchir de l’argent...

On croise encore ici Joy Donné, ancien élève de Jean-Claude Fontinoy à la régie des bâtiments, « l’homme du patronat flamand ». Ex-employé de l’ambassade belge à Tokyo et conseiller depuis 2008 au SPF finances, il est connu pour avoir été chercher Bart De Wever en Porsche devant le MR et d’avoir déchiré un PV, alors qu’il roulait avec deux plaques différentes. Les médias ont usé et abusé du délit, franchement mineur face à l’ensemble des tractations politico-économiques en jeu. Joy Donné est devenu en 2016 le chef de cabinet de Jan Jambon.

Si tous ceux-là sont de bons « amis », ce n’est pas pour l’affection qu’ils se portent, mais d’abord pour les services qu’ils se rendent, dont l’objectif est toujours le même : l’argent.

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Où est l’argent, où va l’argent ?

Les directions que prennent les fonds émanant de ces transactions auxquelles les protagonistes réussissent toujours à donner une façade légale, ne s’encombrant d’aucune considération morale et de principes, sont multiples. On a vu que les achats/ventes d’œuvre d’art servent à blanchir de l’argent (cf. Guéant), mais aussi l’immobilier (cf. le trio kazakh, la vente de la villa à Béchir Saleh dans le cadre de la campagne présidentielle de Sarkozy de 2007) ou les fuites fiscales vers les législations de complaisance. Mais on ne voit pas pourquoi ces pratiques criminelles ne seraient propres qu’à la France.

 

Dans les affaires belges, l’art, l’immobilier et les paradis fiscaux font partie du décor. Enfin, ce n’est pas parce qu’on fait de la politique qu’on ne peut pas apprécier les belles choses...

- L'ART

« Ce mardi 8 mai, en présence notamment de Sabine Laruelle, j’ai remis la décoration de Chevalier de l’Ordre de la Couronne à Olivier Theunissen, antiquaire et expert en œuvres d’art. »(59) Voilà ce qu’on trouve sur le site de Didier Reynders, qui ce 8 mai 2012 appose sa signature en dessous du brevet qui fait d’Olivier René Albert Theunissen, antiquaire, expert en œuvres d’art à Lasne, Chevalier de l’Ordre de la Couronne. Outre Sabine Laruelle, on retrouve aussi… Jean-Claude Fontinoy. Ce dernier, qu’on croise également lors d’une réception au Sablon donnée par le chevalier Nicolas de Ghellinck d’Elseghem et M. Olivier Theunissen, pour les 25 ans de leur association.

On se décore entre amis, pour services rendus… ou services à rendre

fontinoy-reynders-theunissen.jpg?itok=LQPar arrêté royal du 6 juin 2017, Olivier Theunissen est nommé juge consulaire au Tribunal de Commerce Francophone de Bruxelles, pour un terme de cinq ans (Moniteur belge, 16 juin 2017). Intéressant comme poste, quand on est marchand d’art avec un carnet d’adresses bien rempli. Theunissen était également 14ème candidat sur la liste communale du MR pour les élections d’octobre 2012. Il siège à la Chambre royale des antiquaires de Belgique, est propriétaire d’Antheol SPRL, spécialisée dans les antiquités et les biens d’occasion. Il est aussi membre du Cercle Royal Gaulois, dont le président Geoffroy Generet a reçu des mains de Didier Reynders le 28 juin 2017, la décoration de Chevalier de l’Ordre de Léopold, en présence de… Olivier Theunissen. Le même cercle qui avait été élu « Cercle de l’année 2016 », par le magazine Lobby, récompense remise par Didier Reynders. Il est encore conseiller au Conseil communal de Lasne, Vice-président du CPAS, administrateur à ITB-Tradetech. S A. La société , productrice de traverses de chemins de fer, réalise 90 % de son chiffre d’affaires à l’étranger, notamment en République démocratique du Congo, avec la société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC) et la Gécamines qui est la première cliente de la SNCC, cette dernière assurant le transport des produits miniers et des biens de consommation de la Gécamines. ITB rémunère bien ses actionnaires, mais aussi le ministère des Finances « à raison de… 583.305,85. Un client fidèle !, », s’en amusait le ministre des Finances de l’époque, Didier Reynders, qui était venu en 2008 prendre part au premier centenaire d’ITB-Tradetech à Genval.(60) Une société qu’il connaît bien puisqu’il en a été le président du conseil d’administration durant deux ans » ... Où l’on retrouve à nouveau Jean-Claude Fontinoy, président de la SNCB Holding à l’époque. Curieux n’est-ce pas, ces entremêlements ?

