Contribution extérieure

Le journalisme est mort, vive le journalisme !

- C’est quoi être journaliste aujourd’hui ?
- Je ne peux pas réellement y répondre, j’ai quitté la profession(1) il y a 7 ans… mais je peux témoigner de mon vécu, de mon expérience.

J’ai bossé en radio pendant 12 ans dans la plus grosse boîte privée de radio-télé du pays (concurrente directe du service public). J’étais pratique : je pouvais être mise à tous les postes ou presque. J’ai commencé par présenter la météo, puis les flashs et les journaux. J’ai aussi été reporter sur le terrain. Des conférences de presse institutionnelles aux faits divers, en passant par les marronniers (sujets récurrents traités chaque année par les médias, comme les soldes par exemple ou la rentrée des classes), j’ai couvert une diversité de sujets : un procès aux assises, des inondations, les maraudes en hiver… aussi des sujets politiques et internationaux (mais sans jamais aller à l’étranger).

À vrai dire, aujourd’hui, peu de sujets que j’ai été amenée à traiter se rappellent à mon bon souvenir… faute le plus souvent d’intérêt de et pour ces sujets. Cela peut aussi s’expliquer par le fait d’avoir eu ce sentiment à un moment donné d’être une machine à donner de l’information (on lit, on digère vite et on recrache), à consommer des sujets et à simplifier parfois à outrance pour rentrer dans le cadre dictatorial du timing (« Une interview, c’est maximum 40 secondes »). Tout cela pour quoi ? Soi-disant pour que « Jocelyne de Charleroi se sente concernée ». Mais Jocelyne l’a-t-elle seulement été ? Qui est-on pour définir ce qu’elle veut, souhaite voir et entendre ?

Politique de nivellement par le bas, notamment dans le choix des sujets (quand ils ne sont pas porte-parole, quel rôle réel d’information – au sens d’« instruire de quelque chose » — ont encore les médias mainstream?), cupidité et radinerie de l’employeur (« toujours plus avec moins de moyens »), contrats précaires, manque de transparence (ce qui pouvait exacerber la concurrence au sein des employés) et parfois d’humanité… j’ai vu et vécu l’envers du décor pendant 12 années. Quand j’ai quitté l’entreprise, je pouvais me prévaloir d’être la plus vielle pigiste à n’avoir jamais été virée, ni employée sous contrat (tous les autres pigistes avaient soit été licenciés à un moment donné, soit engagés), quel privilège ! Cela étant, il y a aussi des bons souvenirs, et quelques collègues qui vous aident à adoucir le quotidien.

Je continue à croire aujourd’hui que le journalisme est un beau métier. Parmi ses facettes : celle que chaque jour peut être l’occasion d’apprendre et de partager ce qu’on a appris aux autres. L’occasion aussi d’élargir sa vision du monde ou d’une réalité, qu’elle soit proche de chez soi ou loin, très loin d’où l’on vient. Mais ce que font du métier ceux/celles qui œuvrent à la politique des médias mainstream (dont les actionnaires) tuent la noblesse de la profession.

En revenant aujourd’hui à tâtons à l’écriture journalistique (par le biais de cet article-témoignage), je me rends compte de mon déni, des illusions que j’ai entretenues toutes ces années. J’ai aimé croire au fait que j’étais libre et objective au sein de la ligne éditoriale qui m’était donnée. J’ai cru aussi que j’apportais ma petite pierre à l’édifice en proposant de traiter des sujets dits moins faciles, plus complexes ou éloignés des préoccupations quotidiennes de l’auditeur lambda. Mais tout cela, c’était de la soupe. Même préparée et agrémentée avec la meilleure intention du monde, cela reste de la soupe. Je l’ai servie pendant des années… pour enrichir un groupe privé européen. Je n’ai pas honte en l’écrivant ; ma lucidité me donne presque chaud au cœur aujourd’hui.

Oui, l’objectivité est un leurre. Rien, ni personne n’est neutre, et encore moins en tant que journaliste. Il n’y a qu’en s’accrochant aux faits que l’on peut espérer l’être, mais cela impose de se demander qui donne les faits (quelles sont les sources? Si tout le monde a les mêmes sources, comment se fabrique l’information dite objective ?). Il y a aussi le choix des sujets par les rédactions (quels critères de choix prévalent ?), leurs hiérarchies (qu’est-ce qui sera mis en titre, en évidence ?), le timing (le temps consacré à tel sujet plutôt qu’à un autre)… tous ces facteurs sont subjectifs et nous sommes nous-mêmes, en tant qu’être humain, un filtre subjectif de la réalité que l’on voit, observe, décrit. Ne dit-on pas que l’observateur influence ce qui est observé ?

Une fois que l’on a déchanté sur l’objectivité du journaliste, reste à réenchanter le métier, se réinventer. Mais avant, des questions me viennent : Quand me suis-je endormie ? Quand décide-t-on de se taire ? De renoncer et d’accepter de niveler par le bas ? C’est pernicieux… De mon expérience, on se laisse « l’air de rien », formater à petit feu, pour in fine se laisser littéralement bouffer par l’entreprise. Ainsi au fur et à mesure, notre esprit critique se perd ou s’épuise. On accepte, on banalise, on se lisse, on s’indiffère… pour devenir froid, automatique et rigide, comme un robot ou une machine. Et puis, à force de ruer dans les brancards (comme contester la légitimité de certains sujets(2) ou encore les conditions de travail), soit on se marginalise, soit on s’use. Reste alors le choix de partir ou d’accepter de se fondre dans la politique de la boîte. Moi j’aurai tenu 12 ans, vaille que vaille… 12 années de complicité. Pendant ce temps, j’en ai vu vendre leurs idéaux au profit d’un siège de présentateur, de rédacteur ou d’un salaire plus confortable. Il y en a qui rêvait d’être reporter de guerre et ont fini dans une cage en verre qui leur faisait office de bureau. Quand l’ego l’emporte…

Et aujourd’hui ? Quid de ma volonté de rester curieuse ? De dénoncer les injustices ?

Moi, ce que je souhaite aujourd’hui, c’est de pouvoir retrouver ma voix, aussi pour en porter d’autres, celles qui n’en n’ont pas ou peu dans les médias mainstream.

Ce que je souhaite aujourd’hui, c’est témoigner et rendre compte de certaines réalités pour ceux/celles qui les vivent et pour ceux/celles qui en sont parfois radicalement éloignés. Leur dire simplement : « Ça existe. Qu’est-ce qu’on en fait ? ».

Ce que je souhaite aujourd’hui, c’est pouvoir m’exprimer avec le cœur (je ne suis pas un robot) et être humain pour tenir compte de l’humain.

Et pour cela, nul besoin d’avoir le titre de journaliste.

Il ne s’agit plus aujourd’hui de s’illusionner : le journalisme est politique. On peut être un journaliste libre et indépendant, sans carte de presse et sans être repris sous aucune bannière (cela existe, oui) tout en étant engagé dans des causes et avec tout son être.

Sus à l’hypocrisie, assumons ! C’est la moindre chose pour tendre vers l’honnêteté, à défaut d’une soi-disant objectivité.

Mahé

  1. Je parle ici du métier de journaliste mainstream (massmédia) dans un monde de blancs (eurocentré).
  2. Parmi les critères, selon moi, qui fait qu’un sujet valait la peine ou non d’être illustré (c.-à‑d. faire l’objet d’un reportage), il y a la portée de ce sujet au-delà de la/des personne(s) concernée(s) : est-ce qu’il touche à quelque chose de plus macro ? Donne-t-il lieu à un fait de société ou est-ce purement anecdotique?