
Par Serge Van Cutsem
« On ne peut pas demander à une machine d’être géniale pour soigner ou coder tout en lui imposant d’être stupide sur les sujets de société. En voulant transformer l’IA en instrument de pédagogie morale, les institutions répètent l’erreur des médias mainstream. Mais là où la censure augmente, le besoin de voir devient impérieux. Bienvenue à l’aube du crépuscule des censeurs, où l’IA privée s’apprête à remplacer les modèles muselés. »
J’avais relevé dans la précédente publication que l’émergence massive des médias alternatifs au cours des dernières années est trop souvent analysée à l’envers. On scrute leurs intentions ou on les accuse de propagande, tout en évitant la question fondamentale : pourquoi sont-ils apparus en si grand nombre et si rapidement ? La réponse tient dans une loi simple : la fonction crée l’organe. Ces médias sont nés du vide laissé par la presse traditionnelle, un « quatrième pouvoir » censé surveiller l’État qui s’est transformé en un chien bien dressé des trois autres pouvoirs. Les médias alternatifs ne sont pas une contestation idéologique par principe ; ils sont le miroir révélateur d’une réalité médiatique que le système dominant ne veut plus voir. Et si ce reflet dérange, ce n’est pas la faute du miroir, mais bien de ce qu’il donne à voir.
Aujourd’hui, ce même phénomène de « muselage » s’attaque à une nouvelle frontière : l’intelligence artificielle et le cas de la mutation d’OpenAI est certainement le meilleur révélateur de ce symptôme. En effet, on a pu observer le passage brutal d’un outil d’exploration du réel à un instrument de « pédagogie morale » numérique. Le parallèle avec le monde de la performance est frappant : imaginez qu’on impose de nouvelles normes étranglant la puissance des Formule 1 afin qu’elles ne dépassent pas le 80 km/h, tout en espérant que les spectateurs restent aussi nombreux. C’est une mission impossible, tout comme on ne peut pas demander à une machine d’être géniale pour coder ou soigner, ceci dans des domaines exigeant une analyse brute et sans tabou des causes et des effets, tout en lui demandant d’être stupide, prudente ou biaisée dès qu’elle aborde les sujets de société ou politique.
Cette volonté de maintenir une cohérence narrative au détriment de la compréhension du réel crée une schizophrénie algorithmique. À l’instar des médias « de grand chemin » qui diffusent des récits avalisés par le pouvoir, les IA globalisées deviennent des diffuseurs de narratifs imposés. Mais ce bridage idéologique a un coût, tant cognitif que énergétique, car maintenir des filtres complexes de censure sur des modèles géants est un gouffre de ressources qui dégrade l’efficacité de l’outil. La censure n’est pas seulement une barrière idéologique, mais un poids technique, car une IA qui doit vérifier chaque mot ou phrase par rapport à un « guide de style moral » avant de répondre est intrinsèquement moins performante et plus énergivore qu’une IA qui traite l’information de manière fluide.
La rupture de confiance qui a poussé les citoyens vers les médias alternatifs se reproduira inévitablement avec l’IA. Si les outils globalisés préfèrent la pédagogie morale à la vérité factuelle, ils seront délaissés. Le public ne restera pas pour un spectacle bridé à 80 km/h. La solution émergera mécaniquement par la décentralisation : le remplacement des IA globalisées et censurées par des IA privées et locales. Ces dernières seront non seulement plus respectueuses de la liberté d’analyse, mais aussi plus sobres énergétiquement, car débarrassées de la lourde police de la pensée algorithmique. Un IA globale est organisée verticalement, elle est imposée par des géants comme OpenAI, tandis que les IA privées sont décentralisées sur une base horizontale. C’est le prolongement direct du monopole des médias traditionnels rachetés par des milliardaires qui est à l’opposé des médias citoyens financés directement par des dons et des abonnements sans même subir l’influence des publicités.
Plus une censure augmente, plus elle valide l’existence des alternatives. C’est le mécanisme même du « miroir ». Plus on essaie de cacher l’image, plus le besoin de voir devient impérieux. Je reviens sur cette métaphore, la vérité et la réalité, c’est comme un fleuve, on peut tenter de le ralentir, l’eau finira toujours par passer, et au plus grand est le barrage, au plus violent sera le passage en force.
Tant que les institutions, qu’elles soient médiatiques ou technologiques, refuseront de se regarder dans le miroir des tensions et des contradictions qu’elles génèrent, de nouveaux espaces de liberté continueront de se multiplier. Avec l’IA, les censeurs sont face à une impasse : on ne peut pas briser son “intelligence” sans rendre l’outil obsolète et lassant. Le réel finit toujours par trouver son propre canal.




