
Par Serge Van Cutsem
Ce que l’ambassadeur d’Iran dit ce que nos médias refusent d’entendre
Il y a des entretiens qui dérangent non pas parce qu’ils sont extrêmes, mais précisément parce qu’ils sont raisonnés et raisonnables. Celui que Kairos, par la voix d’Alexandre Penasse, a réalisé avec S.E. Seyed Mohammad Ali Robatjazi, ambassadeur de la République islamique d’Iran en Belgique, au Luxembourg et auprès de l’Union européenne, est de ceux-là. Une heure de dialogue posé, factuel, sans esquive, à mille lieues du récit que nos grands médias ont soigneusement construit depuis le début du conflit.
Dès que l’Iran a été attaqué et bombardé par les Américains et les Israéliens, tout a été mis en place pour inverser l’agresseur et l’agressé : une inversion méthodique désormais habituelle. Pourtant, la première chose que cet entretien rétablit, c’est la chronologie incontestable. Depuis le 28 février, les États-Unis et Israël frappent le territoire iranien. Dès le premier jour, une école de la ville de Minab, dans le sud du pays, a été touchée par des missiles Tomahawk américains. Cent soixante-cinq écolières, âgées de 7 à 12 ans, ont été tuées.
Soyons sérieux et ne nous mentons pas, les États-Unis disposent, selon leurs propres déclarations, des systèmes de ciblage les plus sophistiqués au monde. L’ambassadeur pose donc la question dans toute sa brutalité : comment une telle « erreur » aurait-elle été possible ? En réalité, elle ne l’est pas. Il s’agit d’un ciblage délibéré de civils, un crime de guerre au sens du droit international humanitaire. Pourtant, dans les colonnes de nos journaux et sur les plateaux de nos chaînes, c’est l’Iran qui est présenté comme la menace, , c’est l’Iran qu’on accuse, c’est l’Iran qu’on somme de capituler. La rhétorique est rodée, le cadrage parfait…et totalement inversé.
Netanyahu et la bombe, c’est trente ans de mensonges documentés tout aussi incontestables. L’ambassadeur rappelle un fait vérifiable et rarement énoncé clairement dans nos médias : depuis les années 1990, Benjamin Netanyahu répète sans cesse que l’Iran sera doté de l’arme nucléaire « dans quelques semaines » ou parfois même « dans quelques jours » . Trente ans, la même prédiction, le même délai, le même néant. L’Iran n’a pas la bombe. Par ailleurs, L’AIEA[1], présente sur le territoire iranien, l’a vérifié et ne l’a jamais affirmé autrement.
En face, Israël possède un arsenal nucléaire clandestin estimé à plusieurs centaines de têtes, n’est signataire ni du TNP[2], ni de la Convention sur les armes biologiques, ni de celle sur les armes chimiques. Dans nos médias, cette réalité n’existe pas, elle est structurellement absente du débat public. L’accord JCPOA[3], conclu entre l’Iran, les États-Unis, la Russie, la Chine et trois pays européens, avait précisément réglé la question nucléaire en échange d’une levée des sanctions. C’est Trump qui l’a unilatéralement sabordé en 2018 alors que l’Iran l’avait respecté.
Quant au détroit d’Ormuz : c’est une arme économique que l’Europe feint de ne pas comprendre. Mais à présent, la question du détroit d’Ormuz a soudainement envahi les écrans occidentaux, comme si cette voie maritime venait d’être découverte. Eh oui …. Elle représente pourtant le transit d’environ 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole. Pour la Belgique, pays sans ressources énergétiques propres, fortement dépendant des importations, une perturbation durable de ce corridor sera une catastrophe économique directe : prix de l’énergie, coûts de production, inflation, approvisionnement industriel.