 

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Geoffroy Generet, le jour de sa décoration de Chevalier de l’Ordre de la Couronne, remise par Didier Reynders, avec Olivier Theunissen derrière

 

- L'IMMOBILIER

« Céline et Jean-Claude Fontinoy ont la passion des vieilles pierres. Leur dernière transformation, la cense Douxflamme à Mozet est au programme des Journées du Patrimoine », nous annonce L’Avenir, plein d’enthousiasme pour ce couple de collectionneurs particulier : « Elle aurait pu collectionner les timbres, les vieilles cartes postales ou cultiver les roses rares. Avec son mari Jean-Claude, Céline Fontinoy a préféré jeter son dévolu sur les maisons. Pas n’importe quelle maison : de préférence des demeures anciennes, de caractère, avec une âme. Une passion dévorante, coûteuse, mais rentable, qui l’anime depuis déjà 30 ans ».(61) Les timbres, c’est quand même moins cher, mais ça ne permet pas les mêmes choses. « Il y a 15 ans, c’était beaucoup plus rentable qu’aujourd’hui, analyse Céline Fontinoy. Pour des remboursements mensuels de 50.000 F, on pouvait obtenir le double en locations ».(62) Banqueroute pour les Fontinoy ? Certainement pas...

« Céline et Jean-Claude Fontinoy ont la passion des vieilles pierres »

Jean-Claude aime l’immobilier, ce qui explique qu'il préside la Commission consultative communale d’aménagement du territoire et de mobilité, mais aussi son poste de vice-président de l’ASBL Les plus beaux villages de Wallonie. Cela aide, quand on « investit brique après brique, maison après maison, à Namur et dans sa région », de siéger dans de tels organismes...

 

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Question immobilier, nos recherches nous font découvrir qu’en 2004, Jean-Pierre Reynders, le frère de l’autre, signe comme architecte le projet d’extension du bâtiment scolaire de l’ambassade de Russie. Son bureau d’architecte, L’Atelier, ne construit pas des bungalows à Charleroi, mais préfère les complexes de luxe, au Maroc par exemple. Nos informateurs nous disent que le frère de Didier Reynders pourrait également avoir participé à des travaux dans la maison d’un des membres du trio kazakh. Mais cela ne nous regarde pas...

On avait déjà reproché en 2009 à Didier Reynders de « saboter la lutte contre la fraude fiscale ».(63) En 2017, le juge Claise, spécialisé dans les dossiers financiers estimait que le combat contre la criminalité financière n’était pas une priorité du gouvernement Michel, gouvernement où Reynders est vice-premier. Face à l’annonce du gouvernement quant à sa détermination à combattre la fraude et l’évasion fiscale, le juge Claise évoquait « une escroquerie intellectuelle épouvantable ».(64) Le gouvernement opérerait un véritable « démantèlement de structures qui existent et qui se sont révélées être d’une incroyable efficacité. On les démantèle du jour au lendemain, sans concertation avec les personnes ». Le juge pense en particulier à l’Office central de lutte contre la délinquance économique et financière (OCDEFO), une institution au sein de la police fédérale, composée à la fois de policiers et d’agents fiscaux ; mais aussi à la modification du rôle du juge d’instruction au profit du parquet, lequel dépend… de l’exécutif. Le juge Claise concluant: « On tente de détruire le pouvoir judiciaire ».(65)

La mainmise sur la Sûreté de l’État

Le terrorisme constituera une sorte d’aubaine pour le crime financier organisé, faisant du parquet « uniquement un parquet antiterrorisme où l’on n’a pas senti beaucoup chez lui la fibre “lutte contre la criminalité financière” ».(66) Celui qui dit cela est l’ancien président de la Cellule de Traitement des Informations financières (CTIF), Jean-Claude Delepière, qui dénoncera devant la commission d’enquête parlementaire Kazakhgate « l’existence d’un système empêchant la production de résultats dans l’affaire Tractebel-Chodiev, et dans bien d’autres affaires financières, alors que les éléments sont connus depuis parfois plus de vingt ans ». Il évoque notamment, mais nous n’en saurons pas plus, car cela a été traité en huis clos, « l’existence d’un certain milieu, y compris dans l’entourage des hautes sphères de l’État ». Delepière estime que la politique de lutte contre la criminalité financière en Belgique est inefficace et qu’« on est en train petit à petit de casser l’outil », tout comme l’état « hibernatus » dans lequel serait l’OCDEFO.

