Contribution extérieure

Ne vous laissez jamais posséder!

M.S. est née en pleine dictature allemande. Le présent lui rappelle dangereusement cette époque. Elle nous avertit du risque qu’elle revoit aujourd’hui, face à une prise en charge totalitaire de nos vies par le pouvoir politique, et la nécessité de l’engagement, de la conscience, qui permettent de dire « non ». Nous reproduisons ici le courrier qu’elle a envoyé à la rédaction. 

A l’équipe de Kairos, 

Je me permets de vous écrire parce que le temps presse, que les choses vont vite et que je constate malheureusement que l’histoire se répète et cela m’attriste et m’inquiète pour les générations futures.

Aujourd’hui, vu ce que nous vivons, je ressens profondément le besoin de témoigner de ce que j’ai vécu enfant car je ne veux pas que les jeunes subissent le même sort que moi.

Je m’explique. Je suis née en 1935, à Berlin. Je suis née dans l’antre de la bête et tout mon monde allait s’effondrer devant mes yeux alors que je n’étais qu’une enfant. Mon père était artiste peintre, ma mère travaillait dans une maison comme gouvernante.  Nous vivions chichement dans un appartement éclairé par le ciel.

Mon premier mot fut : « Atelier ». Je vivais dans l’odeur de la peinture et de l’essence de térébenthine. Au bout de quatre années de guerre, nous avons tout perdu. L’atelier est parti en poussières. Ma mère est morte de tuberculose. Mon père artiste, d’abord obligé de travailler pour l’effort de guerre dans une usine, sera envoyé sur le front de l’est où il contractera le typhus cérébral, maladie dont les séquelles finiront de l’achever bien des années plus tard en 1971.

Dans le lazaret où, paralysé, il passera plusieurs mois, il échappera à la mort grâce à ma grand-mère qui viendra le récupérer. Le médecin nazi du lieu avait annoncé lors d’une visite que, selon la formule, si elle ne le reprenait pas, « Wie Himler in den himmel » (« Comme dit Himler, au ciel »). Je revois encore ce petit homme, un peu grassouillet, aux yeux sadiques. J’avais 7 ans. Je l’entends encore qui condamne froidement mon père parce qu’il était devenu un poids non essentiel. Mon père confirmera plus tard que la nuit, des compagnons de chambre disparaissaient ; leurs familles étaient « venues les rechercher ».

En 1942, on évacue la population civile de Berlin dans les villages avoisinants. Alors que tout semble perdu pour les fous qui mènent cette guerre, l’endoctrinement continue. On dirait même que la machine s’emballe. L’école est au service du pouvoir.

J’ai 7, 8 ans, je vais à l’école. Tous les matins, avant de commencer, on nous fait réciter le salut à Hitler. À mon âge, je le connais encore. C’est dire que la machine de décervelage, d’endoctrinement et de fabrique du consentement a bien fonctionné. Elle laisse des traces. Une mémoire de choses laides qu’on voudrait enfouir, mais qui traîne, là, quelque part et qui aujourd’hui se réveille. Elle doit parler, témoigner. 

Je vous transmets le texte en allemand et sa traduction afin que vous puissiez vous rendre compte des mots qu’on nous faisait apprendre et réciter chaque matin.

Wir müssen unseren Führer grüszen

Nous devons saluer notre Führer

Du brachtes uns Arbeit

Tu nous as donné du travail

Du brachtes uns Brot

Tu nous as donné du pain

Du wahrst Unseren Helfer

Tu as été notre Sauveur

aus bitters Not

dans les pires dangers

Wir grüszen Dich mein Führer

Nous te saluons mon Führer

Heil Hitler

Un jour, en revenant de l’école, j’explique la chose à mon père. Hors de lui, il me dit : « Le matin, on dit bonjour » et il me somme de ne pas réciter cette « prière » le lendemain.

Enfant obéissante, parce que j’aime mon père, que je crois en sa parole, je m’exécute. Le lendemain, du haut de mes 7 ans, je ne me lève pas et je ne prononce pas un mot car j’ai appris à écouter et obéir à mes parents. Mon père sera convoqué. Il échappera à d’autres conséquences car dans le village, il est perçu comme fou. C’est un artiste. Les gens ne comprennent pas. Pour ma part, je récolterai une punition et devrai recopier 300 fois : « Je dois saluer mon Führer».

Ne voulant pas être punie à nouveau, je finirai par dire la chose comme tout le monde tous les matins.

Et puis, ce qui me restait de famille était en danger : ma grand-mère, ma tante, mes cousines, mon cousin et mon oncle qui avaient réussi à échapper jusque-là aux déportations.

Ainsi, le système avait mis la main sur moi. Par la peur, il avait réussi à rompre le lien avec mon unique parent. Je devais me soumettre à l’ordre, ce nouvel ordre qui, aujourd’hui, semble ressurgir de ses cendres. Mais j’avais une chance.

Chez moi, tout le monde était conscient. Les adultes par leur engagement ont préservé un espace de pensée et de liberté malgré l’oppresseur très puissant et terrorisant. Aujourd’hui, à 86 ans, je suis mère de 4 enfants, grand-mère de 8 petits-enfants, et arrière-grand-mère de 2 enfants.  Je le suis parce que des adultes ont dit : « Non ». Ils ont veillé courageusement, avec le peu de moyens qu’ils avaient et beaucoup de souffrances, sur nos vies qui commençaient dans le chaos total et l’effondrement d’une humanité.

Courage, parents ! Ne laissez jamais un état, un système politique prendre possession de vos vies et de surcroît de celles de vos enfants !

M.S., 86 ans

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