Contribution extérieure

Nucléaire : notre cadeau empoisonné aux générations actuelles et futures

Image : Mr Doomits/Shutterstock.com

Dans les années 1980, la principale crainte de l’humanité n’était pas encore le changement climatique. C’était le déclenchement d’un conflit nucléaire, qui anéantirait une grande partie de l’humanité. C’était l’époque de la course aux armements entre les États-Unis et l’URSS, et de la doctrine de la « Destruction mutuelle assurée » (MAD en anglais), qui peut se résumer ainsi : « Tu as de quoi me détruire complète­ment, mais j’ai aussi de quoi te détruire complètement. Si tu m’attaques avec des armes nucléaires, je riposterai immé­diatement et nous serons détruits tous les deux, et l’humanité avec nous ». Les États-Unis et l’Union soviétique possédaient alors chacun plusieurs dizaines de milliers de têtes nucléaires, de quoi détruire la biosphère plusieurs fois.

À cette époque, lors d’une discussion, le professeur Pierre Piérart, biologiste à l’université de Mons et pacifiste militant bien connu en Belgique, me dit :

  • Vous rendez-vous compte que si, demain, un conflit nucléaire majeur devait anéantir la plus grande partie de l’humanité, leurs descendants ne pourraient jamais (même en plusieurs millénaires) reconstruire une société aussi développée que la nôtre ?
  • Pourquoi ?
  • Pour arriver à notre société développée, l’humanité a dû passer par plusieurs étapes, dont l’usage de minerais faciles à extraire, comme le silex à ras de sol, la tourbe, le charbon, le fer affleurant du sol, du pétrole suintant, etc. Si notre civilisation disparaissait, nos descendants ne pourraient plus passer par cette étape, car nous avons consommé tous les matériaux faciles à extraire. L’humanité serait limitée à l’âge de la pierre.

Cette conversation, je m’en souviens encore, et elle m’est souvent revenue en tête depuis. Aujourd’hui où l’on parle de l’épuisement des matières premières, la réflexion du professeur Piérart reste d’actualité.

Pour en revenir au sujet du jour, le nucléaire, je pose la question : quel cadeau laisserons-nous à nos enfants, petits-enfants et même à nos contemporains ?

Depuis 1990, avec la fin de la Guerre froide et de l’effondre­ment de l’Union soviétique, nous avons naïvement cru que l’époque des armements nucléaires était close. Les traités START et SORT ont conduit au démantèlement d’une grande partie des arsenaux nucléaires des deux superpuissances. Mais le nombre de têtes nucléaires opérationnelles reste considérable. Quant aux puissances intermédiaires (France, Grande-Bretagne, Chine), elles ne montrent aucune volonté de diminution de leur arsenal nucléaire. L’actualité nous montre aussi la volonté de certains autres pays, comme la Corée du Nord et l’Iran, de se doter de l’arme nucléaire.

Depuis les années 1990, les armes nucléaires ne sont plus qu’un concept. On parle de dissuasion nucléaire, mais pas d’emploi réel. Quel gouvernement serait-il assez fou pour utiliser réellement les armes nucléaires ? Mais non ! Tout le monde sait qu’il n’y a plus de dirigeant fou aujourd’hui.

Puis vient février 2022 avec l’attaque de la Russie contre l’Ukraine et les menaces de Poutine. On se repose la question des effets réels de l’emploi d’armes nucléaires par la Russie. Pour rassurer la population, on parle d’armes nucléaires tactiques, de champ de bataille. Lesquelles, étant « tactiques », n’auraient que des effets limités. Sauf que les rames nucléaires tactiques ont des puissances comparables à celles lancées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945.

Nul ne sait comment se terminera le conflit en Ukraine. Mais quoiqu’il en soit, il est évident que le nucléaire ne sera pas désinventé. Ce sera le cadeau de nos générations à l’humanité, pour toute la suite de son existence. Cadeau empoisonné pour plusieurs raisons.

Il y a d’abord l’existence même des armes nucléaires et la menace réelle d’emploi. Plus il y a d’armes nucléaires, plus est importante la probabilité que, un jour ou l’autre, accidentel­lement ou volontairement, une (des) arme(s) nucléaire(s) explose(nt). Qu’aurait fait Hitler s’il avait disposé de l’arme nucléaire en 1945 ? Que fera un futur dictateur fou ?