Au niveau de la Sûreté de l’État, la situation serait identique et Delepière le confirme, lui qui disposerait « d’éléments relatifs à des tensions dans certains services, dont la Sûreté, alimentées par des proches du MR ».(67) Les attentats sont en cela propices à un déplacement du regard ailleurs : « La Sûreté de l’État réorganisera son service externe dès le 1er septembre [2015] pour se concentrer comme jamais auparavant sur les menaces des radicalistes et des terroristes ».(68) En Belgique, s’ensuit, outre l’état d’urgence et l’organisation de la peur, une restructuration du service de Renseignements commanditée depuis les hautes sphères politiques. Nos sources nous indiquent aussi qu’il s’agirait de s’assurer que de nouvelles preuves sur l’implication politique de la Belgique dans le Kazakhgate ne soient pas découvertes, par exemple en obligeant les enquêteurs à travailler sur d’autres sujets ou en les privant de leurs meilleurs contacts, et ainsi d’éloigner les enquêteurs de du trio kazakh et de leurs relais belges. Pour ce faire, on place des pions qui assureront que la sûreté n’aille pas fouiner là où il ne faut pas : Hugues Brulin et le fameux J, ancien attaché parlementaire de Reynders. Ceux qui se plaignent de la perte d’indépendance du Comité R sont soit mis au placard, soit « obligés » de démissionner, et font même l’objet des nouvelles techniques d’enquête « BIM »… sans parler des menaces maquillées en conseils avisés, dignes de véritables films mafieux.

Le gouvernement « démantèle les structures de lutte contre la criminalité financière qui existent et qui se sont révélées être d’une incroyable efficacité »

Le cabinet de Koen Geens relayait l’article de l’Echo, triomphant : « Hugues Brulin rejoindra la tête de l’institution pour occuper pendant cinq ans le poste de “directeur d’encadrement”, une fonction nouvellement créée (…) La Sûreté de l’État était depuis longtemps à la recherche d’un spécialiste pour gérer le département du personnel. Mais la nomination de Brulin semble trouver son inspiration dans le monde politique. L’homme est un conseiller du ministre MR Didier Reynders, et cette nouvelle fonction semble avoir été créée sur mesure. Car l’administrateur général est étiqueté CD & V et son adjoint était le conseiller en sécurité de l’ancien premier ministre Elio Di Rupo (PS) ».(69) L’enthousiasme du syndicat n’y était pourtant pas, lui qui dénonçait le parachutage politique d’un conseiller de Didier Reynders. « Le personnel est visiblement désorienté et, face aux attaques récurrentes du monde politique – notamment SP. À –, se demande si la volonté n’est pas de mettre à mort la Sûreté. »(70) Même des enfants en bas âge pourraient répondre à la question : « dites les enfants, pourquoi quelqu’un place son copain dans une camionnette qui vend des glaces (c’est plus facile pour les enfants que de dire “sûreté de l’État”) ? ». Sûr que 99 % répondront « pour en avoir plus »… ou pour contrôler à qui on les donne. Plus récemment, Serge Lipszyc a été catapulté Président du Comité R, sans que le poste soit ouvert à candidatures, provoquant les critiques de parlementaires qui invoquaient sa trop grande proximité avec l’Exécutif, alors que Lipszyc est conseiller au Cabinet du Premier ministre MR, Charles Michel.(71)

 

« Le personnel est visiblement désorienté et, face aux attaques récurrentes du monde politique, se demande si la volonté n’est pas de mettre à mort la Sûreté »

« Un certain milieu », « un système empêchant la production de résultats », le démantèlement des services de lutte contre la criminalité financière… Et, cerise sur le gâteau, le président de la Commission d’enquête sur le Kazakhgate, Dirk Van der Maelen, qui déclare : « On trouve le MR à toutes les étapes du Kazakhgate, ajoutant que cela pourrait être une affaire d’État »(72), évoquant en conférence de presse l’existence d’un véritable «  réseau bleu  ». Curieux. Selon nos informateurs, Didier Reynders aurait en outre créé au sein des Affaires étrangères une « mini Sûreté de l’État », portant le nom de « département interministériel anti-blanchiment et anti-corruption », chapeauté par un magistrat proche du vice-premier, avec l’objectif d’enquêter sur des personnes opposées à leurs intérêts.

