UKRAINE, RUSSIE, OTAN : Reconnaître les faits, seule voie vers la paix (partie 3/3)

PARTIE 3/3

Après s’être penché sur les rapports OTAN-Russie, puis sur la guerre en Ukraine au niveau communautaire notamment, nous allons à présent revenir à la dimension géopolitique, avant d’aborder des pistes de dépassement des conflits concernés.

Comme déjà indiqué, toutes les données qui suivent se basent sur les médias les plus classiques, où une bonne part des informations significatives sont présentes, mais bien trop peu visibles. Toutes les sources sont indiquées et aisément accessibles.

« Full spectrum dominance »

Les deux premières parties de l’article permettent déjà, sans doute, de saisir une assez bonne part des manœuvres géopolitiques abordées. Pour préciser les choses, penchons-nous sur quelques lignes écrites par un idéologue très influent aux USA, Zbigniew Brezinski. Ce conseiller, très écouté jusqu’à sa mort récente, était notamment proche de Barack Obama, président lors du déclenchement de la crise ukrainienne, en 2014. L’influence de Brezinski sur Obama est indiquée notamment par le Figaro (1), journal très réputé pour ses pages internationales (« parmi les meilleures de la presse française » suivant Le Courrier international(2)). Textuellement, dans l’article indiqué, on lit que Brezinski, en 2014, est « toujours très influent auprès de l’administration Obama ». Lisons quelques lignes de son livre Le grand échiquier(3): « l’Ukraine, essentielle (…) et dont le renforcement de l’indépendance rejette la Russie à l’extrême est de l’Europe et la condamne à n’être plus, dans l’avenir, qu’une puissance régionale »(p. 19) ;« l’Ukraine (…) pivot géopolitique »(p. 74) ;« L’Ukraine constitue (…) l’enjeu essentiel. Le processus d’expansion de l’Union européenne et de l’OTAN est en cours. À terme, l’Ukraine devra déterminer si elle souhaite rejoindre l’une ou l’autre de ces organisations. » (p. 160).

Une série d’objectifs précis sont indiqués par Michel Weber, philosophe très averti en matière de géopolitique notamment : « Le coup d’État orchestré à Maïdan par l’Ouest était censé garantir de nombreux résultats remarquables et immédiats : la destruction de la coopération Ukraine/Russie, l’acquisition à vil prix des terres arables du Nord-Est (les fameuses « terres noires »), la maîtrise des gazoducs qui alimentent le marché européen et la prise de territoires très prometteurs pour la fracturation hydraulique (…) [ainsi que l’] expulsion de la Russie de sa base navale de Sébastopol (…) et la tentative d’appropriation des technopoles de l’Est de l’Ukraine et, plus particulièrement, de l’industrie militaire et aérospatiale de pointe.(4) »

« Tout État assez fort pour rester indépendant doit être considéré comme ‘hostile’»

Plus loin, le même auteur résume en quelques lignes la stratégie qui ressort de l’ensemble de notre approche : « Pour simplifier, elle est double. D’une part, les « démocraties » occidentales financent (à hauteur de 5 milliards de dollars, nous l’avons appris) la multiplication des organismes non gouvernementaux [comme la NED et l’OSF] favorisant la propagation des idées néolibérales en faisant miroiter le niveau de vie d’une classe moyenne qui est pourtant en voie de disparition chez nous. Ces organismes sont généralement autant de faux-nez des agences de renseignement. D’autre part, les mêmes « démocraties » procèdent à l’encerclement militaire systématique de toutes les puissances (possiblement) émergentes et occupent militairement les territoires requis pour ce faire(5). »

Michel Weber synthétise également la logique globale qui sous-tend de telles politiques : « La doctrine Wolfowitz, qui fut dévoilée dans le New York Times du 8 mars 1992, stipule simplement que tout État assez fort pour rester indépendant, c’est-à-dire pour ignorer les injonctions de Washington, doit être considéré comme « hostile » ». En toile de fond de cette idéologie guerrière se trouve l’œuvre de Zbigniew Brzezinski, qui publie en 1997 The Grand Chessboard [dont nous avons lu plus haut quelques extraits], sous-titré American Primacy and Its Geostrategic Imperatives, une monographie en gestation depuis 1978 et offrant, avec un cynisme absolu, la meilleure description de la stratégie impériale américaine (il va en effet jusqu’à planifier la division de la Russie en trois entités).(6) »

