
Par Serge Van Cutsem
Ce qui se joue aujourd’hui dans le détroit d’Ormuz dépasse largement le cadre d’un conflit régional. Derrière les missiles et les drones, c’est l’architecture même du système monétaire mondial qui est testée en conditions réelles. Une guerre silencieuse, où le dollar pourrait, pour la première fois depuis 50 ans, perdre son statut incontesté.
Note : Cet article a été rédigé avant l’échéance de l’ultimatum américain fixé à ce soir. Les développements militaires de la journée peuvent avoir modifié la situation sur le terrain. L’analyse de fond, elle, reste entière : ce qui se joue à Ormuz précède et dépasse l’issue de cette échéance, quelle qu’elle soit !
Iran, Ormuz et la fin de l’hégémonie américaine : anatomie d’un basculement.
Le 6 avril 2026, l’Iran vient de transmettre au Pakistan sa réponse formelle à la proposition américaine de cessez-le-feu de 45 jours. Ce document, en dix points, n’est pas une négociation. Il peut être lu comme un programme de refonte de l’ordre mondial et il est important d’en analyser la portée et aussi ce qu’elle révèle sur la nature profonde du conflit en cours.
L’Iran ne demande pas un cessez-le-feu, il exige une transformation structurelle de l’ordre régional et mondial. La réponse transmise via le Pakistan en dix points comprend notamment :
Un arrêt permanent de la guerre sur tous les théâtres — Iran, Liban, Gaza — avec des garanties internationales contraignantes. Le démantèlement de toutes les bases militaires américaines dans le Golfe Persique. La mise en place d’un nouveau protocole de transit reconnaissant le contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz, assorti du droit de percevoir des péages. La levée de l’ensemble des sanctions économiques contre l’Iran. La reconnaissance explicite du droit iranien à l’enrichissement d’uranium à des fins civiles, conformément au TNP et à la Charte des Nations Unies. Enfin, le paiement de réparations pour les dommages économiques subis pendant la guerre.
« Dans cette réponse — en dix points — l’Iran a rejeté un cessez-le-feu et insiste sur la nécessité d’une fin définitive du conflit. » (IRNA, 6 avril 2026)
Du côté américain, la Maison Blanche a confirmé que Trump n’avait pas validé la proposition de trêve portée par le Pakistan, l’Égypte et la Turquie. L’opération « Fureur Épique » se poursuit. Un ultimatum expire ce mardi 7 avril au soir.
Pour comprendre pourquoi ces exigences iraniennes sont cohérentes, et non fantasmagoriques, il faut saisir ce que cette guerre est fondamentalement : un conflit monétaire autant que militaire.
Le système du pétrodollar, né de l’accord Kissinger-Riyad de 1974, repose sur un pacte simple : l’Arabie saoudite vend son pétrole exclusivement en dollars, les États-Unis garantissent sa sécurité. Cette architecture oblige tous les pays importateurs de pétrole à constituer des réserves en dollars — ce qui permet à Washington de financer ses déficits et ses guerres sans risquer la faillite.
Ce système est aujourd’hui directement attaqué depuis Ormuz. Le 1er avril 2026, Bloomberg a révélé que, selon ses informations, les Gardiens de la Révolution iraniens imposent aux pétroliers un péage de 2 millions de dollars par navire — payable en yuans ou en cryptomonnaie.
« Chaque pétrolier qui paie en yuans plutôt qu’en dollars crée un précédent. Chaque précédent affaiblit l’architecture du pétrodollar qui régit le commerce énergétique depuis 1974. Ces 2 millions de dollars en yuans ne sont pas seulement un péage ; c’est une preuve de concept d’un système de règlement énergétique post-dollar, testé en conditions de guerre. » — (Analyste Shanaka Perera, cité par la RTBF)
L’économiste Bruno Colmant l’affirme sans ambiguïté : la guerre en Iran est aussi une guerre visant à réimposer le dollar dans le commerce international et à contrer les ambitions monétaires chinoises. Ce que Washington combat, c’est autant le yuan que l’uranium.
L’insulte publique de Trump à Mohammed ben Salmane — « He didn’t think he would have to kiss my ass » — constitue peut-être le moment de bascule symbolique. Au-delà de la formule provocatrice, en humiliant le pilier saoudien du système pétrodollar, Trump a fragilisé l’édifice qu’il prétend défendre.
Washington affirme avoir « pulvérisé » les capacités militaires iraniennes, pourtant, chaque jour, les données disponibles contredisent cette narration.
Après 38 jours de guerre, l’Iran et ses alliés ont conduit plus de 3 000 attaques de missiles et de drones. Une frappe sur les installations gazières du Qatar le 18 mars a détruit 17 % de la capacité d’exportation de GNL du pays, soit 20 milliards de dollars de revenus perdus. Des raffineries saoudiennes, koweïtiennes, émiraties et irakiennes ont été touchées. Les gouvernements du Golfe estiment qu’il faudra des années pour réparer.
Selon des rapports récents, l’Iran conserverait encore environ 50 % de sa capacité en drones, et la moitié de ses lanceurs de missiles serait en état opérationnel. Ces chiffres contredisent directement les déclarations triomphalistes de Trump.
La raison profonde de cette résilience tient à la doctrine iranienne de dispersion : chaque province dispose de ses propres entrepôts, stocks et capacités de production. Les drones peuvent être assemblés dans des ateliers dispersés et lancés depuis un camion. Une cible par nature insaisissable pour les B‑2 et les F‑35. La portée maximale de certains vecteurs iraniens atteint 2 000 km. L’Iran développe des missiles de croisière comme le Paveh — portée annoncée : 1 650 km. Pour renforcer la survivabilité de cet arsenal, Téhéran a massivement investi dans des infrastructures souterraines, les « missile cities ».