Et le Comité R là-dedans(73) ? Assure-t-il encore son rôle de contre-pouvoir ? D’après nos sources, nullement. En effet, il serait, comme l’exécutif, la Sûreté, la justice, les services anti-fraudes, également infecté. Selon nos sources, c’est au sein du Comité R qu’on aurait prévenu ceux qui tentaient d’enquêter sur le trio kazakh de se méfier. Son service d’enquêtes est dirigé par Frank Franceus, ancien chef de cabinet adjoint de Geert Bourgeois (NVA), qui selon nos sources serait persuasif pour stopper les velléités de certains enquêteurs.

Conclusion : toujours les mêmes

Ne trouvez-vous pas que dans cette histoire les mêmes protagonistes reviennent toujours? Tout un réseau de connaissances, de l’argent, toujours pas loin, des condamnations, des versements occultes… Tout est là en suffisance pour pousser l’enquête plus loin. Mais c’est comme si nous étions devant un chien renifleur qui a senti la drogue dans la valise du voyageur, mais dont le maître tire sur la laisse pour l’éloigner et empêcher la découverte. On sait qui tire la laisse et pas mal des faits qui veulent être occultés. La majorité vote en faveur du rapport de la Commission parlementaire le 30 mars 2018 établissant un non-lieu dans l’affaire du Kazakhgate : dans le rapport, le seul membre du MR critiqué, mais pas incriminé, est Armand De Decker, qui aurait seulement fait preuve « d’un manque de déontologie ». Les forces en présence ont dû fortement tirer sur la laisse pour éloigner le chien. Pourquoi ? Parce que dans un système de corruption institutionnalisée, il existe une forme de solidarité obligée, les uns tenant les autres par des secrets partagés, des connaissances communes des pratiques occultes, un peu comme dans un jeu menaçant : « si je tombe, tu tombes ». Comme le dira l’ancien PDG d’Elf : « Si tout le monde se sert du gâteau, plus personne ne peut plus rien dire ».(74) C’est sans nul doute ce qui se passe en Belgique, aboutissant à des résultats absurdes, comme celui de la Commission parlementaire sur le Kazakhgate.

Ne trouvez-vous pas que dans cette histoire les mêmes protagonistes reviennent toujours? Tout un réseau de connaissances, de l’argent, toujours pas loin, des condamnations, des versements occultes...

On ne peut que penser qu’ils s’aident et se protègent entre eux. Pas de fake news ici, pas de théorie du complot.On l’a vu, il y a ces lieux où la noblesse, des responsables politiques et des capitaines d’industrie se rencontrent. Comme au château d’Ophem, propriété d’Ernest de Laminne de Bex, président du Cercle international diplomatique consulaire (CIDIC) soutenu par le Ministère belge des Affaires étrangères et la division GROWTH de la Commission européenne, qui « y reçoit en sa qualité de président les prestigieuses conférences du Centre international diplomatique consulaire (CIDIC) auxquelles assistent les personnalités du monde politique, économique et culturel ainsi que les diplomates en poste à Bruxelles »(75), lie « la Diplomatie et le Business (…) et facilite les rencontres tant avec les milieux diplomatiques et consulaires qu’avec des hommes et des femmes d’affaires et chefs d’entreprises, afin de nouer de façon informelle des relations privilégiées ».(76) D’intéressants échanges y auraient lieu, selon nos sources. C’est Ernest de Laminne de Bex, également Consul honoraire de la République de Géorgie, qui recevra du roi Philippe, sur proposition du ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, le titre de baron, le même jour où Georges Forrest obtiendra celui de Grand Officier de l’Ordre de la Couronne (cf. supra). Didier Reynders, avant d’intégrer les Affaires étrangères, était Consul de la République de Tunisie en Province de Liège, et demeure membre du « Comité d’honneur des 40 ».

On se décore donc entre amis, pour services rendus… ou services à rendre. Jean-François Godbille, celui qui touchera sur les comptes de l’association qu’il préside 25.000, via la princesse Léa en provenance de Catherine Degoul, l’avocate du trio kazakh, est officier de l’Ordre de la Couronne, chevalier de l’ordre de Léopold et titulaire de la Croix civique de première classe. On se souvient aussi que Didier Reynders avait décoré Sarkozy de l’Ordre de Léopold, honneur que le président français lui renverra plus tard en lui décernant la Légion d’honneur. Selon nos informateurs, Theunissen serait également à l’ordre de Malte. Suffisant ?