Des craintes très compréhensibles

Tout cela montre qu’il est absurde de reprocher à la Russie un « complexe de la citadelle assiégée » – reproche si fréquent, dans nos médias classiques. Certes, les informations exposées ne signifient pas que l’OTAN aurait l’intention d’envahir ce pays. (La stratégie appliquée est d’ailleurs plus souvent celle du « regime change », par déstabilisation.) Mais les tensions et désaccords peuvent toujours finir par mener à des conflits armés directs. Dans ce cas, les troupes et armements de l’OTAN, toujours plus nombreux et loin vers l’est, seraient autant de menaces directes pour la Russie. Et bien sûr, plus une prépondérance militaire est grande, plus on peut imposer des politiques.

Dans ce sens, il s’agit aussi de se rendre compte de ce fait : si avec la Russie, l’Ukraine est face à un adversaire bien plus puissant qu’elle, il en va de même pour la Russie face à l’OTAN ; elle possède certes l’arme nucléaire, mais on peut espérer qu’il n’arrivera jamais qu’un dirigeant soit assez aveuglé par la haine pour y recourir. Et au niveau de l’armement conventionnel, le rapport est extrêmement inégal. Le budget militaire russe atteint à peine 10% de celui des USA et même en ajoutant au premier le budget de la défense chinoise, on n’atteint pas 30% du budget de l’OTAN(7). En outre, plus les bases de lancement de missiles occidentaux se rapprochent de la Russie, plus la capacité de riposte de celle-ci diminue ; en effet, les engins ennemis potentiels peuvent alors détruire toujours plus rapidement les défenses de ce pays.

Concernant l’Ukraine en particulier, il faut savoir que si celle-ci était intégrée à l’OTAN, les limites de l’alliance seraient portées à quelques centaines de kilomètres de Moscou ; et surtout que la Russie aurait alors, avec l’alliance en question, 1.500 kilomètres de frontières supplémentaires.

Nécessité de vigilance

Avant de conclure, rappelons l’importance de la vigilance que, durant les guerres plus encore que d’habitude, il s’agit d’avoir vis-à-vis des médias.

Une illustration importante : l’accusation selon laquelle les Russes auraient cherché à faire du terrorisme nucléaire en bombardant une centrale. Accusation abondamment relayée par divers médias classiques(8), avant même que des informations précises ne soient disponibles. Suivant des communications ultérieures, il n’y a pas eu bombardement, mais tirs de blindés sur un bâtiment administratif(9), situé à plusieurs centaines de mètres des installations nucléaires(10). Surtout, l’absurdité totale de l’accusation aurait dû frapper immédiatement : pourquoi provoquerait-on un accident nucléaire dans un pays voisin du sien et où notre armée est justement déployée ? Le fait que cette accusation ait pu être diffusée et prise au sérieux montre à quel point les discours médiatiques ont noirci le pouvoir russe.

Autre exemple : une sous-secrétaire d’État des USA a officiellement admis, devant le sénat, la présence en Ukraine « d’installations de recherche biologique », contenant des « matériaux sensibles » pouvant permettre de fabriquer des armes biologiques(11). Installations dont il paraît évident qu’elles sont liées à des collaborations avec les USA, ceux-ci étant tout à fait au courant de leur existence comme de leur nature. Mais au lieu de s’interroger sur la présence de ces laboratoires et sur les buts de cette collaboration, une série de médias classiques, relayant en cela la communication états-unienne, ont tourné les choses en accusations contre les Russes : ceux-ci diffuseraient sur ce sujet des théories du complot et seraient susceptibles d’utiliser les produits de ces laboratoires pour fabriquer de redoutables armements…(12) Rappelons-nous au passage que, selon Le Monde, les USA avaient, dans les années 1950 déjà, « accompli dans le développement de cette forme d’armement des progrès qu’aucune autre puissance ne paraît égaler.(13) »

Autre exemple encore : des médias ukrainiens accusent aussi les Russes de cibler les civils ; mais dans le même temps, on apprend que la Russie s’accorde avec l’Ukraine sur la création de couloirs d’évacuation des civils, ce qui contredit plutôt cette idée de ciblage(14). Et là aussi, on ne voit pas bien pourquoi les Russes viseraient volontairement des civils, ce qui ne pourrait qu’aggraver encore le déferlement de dénigrement dont ils font l’objet dans nos médias dominants.

