LA LOTERIE NATIONALE : FORMIDABLE INSTRUMENT DE CONSERVATISME SOCIAL

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LA LOTERIE : UN LONG PASSÉ… PLEIN D’AVENIR ?

Leaders, la revue du Cercle de Lorraine, consacrait en 2013 un dossier à la Loterie nationale, « créatrice de chances chargées d’histoire ». Le Cercle de Lorraine sait de quoi il parle, lui qui réserve son prestigieux lieu « aux dirigeants d’entreprises, professions libérales, aux diplomates et fonctionnaires européens ainsi qu’aux personnalités du monde académique et politique ». Avec un droit d’entrée unique de 1 750 euros et une cotisation annuelle de 1 530 euros, il vous faudra déjà quelques billets gagnants pour franchir les portes et obtenir la carte de membre, « précieux sésame qui vous donnera accès au Cercle »(1)

Après plus de 80 années d’existence, la Loterie nationale est une institution en place. Philippe-Edgar Detry, qui n’est autre que le petit-neveu du fondateur de la Loterie nationale et membre du Cercle de Lorraine, est le manager du service mécénat, première du pays dans le domaine. C’est que la Loterie, outre le fait d’être d’une puissance idéologique considérable, s’entoure d’une armure de protection symbolique sans commune mesure qu’est le mécénat. Car pourquoi attaquer la richesse si on en distribue une partie ? Pourquoi reprocher aux membres du Conseil d’administration de la Loterie de gagner des sommes indécentes, alors qu’ils « réalisent des rêves, soutiennent des sportifs, aident les initiatives culturelles à se développer et donnent un maximum de chances aux jeunes (…) En partie grâce à vous, car chaque fois que vous jouez, vous aidez ! »

On ne mord pas la main qui nous nourrit. Quand on soutient financièrement le Conseil National de la Protection Animale, les petits producteurs des pays du sud, PAN Europe et ses actions en faveur de l’utilisation de solutions alternatives aux pesticides, Be Gold qui aide les jeunes sportifs, le Belgian Paralympic Committee qui aide les athlètes atteints d’un handicap physique, visuel ou mental, Vétérinaires Sans Frontières au Rwanda, l’asbl Take Off qui met gratuitement à disposition des enfants malades les moyens informatiques leur permettant de suivre les cours, etc. quand on est l’une de ces structures qui reçoit une partie des 185 300 000 euros sous forme de subsides, ou des 14 500 000 euros sous forme de sponsoring, il y a peu de chances qu’on critique la Loterie nationale(2), qu’on demande son éradication sous l’argument que promouvoir la richesse dans un système qui s’emploie à créer la misère est une indécence anti-démocratique. Il y a ainsi une entente tacite entre les grosses fortunes installées et le plus souvent familiales, les politiciens, les joueurs et les bénéficiaires du mécénat. S’attaquer au premier mécène du pays ne se fait ainsi pas sans le risque de voir se constituer un front de réactions outrées émanant de divers milieux. 

Derrière cette entente tacite se construit par ailleurs implicitement l’opinion que ce n’est qu’une liberté de chacun que celle de devenir riche, que ceux qui le sont déjà ont travaillé pour, créent de l’emploi, sont indispensables à la société. Bien évidemment, c’est là une vaste plaisanterie et la réalité socio-économique le démontre aisément : les grosses fortunes sont des parasites de la société, qui distribuent en aval ce qu’on ne leur prend pas en amont, entrepreneurs se pavanant à Viva For Life ou stars multimillionnaires avec comptes en banques dans un paradis fiscal plastronnant aux spectacles des Restos du Coeur, s’attirant les glorioles de la bienfaisance. Ainsi, point de soucis, pendant que les membres du cercle de Lorraine créent de la misère, leur collègue Philippe-Edgar Detry s’emploie à créer du rêve. Et ils achètent le silence des politiciens en les rémunérant grassement pour des postes inutiles au Conseil d’administration de la Loterie nationale, d’où ils arrosent leurs collègues des Ministères qui reçoivent « une enveloppe avec laquelle ils vont jouer à saint Nicolas »(3)