Ces éléments, pris ensemble, dessinent une réalité très éloignée du récit officiel d’une neutralisation rapide des capacités iraniennes.
L’Iran ne cherche pas à vaincre militairement les États-Unis, il cherche à les épuiser politiquement en faisant durer le conflit jusqu’à ce que ses effets économiques génèrent en Occident des crises sociales et électorales insupportables. C’est une guerre d’usure inversée : non pas gagner sur le terrain, mais rendre la victoire adverse politiquement impossible.
La logique est simple et brutale : les régimes autoritaires peuvent imposer des sacrifices à leurs populations par la force, tandis que les démocraties doivent les faire accepter par le consentement, or le choc énergétique en cours est d’une ampleur sans précédent.
Le baril de Brent évolue entre 100 et 110 dollars — 40 à 45 % de plus qu’avant les premières frappes. Le gaz européen a augmenté de 60 à 80 %. L’ensemble des chaînes d’approvisionnement qui dépendent du Golfe — carburants raffinés, GNL, ammoniac pour les engrais — est perturbé. Et les experts s’accordent sur un point : si les interruptions de flux se prolongent au-delà du printemps, l’hiver 2026–2027 pourrait provoquer des coupures d’électricité localisées en Asie et en Afrique, et une crise énergétique majeure en Europe.
Additionnez les effets du choc pétrolier de 1973, ceux de la révolution iranienne de 1979, et les conséquences de l’invasion de l’Ukraine sur le gaz en 2022. Vous obtenez une idée de la crise actuelle. Aucun pays n’échappera aux conséquences économiques de cette guerre.
Le mot qui revient chez tous les économistes c’est « stagflation ». Inflation et chômage simultanés, récession, effondrement du pouvoir d’achat. Un scénario qui, historiquement, fait tomber des gouvernements, et dont les démocraties occidentales, déjà fragilisées par les crises successives depuis 2020, sont particulièrement vulnérables.
C’est exactement le calcul iranien : intensifier la pression économique et politique sur les sociétés adverses de l’intérieur, jusqu’à ce que la poursuite de la guerre devienne électoralement insoutenable. Le modèle Viêt-Nam, appliqué à l’ère de l’énergie comme arme systémique.
Les démocraties occidentales se trouvent prisonnières d’une contradiction structurelle que l’Iran a parfaitement identifiée, et exploite méthodiquement.
D’un côté, poursuivre la guerre exige de mobiliser les populations, de justifier des sacrifices économiques croissants, de maintenir une légitimité politique face à une opposition qui grandit. De l’autre, les frappes iraniennes sur des infrastructures civiles du Golfe — et les menaces américaines sur les centrales et ponts iraniens — génèrent une condamnation internationale qui fragilise davantage la coalition.
La guerre a changé de nature au fil des semaines. Ce qui se présentait comme une opération chirurgicale pour « libérer le peuple iranien » s’est transformé en une pression systémique sur les infrastructures civiles iraniennes — ce que Téhéran n’a pas manqué de qualifier de crimes de guerre.
Il faut noter ici une ironie historique : l’Iran lui-même était au bord de l’implosion sociale fin 2025. Des manifestations massives, déclenchées par une inflation à 48,6 % et l’effondrement du rial, ont secoué le pays jusqu’en janvier 2026, faisant entre 3 500 et 30 000 morts selon les sources. La guerre a fait ce que toutes les guerres font : elle a transformé les contestataires en traîtres potentiels et le régime en rempart de la nation. L’ennemi extérieur a uni ce que la misère intérieure divisait. Téhéran a ainsi retourné à son avantage la pression qui menaçait de le renverser.
Les conditions posées par l’Iran ne sont pas des positions de négociation destinées à être abandonnées dans un compromis. Elles constituent un programme : la carte d’un ordre régional et monétaire dans lequel la domination américaine sur le Golfe et sur les flux pétroliers n’existerait plus.
Cet ordre est-il atteignable ? Probablement pas dans sa totalité, mais chaque jour qui passe sans victoire militaire américaine décisive, chaque pétrolier qui paie en yuans au détroit d’Ormuz, chaque gouvernement européen qui doit expliquer à ses citoyens pourquoi le diesel coûte plus cher, tout cela érode un peu plus la structure de domination qui a régi le monde depuis 1974.
Les deux économistes belges Bruno Colmant et Mikael Petitjean s’accordent sur une conclusion nuancée mais lucide : le choc actuel ne détruit pas le pétrodollar du jour au lendemain, mais il accélère une fragmentation monétaire déjà à l’œuvre, dans un monde qui glisse d’un ordre unipolaire vers un paysage multi-devises où le dollar reste, pour l’heure, incontournable — mais de moins en moins indispensable. Cette lecture ne fait pas consensus, mais elle gagne du terrain chez certains économistes et analystes.
« Si le yuan l’emporte à Ormuz, cela démontre qu’il est possible d’acheter de l’énergie en contournant la devise américaine et ses sanctions — une brèche qui, historiquement, ne se referme jamais. »
Trump a un ultimatum qui expire ce soir. Derrière lui : un Congrès sceptique, une économie sous pression tarifaire, un pétrodollar qui craque, et une guerre dont il ne peut plus facilement se désengager sans admettre l’échec.
L’Iran, lui, attend. C’est toujours ce qu’il a fait de mieux.
Ce qui se joue à Ormuz n’est peut-être pas la fin du pétrodollar. Mais c’est peut-être le moment où, pour la première fois depuis 50 ans, il devient contournable.