Ensuite, il y a la question des réacteurs nucléaires. Ce sont eux, les civils, qui produisent le plutonium nécessaire aux armes nucléaires. Dans les années 1960, lorsque le nombre de centrales nucléaires civiles a commencé à croître rapidement, tout le monde savait que l’on serait confronté à deux risques importants : la sécurité des réacteurs nucléaires et les déchets.

La question de la sécurité a été rapidement « résolue » : enceintes de confinement, surveillance stricte du fonctionne­ment des réacteurs, accès réglementés. Que l’on aime ou pas le nucléaire, il faut reconnaître que la culture de la sécurité nucléaire y est très importante. Cela n’a pas empêché les accidents de Tchernobyl (en 1986) et de Fukushima (en 2011) de se produire, avec les conséquences que l’on sait : irradia­tion immédiate, évacuation de zones contaminées par la radioactivité­ pour de nombreuses années, etc. Suite à ces accidents (notamment de Fukushima), différents « stress tests » ont été réalisés partout dans le monde. Ces tests ont montré que les centrales nucléaires étaient moins sûres que ce que l’on croyait. Depuis lors, des mesures supplémentaires ont été prises, notamment (mais pas uniquement) pour faire face aux menaces terroristes. Le retard pris dans le développement des futurs réacteurs EPR serait en partie dû à ces mesures de sécurité. Mais même si les mesures restent importantes, la technologie nucléaire est l’œuvre d’hommes. Et aucun homme n’est infaillible.

Cela n’empêche pas des responsables politiques de prôner le redéveloppement du nucléaire, voire la fabrication de petits réacteurs nucléaires.

Vient alors le problème des déchets nucléaires. Les cas des déchets civils et militaires se rejoignent. Dès le début de l’ère nucléaire, on savait que le fonctionnement (et le démantèle­ment) des centrales civiles et le démantèlement des armes produiraient des quantités importantes de déchets radioactifs. Les années 1960–1970 étaient celles de l’optimisme scientifi­que débridé. La science nucléaire en était à ses débuts et il était alors évident que les chercheurs trouveraient les moyens de se débarrasser des déchets nucléaires. Depuis lors, de nombreux chercheurs, ingénieurs et techniciens travaillent sur le sujet… sans trouver de solution réaliste. Les remises successives de prises de décision de l’Ondraf (organisme belge de gestions des déchets radioactifs) et autres organismes nationaux montrent bien l’incertitude et le désarroi des milieux impliqués.

Les déchets radioactifs ne sont pas des déchets ordinaires. Certes, les quantités sont très inférieures à celles des déchets industriels et domestiques. Mais leur dangerosité dure des siècles, voire des millénaires pour les plus dangereux. Rappelons que les déchets les moins dangereux des centrales nucléaires devront être conservés environ 300 ans avant que les risques radioactifs deviennent faibles. Il y a 300 ans, Louis XV était un tout jeune roi de France. Même si, aujourd’hui, on arrêtait tous les réacteurs nucléaires, si on démantelait toutes les armes nucléaires du monde, les générations futures lointaines auront à gérer les déchets.

La récente invasion de l’Ukraine par l’armée russe a révélé un autre point que l’on avait négligé jusqu’ici. Le nucléaire civil est une technologie de paix, pas de guerre. Pour que les réacteurs fonctionnent avec le maximum de sécurité, il faut que les lieux où ils sont localisés soient en paix. L’accès réglementé et sécurisé aux salles de contrôle, la surveillance et la sécurité physique des réacteurs et des piscines de stockage des déchets radioactifs ne sont possibles qu’en temps de paix. On l’a vu avec les dégâts (apparemment mineurs) observés lors de la prise de contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijia par l’armée russe. On n’est pas à l’abri de tirs de fusils ou d’armes lourdes contre des bâtiments des centrales nucléaires, voire de pressions diverses sur les techniciens et responsables des réacteurs. Et quid si, volontairement ou par accident, une bombe ou un missile explosait en plein milieu d’une piscine de stockage de matière radioactive ? Il n’y aurait pas d’explosion nucléaire, mais la quantité de radioactivité vaporisée serait comparable ou plus importante que celle émise lors de l’accident de Tchernobyl.

On le voit, le nucléaire (militaire et civil) nous survivra pendant des siècles, voire plus. Quoi que nous fassions aujourd’hui, ce sera aux générations futures de gérer nos problèmes. Pour que, aujourd’hui, nous puissions vivre confortablement.

C’est ce cadeau-là que nous offrons à nos contemporains, nos enfants, nos petits-enfants et leurs descendants.

Michel Wautelet
Professeur émérite de l’Université de Mons

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