L’HISTOIRE DE LA LOTERIE NATIONALE 

Revenons un peu en arrière. Nous sommes en 1934, les finances vont mal à la suite de la grande récession des années 30 et René-François Detry, alors chef de cabinet du ministre des colonies, propose de mettre en place une loterie dont les recettes alimenteront la colonie. Branle-bas de combat : affiches, films publicitaires, panneaux lumineux, colonisation de la presse et de la radio, cartes postales, sous-verres… le succès est au rendez-vous. Mise en arrêt lors de la seconde guerre mondiale, l’institution reprend du poil de la bête et se mue en Loterie du Secours d’Hiver dont l’objectif est d’aider la population belge d’après-guerre. Reprenant ses tâches d’origine, destinée à la colonie, elle se tourne toutefois progressivement vers une activité de mécénat pour venir en aide aux « Belges dans le besoin ». En février 1953, suite à un raz-de-marée meurtrier, la Croix-Rouge de Belgique reçoit la moitié des bénéfices d’un tirage spécial. 

Avec l’« indépendance » du Congo en 1960, de Coloniale, la Loterie devient Nationale(4) et gagne son succès, son chiffre d’affaires grossissant chaque année et redistribuant des gains à divers organismes, comme la Fondation Roi Baudouin, le Centre Antipoisons, Child Focus, la Monnaie, Bozar, Europalia… Elle reverse aussi des subsides « via des appels à projets visant le développement durable, la lutte contre la pauvreté et la réalisation des objectifs du millénaire ». Enfin, elle s’immisce également dans les communes, les quartiers, aidant financièrement à l’édification de plaines de jeux, à l’organisation d’une fête de village ou d’une compétition sportive. 

« Aujourd’hui plus que jamais la Loterie nationale est soucieuse de son image et à la pointe de la communication »(5), car il lui faut faire accepter ce fabuleux paradoxe de faire financer volontairement par les plus pauvres la formation de quelques nouveaux riches, et ainsi participer à une forme d’impôt inversé où plusieurs donnent pour un seul. Dotée d’une notoriété tous azimuts, bénéficiant d’une aura correspondant à l’image qu’elle veut donner d’elle, la Loterie nationale a les moyens d’acheter le silence des autres, permettant ce formidable tour de prestidigitation qui consiste à éteindre la contestation contre la richesse scandaleuse en illusionnant des sujets qu’ils pourront le devenir. Pourtant, au vu des probabilités de gagner le gros lot, la Loterie nationale est surtout créatrice de malchance, que les joueurs et ceux qui assistent au spectacle du « grand gagnant » éludent du seul fait d’un espoir faisant fi de la réalité. 

AUTOPSIE DE LA LOTERIE NATIONALE : AU CŒUR DE L’ORGANE DE PROPAGANDE ET DE LÉGITIMATION DE L’ARGENT ROI 

La loterie nationale est une vaste machine à l’engrenage bien rôdé. Régie par la loi du 19 avril 2002, elle a un chiffre d’affaires qui tourne autour de 1 milliard 200 millions par an. Son Conseil d’administration (CA), nommé par le roi (c’est-àdire le gouvernement fédéral) est composé de 14 membres nommés pour 6 ans et reconductibles(6)

C’est en plongeant dans les arcanes de la Loterie Nationale que se révèlent les rouages d’un système total qui récompensant ses administrateurs, maintenant l’illusion du « et si c’était vous ! » à coup de marketing omniprésent, distribuant subsides et sponsoring, s’assure un cadenassage de la pensée. Difficile de percevoir alors le principe qui couve en son sein même, à savoir l’idéologie profondément indécente de l’enrichissement individuel au détriment des autres. 

C’est d’abord l’administrateur délégué, qui préside le Comité de direction, Jannie Haek, qui bat les records d’apnée, touchant à lui seul la coquette somme de 290 000 euros par an. Jannie Haek n’est plus dans le radar de Cumuleo(7) depuis 2005, mais quelques recherches suffisent à cerner le personnage. Celui dont le mentor est Étienne Davignon(8), a cotoyé quelques pontes du Parti socialiste (Louis Tobback, Luc Van de Bossche, Johan Vande Lanotte) et a été impliqué dans divers cabinets ministériels. Les derniers mandats de 2005 montrent qu’il était à la fois rémunéré pour des fonctions de directeur de cellule stratégique et de politique générale, administrateur délégué de ASTRID SA (Télécommunication) et administrateur délégué à la SNCB. L’individu, licencié en sciences politiques, vivant à Bruges, a démarré sa carrière politique comme inspecteur du Ministère des finances. Avant ASTRID, il a été Président de la BIAC (qui assure la gestion de l’aéroport de Bruxelles). En 2013, il saute du poste d’administrateur délégué (CEO) de la SNCB-Holding qu’il occupait depuis 2005 à celui d’administrateur délégué de la Loterie Nationale… Pas de chômage pour Haek. Il est ou a été par ailleurs membre du conseil d’administration de diverses organisations (NV LSO, BOIC, NVB, PMV, Comité exécutif de la Loterie européenne)(9). Le 23 septembre 2013, au forum des membres de Guberna qui a pour hôte la Loterie nationale, Jannie Haek intitule son speech « Devenez scandaleusement riche », pour un parterre dont la plupart le sont déjà. 