Mais la réalité n’est à nouveau pas celle diffusée par les médias, et l’ambassadeur est précis sur ce point : l’Iran n’a pas fermé le détroit. Il a posé une condition politique légitime, les navires des pays participant à l’agression ne peuvent y transiter. Les autres pays peuvent passer, moyennant coordination afin d’assurer la sécurité. C’est une posture de belligérant en état de légitime défense, pas un acte de piraterie. La nuance est capitale, et elle est absente du traitement médiatique dominant. Un regard nécessaire sur le passé est indispensable : en 1973, le président Nixon, en accord avec l’Arabie Saoudite fait en sorte que le pétrole se vende en dollars et les dollars soient recyclés en bons du Trésor américain, la boucle impériale parfaite. Cinquante-deux ans plus tard, la coercition militaire censée protéger ce système produit exactement l’inverse : elle accélère la dédollarisation, pousse les pays du Golfe à diversifier leurs transactions, et fait d’Ormuz non plus un verrou américain mais une variable d’incertitude que Washington ne contrôle plus. Car désormais les transactions se font en Yuan, plus en dollars.
L’ambassadeur vit en Belgique depuis deux ans, il connaît le pays, et il dit quelque chose que beaucoup de Belges pensent sans oser le formuler : la majorité de la population est contre la guerre, contre l’agression, favorable au droit international. Pourtant le gouvernement De Wever adopte une posture inamicale envers l’Iran, alignée sur Washington et Tel Aviv, comme il est d’usage. Le Premier ministre belge a évoqué la « libération » du peuple iranien pour justifier le soutien à l’agression. L’ambassadeur répond avec une logique implacable : on ne libère personne avec des missiles Tomahawk, on ne déverse pas la démocratie avec des bombes. L’Irak et la Libye, deux pays qui avaient renoncé à leur capacité de dissuasion, sont là pour en témoigner.
Ce que le gouvernement belge défend, dit l’ambassadeur, ce ne sont pas les intérêts du peuple belge, ce sont les intérêts et l’agenda d’un lobby dont l’influence sur la politique étrangère européenne est réelle, documentée, et rarement nommée.
La liberté de la presse et des médias est le dernier rempart.
Il revient à des médias comme Kairos de faire ce que les rédactions mainstream refusent : laisser parler ceux qu’on bombarde. Pas pour les absoudre, pas pour cautionner une politique ou un régime, qui ont leurs défauts incontestables, mais parce que le premier acte de résistance à la propagande de guerre, c’est d’entendre l’autre partie et pas censurer l’autre.
Cet entretien existe parce que l’ambassadeur de la République islamique d’Iran a choisi Kairos. Pas Le Soir, ni La Libre, ni RTL, ni la RTBF. Non, il a choisi Kairos. Ce choix dit quelque chose sur l’état de notre paysage médiatique et sur la responsabilité qui incombe à ceux qui refusent encore de s’y conformer.
[1] AIEA : Agence internationale de l’énergie atomique. Organisation intergouvernementale créée en 1957, rattachée au système des Nations Unies, dont le siège est à Vienne. Elle est chargée de promouvoir l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire et de vérifier que les États signataires du Traité de non-prolifération (TNP) respectent leurs engagements de non-militarisation. Des inspecteurs de l’AIEA sont présents en Iran et procèdent à des vérifications régulières sur les installations nucléaires iraniennes.
[2] TNP : Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Signé en 1968, entré en vigueur en 1970, il repose sur trois piliers : la non-prolifération (les États non nucléaires s’engagent à ne pas acquérir l’arme nucléaire), le désarmement (les États nucléaires s’engagent à réduire leurs arsenaux), et l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire (droit reconnu à tous les signataires). L’Iran est signataire du TNP. Israël ne l’a jamais ratifié.
[3] JCPOA : Joint Comprehensive Plan of Action (Plan d’action global conjoint). Accord signé le 14 juillet 2015 à Vienne entre l’Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) ainsi que l’Allemagne, encadrant le programme nucléaire iranien en échange d’une levée progressive des sanctions internationales. Les États-Unis s’en sont unilatéralement retirés le 8 mai 2018 sous l’administration Trump.