S’il est difficile de trouver la preuve qui ferait tomber des têtes, les indices, eux, s’accumulent. Ce que l’on sait déjà et qui a été dévoilé par épisodes par les médias, suffirait pourtant amplement, si nous étions dans une société décente, à mettre Reynders & co en examen. Si cela n’a pas lieu, c’est parce que l’amplitude de la corruption est directement proportionnelle à la résignation et au manque d’information globale du peuple, notamment, mais aussi au fait qu’un tel niveau de corruption implique des relais de protection d’une même ampleur.

 

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Que font ces hommes politiques, condamnés ou non par la justice, avec des hommes d’affaires et des mafieux suspectés des pires méfaits, si ce n’est arranger leur business? Ce sont véritablement des intouchables qui, à chaque fois que l’une de leurs affaires est classée, en ressortent plus forts, alors que s’estompe et s’institutionnalise l’impunité. « Comme le dira sans détour un agent de la DGSE présent un temps en Libye :"Qui va nous juger ? Qui va juger la France ? Personne quand même !" »(77) Évoquant l’analyse d’Éva Joly, Alain Deneault dira : « La juge ne parle même plus d’infiltration dans le système de justice, mais d’institutions informelles d’une nature plus grande que lui, et capables de le faire plier. La République semble double, littéralement dotée d’un ensemble d’institutions occultes qui dupliquent celles qui s’offrent au regard et à la conscience publics ».(78) Ce n’est pas en présence d’un système gangrené et dysfonctionnant que nous sommes, mais d’un système parallèle occulte, en parfaite santé, qui maîtrise images et communications, nous laissant rêver que nous sommes dans une démocratie.

Eric Arthur PARME

 

 

