Quand l’information se devait d’être dérangeante

Courrier d’Annie Thonon à l’Association des Journalistes professionnels, contre la décision de ne pas renouveler la carte de presse d’Alexandre Penasse.

Mesdames, Messieurs, journalistes membres de l’Association Professionnelle des Journalistes belges,

Je m’adresse à vous tous en tant que citoyenne inquiète mais aussi et surtout en tant que fille d’un journaliste éminent, Pierre Thonon, et comme collaboratrice, tout au long de ma carrière de réalisatrice à la RTBf, d’autres journalistes de talent et de grande probité, André Dartevelle, Lucien Latin, Michel Caraël, Anne Martynow-Remiche, Gerard de Sélys,… qui ont eu à cœur de respecter les recommandations de l’ancien directeur général de la RTBf, Robert Wangermee, pour qui, loin de la complaisance et des idées reçues, l’information se devait d’être dérangeante…

Depuis mon enfance, et bien après, j’ai été témoin de la passion de mon père pour un métier qu’il considérait « comme un des plus beaux du monde ». Passion exigeante certes qui demandait énormément de travail, d’engagement, mais avant tout une grande honnêteté  intellectuelle pour s’approcher le plus possible de la vérité, par-delà les intérêts dissimulés.

Passion joyeuse aussi : mon père était heureux de son métier, de sa vie, à tel point que lorsque le grand âge ne lui a plus permis de l’exercer, il a préféré quitter ce monde.

Si je vous parle de lui c’est que je retrouve cette énergie, cette rigueur, ce travail incessant, cette joie aussi, chez M. Alexandre Penasse. Je connais le périodique Kairos, dont il est le rédac chef, depuis toujours. En juin 2012,  « Les Amis du Monde Diplomatique », dont je faisais partie, l’avaient invité, en même temps que Henri Goldman pour « Politique » et Paul Herman, à l’époque chroniqueur RTBf, à participer à une rencontre-débat sur des médias désireux d’offrir une information indépendante « A contre-sens-unique » . Le premier numéro de Kairos « Journal antiproductiviste pour une société décente » venait de sortir. Dix ans plus tard, il a fêté son 50ème numéro. Quand on connait la difficulté que constitue la réalisation dans la longévité d’un journal-papier sans publicité, indépendant, sans groupes « supporters » industriels ou financiers, on ne peut que saluer le travail de M. Penasse et de son équipe.

Sans être en accord avec tous les articles parus dans Kairos, ce n’est pas une bible…, j’y ai toujours trouvé « du grain à moudre », des auteurs rigoureux, des articles intéressants, fouillés, développant des idées différentes, par ex. la sobriété, la décroissance, la résistance aux dérives du tout numérique…, propices au débat et à la réflexion, loin de cette pensée unique molle, ronronnante et abrutissante, et j’y ai appris pas mal de choses… Je ne comprends donc pas et suis extrêmement choquée par la décision qui prive votre confrère d’une carte de presse de plus en plus nécessaire de nos jours.

Quant à la raison qui serait invoquée pour lui refuser sa carte, à savoir que M. Penasse n’a pas été salarié par Kairos pendant quelques mois en 2019, tout en continuant à travailler bénévolement pour le journal, et n’a pas voulu cumuler deux revenus, cela montre, à mon sens, une grande honnêteté qui mériterait plutôt de l’admiration qu’une sanction…

Par contre, il me souvient de certaines grasses enveloppes d’argent cash distribuées par l’UE à des journalistes couvrant des réunions à Luxembourg ou à Strasbourg pour « frais d’hôtel » etc., journalistes sans états d’âme qui « oubliaient » bénéficier, comme tout le personnel en déplacement, de notes de frais officielles(1)… Mais je suppose que le conseil de déontologie de l’AJP a mis un terme à ce genre de pratique corruptrice et que vous-même et vos collègues adoptent aujourd’hui le comportement vertueux de M. Penasse.

Je sais que vous êtes nombreuses et nombreux à toujours vouloir pratiquer votre métier avec enthousiasme et honnêteté. J’espère donc que vous serez tout aussi nombreuses et nombreux à relayer ma demande et à exiger des instances et commissions ad-hoc que l’on rende à M. Penasse une carte de presse hautement méritée. Prenons garde de ne pas laisser s’installer, sous des prétextes fallacieux, un arbitraire qui pourrait un jour frapper tout journaliste un tant soit peu dérangeant…

En vous souhaitant une année 2022 riche de vrai journalisme qui, comme l’écrivait si justement en 2012 Mme Gabrielle Lefèvre,  « ne peut s’exercer que dans une société démocratique, librement. Mais que dire des milliers de confrères ou consœurs obligés de travailler dans des systèmes dictatoriaux, corrompus, où ils doivent se compromettre et pratiquer leur métier avec complaisance pour, simplement, ne pas mourir de faim ou sauver leur peau ? Cela rend nos propres compromissions inacceptables car nous avons les moyens de pratiquer notre métier en toute liberté. Et cela rend indispensable notre solidarité avec les luttes pour les droits humains car elles permettent d’arriver à la démocratie, garante d’une presse libre et indépendante des pouvoirs de toutes sortes. Alors seulement, le prescrit déontologique d’indépendance morale du journaliste peut être appliqué. »  (Bulletin d’information trimestriel des « Amis du Monde Diplomatique — Belgique  n° 52 Juillet-août- sept 2012)

( je joins à cette lettre la copie intégrale du très bel article de Mme Gabrielle Lefèvre (présidente actuelle de la Commission d’agréation de la carte de presse) écrit  après la rencontre « A  contre-sens-unique ») — 

Annie Thonon, réalisatrice retraitée

PS : En réaction à l’article paru ce jour sur le site de l’AJP « Cartes de presse : pour dissiper un malentendu », même si, pour reprendre la phrase célèbre , « le journalisme est — aussi — un sport de combat » je trouve méprisant, à la fois pour eux et pour ceux qui aiment le sport, de traiter ceux qui apprécient le travail d’Alexandre Penasse de « supporters ». Il ne me viendrait pas à l’idée de qualifier Mme Béatrice Delvaux ou Mr Francis Van de Woestyne de « supporters » de l’un ou l’autre homme politique ou expert scientifique, et pourtant…  Je ne me considère donc pas comme un « supporter » de M. Penasse, mais, au risque de me répéter, comme quelqu’un qui sait reconnaitre et apprécier un vrai travail de journaliste.

Notes et références

 

  1. Cet état de chose nous a été confirmée à l’époque par l’attachée de presse distributrice des enveloppes.

 

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