Dialogue, indépendance européenne, autres modes de gouvernances

Dans une certaine mesure, et malgré les nombreux faits révoltants, on peut se mettre à la place de chaque acteur concerné. Comme expliqué dans la première partie de l’article, on craint outre-Atlantique qu’une coopération rapprochée entre Allemagne et Russie entraîne le développement d’une force susceptible de dominer les USA(15) ; les dirigeants européens craignent les représailles états-uniennes, en cas de trop grand éloignement par rapport à la ligne de Washington ; en Russie, on craint de se retrouver sous la domination de l’OTAN, de voir les ressources du pays à nouveau exposées aux multinationales  ; à l’ouest et au centre de l’Ukraine, on craint une domination russe ; à l’est du pays, on craint un pouvoir hostile aux russophones ; etc.

Mais tout en menant ces efforts de décentration, il faut aussi discerner les responsabilités principales. Afin notamment, comme évoqué déjà, d’éviter les condamnations iniques et malhonnêtes qui ne peuvent qu’entretenir le cercle vicieux des hostilités. À force d’être traitée comme une menace, une dictature, une puissance expansionniste, agressive et quasiment nationale-socialiste, la Russie pourrait finir par le devenir. Ou bien, les tensions entretenues et attisées pourraient finir par mener à un holocauste nucléaire, même suite à un simple accident. Car ce risque est bien sûr beaucoup plus élevé, en période de confrontations intenses, où les armements atomiques sont en mode opérationnel maximal et les militaires sous tension aiguë. Comment les responsables des traitements et accusations évoqués, comment ceux qui les relaient sans manifester aucune pensée individuelle, comment ces gens peuvent-ils ignorer ce à quoi tout cela peut mener ?

Concernant l’Ukraine, un élément essentiel de la résolution des conflits serait sans doute le choix d’un pays neutre et fédéral, comme l’a souligné récemment Edgar Morin(16). Au-delà, il faudrait promouvoir le plus possible la reprise d’une désescalade multilatérale en matière d’armement, ainsi que le développement d’une politique européenne qui ne soit pas dirigée par les USA ; tout en respectant leurs intérêts et en cultivant de bonnes relations avec eux, comme avec tout pays, mais pas en vassaux.

Il serait aussi sans doute grand temps de mettre en question la logique de l’État comme gouvernement central, cible si facile des lobbys de tous bords – entre autres ceux des industriels de l’armement. Si le pouvoir était réellement transféré aux sociétés civiles, il serait bien plus difficile pour les industriels et autres centres de pouvoir d’influer sur les décisions. Notamment si les citoyens pouvaient choisir par eux-mêmes les médias que financent leurs impôts(17).

Dans le même sens, et comme mentionné dans la seconde partie de l’article, une autre condition essentielle au dépassement des conflits serait bien sûr d’accorder plus d’autonomie aux minorités d’Ukraine, notamment sur le plan de la culture et de la langue.

Progresser dans ces différentes directions serait infiniment mieux, en premier lieu pour le peuple ukrainien, que d’alimenter le conflit en fournissant armes et brigades armées, ou encore en relayant la propagande antirusse.

Des actions à la portée de tous

Le pouvoir d’action du simple citoyen peut sembler dérisoire ; mais chacun, à son niveau, peut tenter de favoriser autour de soi la prise en compte de tels faits et analyses, ainsi que leur expression auprès des décideurs, par exemple en écrivant aux élus politiques. Une possibilité, à cet égard (même si je ne suis pas proche du parti concerné) : envoyer des messages de soutien aux élus du PTB, les seuls à avoir pris des positions cohérentes et pacifistes, à l’égard de la guerre en Ukraine. Qu’ils se sachent soutenus est sans doute important pour qu’ils persévèrent. Il serait bien sûr excellent de faire de même avec tout élu dont on saurait qu’il aborde d’une façon juste la crise en question. Concernant les positions lamentables des autres partis, il serait sans doute indiqué d’exprimer notre désapprobation, avant tout, à ceux qui jadis militaient pour la paix ; en particulier les « écologistes », qui une fois de plus trahissent leurs idéaux fondateurs.