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  1. « Was James Giffen telling the truth? », Foreign Policy, 19/11/10.  
  2. Frédéric Loore, « Kazakhgate. Quand la mafia russe faisait son marché en Belgique », Paris-Match du 9 au 15 février 2017.
  3. C’est en avril 1998, lors d’une visite du Premier ministre Jean-Luc Dehaene au Kazakhstan, que Jean-Luc Bodson, dirigeant de Tractebel, fait connaissance avec le trio. « Tractebel aux sources du Kazakgate », Jean-Claude Matgen, 22 février 2017.  
  4. « Qu’est-ce que le « Kazakhgate » et pourquoi Claude Guéant a-t-il été auditionné en Belgique ? », 3 mai 2017. 
  5. « Un nouvel exploit signé Éric Van de Weghe », La DH, 08 janvier 2010 
  6. EADS, dont Daimler et Lagardère sont actionnaires. Lagardère, celui que Sarkozy surnomme son « grand frère ».
  7. « Tractebel aux sources du Kazakhgate », Jean-Claude Matgen, 22 février 2017. 
  8. « Kazakhgate: le rôle de l'échevin ucclois Jonathan Biermann », RTBF, 24 novembre 2016.
  9. Propos de l’avocat de des Rosaies, « Mon président est en voyage d’affaires », Cash investigation, diffusé sur France 2 le 7 septembre 2015
  10. « Didier Reynders intronisé Mousquetaire d’Armagnac », http://www.didierreynders.be
  11. « L’étrange contact entre le cabinet Reynders et Étienne des Rosaies », Thierry Denoël, Nicolas De Decker, Le Vif, 23 novembre 2016
  12. « Un courrier confirme le montant du Kazakhgate », Le Soir, 19 novembre 2016
  13. « Kazakhgate: Armand De Decker a perçu 741.846 euros », Alain Lallemand, Le Soir, 19 novembre 2016
  14. Relevé par une enquête de l’OCRC, mais aussi du fisc belge, tout n’ayant pas été correctement déclaré. Tiens donc.
  15. « Kazakhgate: la Princesse Léa charge Armand De Decker », la DH, 28 janvier 2017
  16. Armand De Decker et Catherine Degoul auront des versions tout à fait différentes sur l’origine de ces versements.  
  17. « La princesse Léa de Belgique pourrait être impliquée dans le Kazakhgate », Le Soir, 19 novembre 2016
  18. « Des écoutes téléphoniques relancent le Kazakhgate », Alain Lallemand, Thierry Denoël, Mark Eeckhaut, Le Soir, Le Vif, De Standaard, 9 novembre 2017
  19. « Kazakhgate : enquête sur l’homme à l’origine du scandale », Frédéric Loore, Paris-Match, 26 avril 2017
  20. « Et si l’affaire Chodiev-De Decker était, en fait, l’affaire Chodiev-Reynders », Marco Van Hees, Service d’études du PTB. 
  21. « Durant la période transitoire allant du 16 mai 2011, date de promulgation de la première loi sur la transaction pénale élargie, au 11 août 2011, date de promulgation de la loi de réparation, aucune transaction ne devait normalement être conclue ». Ibid. La deuxième transaction concerne la Société Générale, dont Frédéric Oudé, proche de Nicolas Sarkozy, était le PDG à l’époque.  
  22. Éva Joly, Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ?, p. 34 et 19, cité dans « De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit », Alain Deneault, Rue de l’Échiquier, 2017. pp. 170-171.  
  23. Money : on achète la personne ; Ideology : on le convainc, par l’idéologie ; Compromise : on le « coince » avec un appât (une prostituée par exemple) et des preuves (vidéo ou photographies) ; Ego : sorte de manipulation mentale, où l’on flatte la personne.  
  24. « L’étrange contact entre le cabinet Reynders et Étienne des Rosaies », Ibid. 
  25. « Kazakhgate: les étranges courriels de Jean-François Etienne des Rosaies, ex-chargé de mission à l’Élysée », Johanne Montay, RTBF, 9 décembre 2016 
  26. « Les derniers aveux de Balkany », Europe 1 et le Journal du Dimanche, 08 janvier 2017 
  27. « Le roi Albert II a-t-il poussé à faire anoblir George Forrest ? », La Libre, 24 mai 2017 
  28. « Des écoutes suggèrent l'implication du roi Albert II dans un dossier connexe au Kazakhgate », Le Vif, 23 mai 2017
  29. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mo%C3%AFse_Katumbi
  30. http://www.semlex.com/semlex-group 
  31. http://albertkaraziwan.strikingly.com
  32. https://trendstop.levif.be/fr/detail/877239393/parcomatic.aspx
  33. « Destexhe et son ami “Albert”, l’homme qui a acheté l’Afrique », Médor, 23 décembre 2017. Voir aussi « SPECIAL-Qui peut gagner des millions en vendant des passeports en Afrique ? », Reuters staff, 10 janvier 2018 
  34. « Les coûteux passeports biométriques de la RDC », rédaction Reuters, 13 avril 2017.
  35. « Un fidèle de Kabila dans les appartements de luxe à Montréal », Hugo Joncas, Le Journal de Montréal.
  36. « Crise en RDC : Forrest, le magnat du Katanga, en a vu d’autres », AFP, 18 février 2018 
  37. TP Mazembe de Lubumbashi.
  38. « RDC: la Gécamines remporte une manche face à Forrest », Christophe Le Bec, Jeune Afrique, 7 juin 2017 