LA MAFIA DU CA DE LA LOTERIE NATIONALE 

Les membres du CA de la Loterie nationale sont, en 2017 : 

  • Frédéric Van Der Schueren  : le tout frais président est issu du privé. On sait qu’il est directeur “Liquidity and Capital Management” à la banque Belfius et proche du MR où il collabore avec le centre d’études du parti (centre Jean Gol).
  • L’ancien président, Jean-Marc Lietart, actuellement « simple administrateur », émane du PS. Il avait en 2015 trois fonctions/mandats rémunérés(10) : chef directeur de cabinet adjoint au Gouvernement de la Communauté française, administrateur de la Loterie nationale, administrateur-délégué de FONSOC, asbl qui gère les finances du PS, outre les postes non rémunérés.
  • Eddy Peeters  : outre son mandat à la Loterie nationale, il est rémunéré comme directeur de la cellule stratégique et de politique générale au cabinet du ministre Kris Peeters.
  • Annemie Verhoeven  : CD&V Anvers, inconnue dans Cumuleo.
  • Herman De Bode  : ancien de chez Mc Kinsey et comme chef de cabinet du ministre N-VA Jan Jambon, il préside depuis le 1er janvier 2017 le conseil d’administration d’Infrabel (poste pour lequel il perçoit une partie annuelle fixe de 27 200€, complétée par une partie variable constituée par les jetons de présence aux réunions de 500€ par conseil et 400€ par comité et d’une indemnité annuelle pour frais de fonctionnement de 2 400€(11)). Il est également membre du comité de nominations et rémunérations de PMV (où il a touché 2 250€ en 2016), sorte d’organismes qui fournit des fonds aux entreprises et où il retrouve Jannie Haeck qui a lui touché en 2016 10 538€ (6 198€/an et 620€ par CA)(12). Tout cela s’ajoute à la somme qu’il perçoit pour son poste d’administration au CA de la Loterie.
  • Carine Doutrelepont  : avocate aux Barreaux de Bruxelles et de Paris, enseigne à la Faculté de droit de l’Université libre de Bruxelles ainsi qu’à l’Institut d’études européennes, a assisté le Sénat ainsi que représenté le gouvernement lors de négociations liées à la propriété intellectuelle.(13) Elle a notamment été administratrice chez Proximus, membre de la Fondation Roi Baudouin, experte auprès de la Commission européenne.(14)
  • Frédéric Cauderlier  : Ancien journaliste de RTLTVI pendant 11 ans et actuel porte-parole du Premier ministre Charles Michel.
  • Ermeline Gosselin  : cheffe de cabinet de Elio Di Rupo à la ville de Mons et ancienne porte-parole du PS.
  • Bart Stokmans  : pas de données pour lui.
  • Eric Poncin  : secrétaire général du CDH, pré
    sident de Sofico, vice-président de Spaque.
  • Karl Dhont  : expert belge sur les paris, il est à la tête de la cellule anti-corruption de l’UEFA. Ne jouant pas dans la cours des petits, il est Founder, partner & investor de la SICAV (société d’investissement à capital variable) luxembourgeoise Tartaros, membre et trésorier du Gent Jazz et professeur invité à la VUB.
  • Lin Van Poucke  : juriste, coordinatrice du service étudiant au sein de la N-VA(15).

Clarisse Albert  : considérée comme le bras droit de Didier Reynders, elle a comme fonctions/mandats rémunérés en 2015 : administratrice de la Loterie nationale, administratrice de la RTBF, membre du bureau/comité exécutif de Ecetia Finances. Elle est en outre administratrice de la Régie Média Belge, présidente de La Besace asbl, administratrice chez Le Forum asbl, à Belgian Media Ventures sa, The Content Company sa. 