Pensons à l’image du colibri qui amène sa goutte d’eau pour tenter de contribuer à éteindre l’incendie et, surtout, pour donner l’exemple.

Daniel Zink, ancien coordinateur de l’asbl Carrefour des Cultures

Avec la collaboration d’Alain Adriaens, ancien député régional

Positionnement du PTB sur la guerre en Ukraine : https://www.ptb.be/ukraine

Ceux des courriels des élus du PTB accessibles sur le site du parlement fédéral :

sofie.merckx@ptb.be
nadia.moscufo@ptb.be
marco.vanhees@lachambre.be
thierry.warmoes@ptb.be
raoul.hedebouw@lachambre.be

Notes et références
  1. http://blog.lefigaro.fr/lettres-de-washington/2014/02/brzezinski-souhaite-le-modele-finlandais-pour-lukraine.html
  2. https://www.courrierinternational.com/notule-source/le-figaro
  3. BRZEZINSKI, Zbigniew, Le Grand échiquier – l’Amérique et le reste du monde, Hachette, 2011.
  4. https://www.kairospresse.be/le-prix-nobel-de-la-paix-pour-m-vl-poutine/
  5. Au sujet de cet encerclement, ce qui ressort de la Russie est déjà abordé dans l’ensemble du présent article. Concernant la Chine, voir p. ex. un article du Figaro du 04/12/2020 : https://www.lefigaro.fr/international/la-chine-redoute-un-encerclement-par-les-allies-de-washington-20201204 ; concernant l’Iran, il suffit de constater qu’il s’agit du dernier pays du Moyen-Orient où ne se trouve pas de bases militaires étasuniennes (Revue Innovations, mars 2013 – https://www.cairn.info/revue-innovations-2013–3‑page-147.htm)
  6. https://www.kairospresse.be/le-prix-nobel-de-la-paix-pour-m-vl-poutine/
  7. https://www.sipri.org/databases/milex ; pour un graphique élaboré à partir de ces données : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_d%C3%A9penses_militaires
  8. https://www.tf1info.fr/international/terreur-nucleaire-en-ukraine-la-direction-de-la-centrale-de-zaporijia-sous-la-menace-armee-des-russes-selon-interview-au-monde-2212616.html: https://www.france24.com/fr/europe/20220303-en-direct-l-arm%C3%A9e-russe-intensifie-ses-frappes-sur-les-villes-ukrainiennes
  9. https://news.dayfr.com/coronavirus/343336.html
  10. https://fr.statista.com/infographie/26994/carte-des-centrales-et-reacteurs-nucleaires-en-ukraine-selon-etat-de-fonctionnement/
  11. https://www.journaldemontreal.com/2022/03/08/washington-redoute-que-moscou-sempare-de-structures-de-recherche-biologique-en-ukraine‑1
  12. https://www.lavenir.net/cnt/dmf20220324_01677302/volodymyr-zelensky-au-g7-risque-bien-reel-d-utilisation-d-armes-chimiques-en-ukraine
  13. https://www.lemonde.fr/archives/article/1952/05/19/le-developpement-de-l-arme-biologique-aux-etats-unis_1991845_1819218.html
  14. https://www.lalibre.be/international/europe/2022/03/03/guerre-en-ukraine-la-ville-de-kherson-prise-par-larmee-russe-un-million-de-refugies-ont-fui-en-une-semaine-3X6PV2QQPVDNZBNIVNWONYEJWQ/
  15. https://www.youtube.com/watch?v=uLFz9fFsb7w ; https://www.les-crises.fr/stratfor-les-etats-unis-veulent-empecher-lalliance-germano-russe/
  16. https://www.lesoir.be/428270/article/2022–03-07/edgar-morin-au-soir-il-faut-une-ukraine-federale-et-neutre-trait-dunion-entre
  17. Voir notamment www.civiliens.net
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