  39. « RDC : un étrange transfert de royalties de la Gécamines à Dan Gertler », Christophe Le Bec, Jeune Afrique, 15 novembre 2016
  40. « Dan Gertler: les États-Unis frappent le coeur du système Kabila , Politico, 22 décembre 2017
  41. « Gertler Earns Billions as Mine Deals Leave Congo Poorest », Franz Wild, Michael J. Kavanagh et Jonathan Ferziger, Bloomberg, 5 décembre 2012 
  42. « La RD Congo limite les vols de Brussels Airlines », Colette Braeckman, Eric Renette, Belga, Le Soir, 5 décembre 2018 
  43. « L’ancien argentier de Kadhafi, Bechir Saleh, visé par des tirs à Johannesburg », Joan Tilouine et Simon Piel, Le Monde, 25 février 2018 
  44. « Affaire du financement libyen : deux témoins-clés hospitalisés », Mélanie Delattre, Le Point, 21 mars 2018 
  45. « Kazakhgate: des notes de la Sûreté sur Paris et De Decker restées sans suite », RTBF, 19 avril 2017
  46. « Avoirs libyens en Belgique — Reynders : “D’abord payer les entreprises belges” », Christophe Lamfalussy, La Libre, 7 septembre 2011  
  47. « La Belgique veut soutenir un “dialogue direct” entre les acteurs politiques en Libye », RTBF/Belga, 3 février 2017
  48. « La justice belge enquête sur les milliards du clan Kadhafi », Thierry Denoël et David Leloup, Le Vif, 8 février 2018 
  49. « Dix milliards de fonds libyens gelés en Belgique par l’ONU évaporés », Thierry Denoël et David Leloup, Le Vif, 8 mars 2018
  50. Dixit David Clarinval, chef du groupe MR à la chambre, La Première, RTBF, 29 mars 2018
  51. Loi visant à transposer la Directive 98/26/CE du 19 mai 1998 concernant le caractère définitif du règlement dans les systèmes de paiement et de règlement des opérations sur titres, http://www.etaamb.be/fr/loi-du-28-avril-1999_n1999003307.html  
  52. Ibid.
  53. Expression employée dans Le Vif le 29 mars 2018, par Dirk Van Der Maelen, président de la commission parlementaire Kazakhgate, pour désigner la garde rapprochée entourant Didier Reynders. http://www.levif.be/actualite/belgique/kazakhgate-le-president-de-la-commission-accuse-reynders-et-le-reseau-bleu-mr/article-normal-820027.html  
  54. http://fr.cfe.be/corporate/board-of-directors/luc-bertrand.aspx
  55. « Paradise Papers : l’État belge est impliqué, et, encore une fois, le cabinet de Didier Reynders est de la partie », PTB, 8 novembre 2017 
  56. « Michèle Lempereur, belle-amie », David Leloup et Joël Matriche, Wilfried, printemps 2018 
  57. « Deux prévenus condamnés dans le dossier de la vente de la Tour des finances », 7 sur 7, 9 mars 2016
  58. André Gilain, Didier Reynders: La face cachée de l’iceberg, éditions Luc Pire, 2007, p.152. 
  59. « Remise de la décoration de Chevalier de l’Ordre de la Couronne à Olivier Theunissen, antiquaire et expert en œuvres d’art », site de Didier Reynders, 8 mai 2012 
  60. « Genval-les-Eaux ITB-Tradetech entre dans son 2e centenaire : Sur les chemins de traverses », Jean-Philippe De Vogelaere, 13 juin 2008.
  61. « Mozet: bien plus qu’une brique dans le ventre », Bruno Malter, L’Avenir, 10 septembre 2009 
  62. Ibid. 
  63. « Reynders saboterait la lutte contre la fraude fiscale », La Libre, 14 avril 2009.
  64. « La fraude fiscale une priorité du gouvernement ? “Une escroquerie intellectuelle”, selon le juge Claise », Le Soir, 7 novembre 2017
  65. « Michel Claise : "On tente de détruire le pouvoir judiciaire" », Céline Biourge, RTBF, 4 juin 2015
  66. « Kazakhgate : l’ex-patron de l’anti-blanchiment dénonce un système empêchant la résolution des affaires », La Libre, 26 avril 2017
  67. Ibid.
  68. « La Sûreté de l’État réorganise ses troupes », L’Echo, sur le site de Koen Geens, 25 août 2015
  69. Ibid.
  70. « La Sûreté de l’État demande des soins intensifs », Alain Lallemand, Le Soir, 2 mai 2014
  71. « Serge Lipszyc au Comité R », Marie-Cecile Royen, Le Vif, 28 mars 2018
  72. « Dirk Van der Maelen (SP.A) : "On trouve le MR à toutes les étapes du Kazakhgate" », David Coppi, Le Soir, 7 janvier 2017
  73. Comité permanent de contrôle des services de renseignements. 
  74. Loïk Le Floch-Prigent, Affaire Elf, affaire d’État, Je cherche midi éditeur, p. 80, cité dans « De quoi Total est-elle la somme », Alain Deneault, op.cit., p.158.
  75. « Le château d’Ophem du baron de Laminne de Bex », noblesseetroyautés.com, 17 avril 2014
  76. https://www.consuls-liege.be/georgie
  77. Patrick Charles Messance, Gaz et pétrole, Guerres secrètes, TV Presse, 15 min. 57 s. et suiv., cité dans « De quoi Total est-elle la somme », Alain Deneault, p.214, op. cit.
  78. Alain Deneault, De quoi Total est-elle la somme », p. 171, op. cit.

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