Clairement, les nominations sont très politiques… car on ne promeut pas au « win for life » du CA de la Loterie nationale n’importe qui. 

QUE GAGNE UN ADMINISTRATEUR DE LA LOTERIE NATIONALE ? 

Petit calcul : 

Pour le président :
2 500€/mois x 12 = 30 000€. 

Entre 750 et 1 000€ de jetons de présence par CA. S’il y allait chaque fois, il aurait donc entre 24 000€ et 32 000€ rien qu’en jetons de présence. Le président est donc sûr de toucher 30 000€ + les jetons de présence, ce qui l’amène certainement à une rémunération proche des 50 000€. 

Pour les administrateurs : 1 250€/mois x 12 = 15 000€. 

Entre 500 et 1 000€ de jetons de présence par CA. S’il se rend à tous les CA, l’administrateur touche donc entre 16 000 et 32 000€. On peut donc supposer qu’il gagne au minimum et au total 25 000€ par an. 

Au total, la seule direction politique de la loterie revient à un peu plus de 700000€ par an, le CA de la structure obtenant le record du coût le plus cher. « La Loterie nationale a consacré 425 000€ à son CA en 2014 (…) Le coût de son CA dépasse même le niveau médian des coûts calculés par Guberna. »(16) Il faut bien ça quand on est « créateur d’espoir »… pour les autres. Et c’est connu, l’espoir fait vivre ! 

Certes, il faut bien que les administrateurs adoptent dans la pratique ce à quoi ils invitent leurs joueurs, moins chanceux qu’eux, à devenir : « scandaleusement riches ! » Question d’équilibre. 

A.P. 

  1. www.cercledelorraine.be
  2. S’il faut préciser, nous n’attaquons en rien les structures subsidiées, bien évidemment, nous montrons en quoi les subsides peuvent suborner d’une certaine façon les sujets, et, pris dans la nécessité de continuer leur activité, de briser toute critique radicale.
  3. Selon le député Georges Gilkinet, voir Alteréchos, avril 2017, qui consacre un dossier à la Loterie nationale.
  4. Elle sera toutefois durant une courte période intermédiaire appelée « Loterie Africaine », jusqu’en 1962.
  5. Leaders, numéro 168, novembre 2013.
  6. www.loterie-nationale.be/fr/a-propos-de-nous/qui-sommes-nous/structure
  7. « Cumuleo travaille au développement du cadastre centralisé des rémunérations et des avantages en nature des mandats publics et des mandats dérivés. » https://www.cumuleo.be.
  8. Lorsque le journaliste révérencieux du Soir demande à Jannie Haek si au cours de son parcours des gens l’ont marqué et l’ont fait grandir et franchir des étapes, l’intéressé répond : « Eh bien oui, et de façon peut-être étonnante : sans doute Étienne Davignon, ça m’a toujours frappé, honnêtement, on a eu des contacts dans le cadre de différents dossiers, chaque fois on apprend quelque chose, et surtout le fait qu’il sait de façon bien équilibrée être le captain of industries, en même temps le visionnaire et en même temps être un peu ’’ le commis de l’État’’ (c’est Jannie Haeck qui mime les guillemets) qui assure qu’on reste un un peu (sic) dans dans l’intérêt général… et honnêtement, c’est incroyablement fort ». http://www.lesoir.be/1119965/article/ economie/rdv-ceo/2016-02-12/jannie-haek-loterie-nationaleavec-etienne-davignon-on-apprend-chaque-fois-quelq .
  9. http://www.guberna.be/sites/default/files/general/CV%20JANNIE % 20HAEK_eng_0.pdf
  10. On cite ici leurs mandats 2015, derniers en date sur le site Cumuleo, mais ils sont tous administrateurs, en 2017, de la Loterie nationale.
  11. www.infrabel.be/sites/default/files/documents/corporate_ governance_fr_2015.pdf .
  12. www.pmv.eu/nl/over-pmv
  13. www.doutrelepont.be/avocats/avocats/carine-doutrelepont?lg=fr &PHPSESSID=80df8e22ec327bb0f67108b131207902
  14. www.belfius.com/FR/qui-sommes-nous/managementcollaborateurs/conseil-administration/carine-doutrelepont/ index.aspx?firstWA=no
  15. www.n-va.be/wie-is-wie/lin-van-poucke .
  16. L’Echo, 4 avril 2017.
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