LA CAUSE PERDUE DES CLIMATOSCEPTIQUES

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« Comme les grandes catastrophes morales du XXe siècle, la catastrophe majeure qui barre notre horizon sera moins le résultat de la malignité des hommes, ou même de leur bêtise, que de leur absence de pensée. » 

Jean-Pierre Dupuy(1)

Il fallait s’y attendre. À la veille de la COP 21, la bande des climatosceptiques(2) avait tenté de redonner de la voix, avec heureusement moins d’efficacité que lors de la COP précédente. Toutefois, les appeler de cette façon est un mauvais procès fait au scepticisme qui, en soi, témoigne d’un esprit critique en bon état. Mais puisque l’expression est consacrée, utilisons-la. Avec ces gens, il s’agit d’autre chose. Dans le meilleur des cas, d’un scepticisme de mauvais aloi – « Il n’est pas sérieux de douter dans certains cas », disait Wittgenstein ; ou bien d’une forme de déni qui « consiste pour l’individu à tirer profit pour lui-même de sa capacité à nier la vérité, même si la société dont il fait partie en souffre »(3) ; ou pire encore, c’est tout simplement de la malhonnêteté intellectuelle. Tous jurent la main sur le cœur que leurs recherches contradictoires sont menées sincèrement et non biaisées par les pouvoirs (politiques, économiques, financiers). Avec George Orwell, rappelons-leur que la vérité est « quelque chose qui existe en dehors de nous, quelque chose qui est à découvrir, et non comme quelque chose que l’on peut fabriquer selon les besoins du moment  »(4). Qui avons-nous entendu s’exprimer dans les médias à ce moment-là ? Le bientôt octogénaire Claude Allègre et son comparse Vincent Courtillot, hérauts de la première heure, semblent avoir passé la main à de nouveaux apprentis tout aussi motivés et virulents, qui ne sont pas non plus climatologues (cf. infra). Pour être plus efficaces, les climatosceptiques ont affiné et diversifié les angles d’attaques et se permettent tous les coups tordus. Les ultras, comme Christian Gérondeau, remettent en question la réalité même d’un réchauffement climatique. Mais comme nous vivons en démocratie, on ne peut empêcher personne de continuer à croire et à dire que la Terre est plate… D’autres reconnaissent la réalité du réchauffement climatique, mais en nient ou minimisent l’aspect anthropique et l’imputent à l’activité solaire. Et alors ? Nous leur répondrons que cela ne changerait pas grand-chose à l’affaire, dans la mesure où l’humanité prendra de toute façon les nombreux dérèglements du climat en pleine figure. Il est piquant de constater que les prurits sceptiques viennent d’individus vraisemblablement narcissiques qui se présentent comme indépendants des pouvoirs, issus autant de la droite (libérale ou extrême) que de la gauche tiers-mondiste. Les premiers accusent les médias et le Giec de fomenter un complot contre les intérêts économiques des entreprises ; les seconds accusent le Capital, par l’intermédiaire de son outil Giec, de fomenter un complot pour contrarier l’accession des peuples du Sud au développement et à la consommation. Le « touche pas à mon business » côtoie le « touche pas à ma (future) bagnole ». Tous ces intérêts n’auraient évidemment pas à être bridés pour quelque raison que ce soit, fût-ce la survie de l’humanité. L’hubris – la démesure chez les anciens Grecs – a encore de beaux jours devant elle. 

Il fallait le dire tout de suite : l’économie d’abord, l’humanité et la nature ensuite, et tant pis pour le principe de précaution ! 

Le 6 octobre 2015, Nathalie Kosciusko-Morizet, membre en vue du parti Les Républicains (ex-UMP), avait traité les climatosceptiques de « connards » au Grand Journal de Canal+. Deux semaines plus tard, elle avait courageusement réitéré sur BFM TV. Pour une élue de droite, son geste mérite d’être salué par les écologistes. Mais sa franchise avait courroucé l’un de nos pires polémistes, le philosophe et juriste Drieu Godefridi, membre du très libéral Institut Hayek(5). Plutôt que de discuter du réchauffement même, il fustige le Giec, qu’il accuse d’entorses à la démarche scientifique et de tentative de mettre la politique sous la tutelle de la science. Selon lui, « des dizaines de milliers de scientifiques de par le monde questionnent la scientificité des rapports du Giec ». Ah bon ? Où sont-ils ? Le philosophe confus aurait « démontré que le Giec est une organisation politique de part en part »(6). Il devrait lire un de ses prédécesseurs, Hans Jonas, qui avait parfaitement évalué la question : « La philosophie [NDLR : donc la politique] ne peut aborder sa nouvelle mission qu’en gardant le plus étroit contact avec les sciences de la nature, car elles nous disent ce qu’est le monde corporel avec lequel notre esprit doit conclure une nouvelle paix(7) ». Le Giec est une organisation avant tout scientifique (dans les groupes 1 et 2) qui émet aussi des recommandations politiques aux décideurs (dans le groupe 3), et c’est très bien comme cela. M. Godefridi nous apprend également que l’organisme onusien est voué à la décroissance. Si seulement c’était vrai, si D®ieu pouvait être tout-puissant ! Il ajoute que la décroissance est une « idéologie ultra-minoritaire et authentiquement anti-humaniste ». Les décroissants n’ont rien contre l’humanisme, sauf quand on l’assimile au prométhéisme, la domination totale de l’homme sur la nature. Nous demandons donc au sophiste hayekien de revoir sa copie et de réfléchir, par exemple, à la notion jonassienne d’« humanisme bio-centré »

Parité oblige, passons à Anne de Marcillac, nouvelle égérie climatosceptique et obscure ingénieure agronome en mal de distinction, qui était tombée elle aussi sur le râble de la pauvre NKM(8). Contrairement à M. Godefridi, elle ne discrédite pas trop les travaux du Giec, les citant même à certains endroits. Mais, comme lui, sa première tactique est d’abord de prétendre que les climatosceptiques, « cela fait beaucoup de monde »… alors qu’ils sont franchement minoritaires. Comme ces politiques qui sautent de joie en annonçant que le chômage a reculé de 0,2 % au trimestre dernier, Mme de Marcillac se réjouit que les températures stagnent depuis 1989. Ouf, on est sauvé ! Partant de cette désinformation, elle en conclut naturellement qu’« il n’y a pas péril en la demeure, s’agissant du climat ». Revoici l’optimisme irréaliste qui en appelle néanmoins à la « rationalité » qu’il faudrait appliquer à une « science encore jeune  ». De plus, notre agronome affectionne l’économie : « Ce qui serait aujourd’hui foncièrement malhonnête, voire irresponsable, serait de poursuivre dans cette voie comme si de rien n’était, compte tenu des conséquences économiques d’une telle approche ». Il fallait le dire tout de suite : l’économie d’abord, l’humanité et la nature ensuite, et tant pis pour le principe de précaution, pourtant minimal et inadapté aux enjeux, mais encore trop contraignant à ses yeux(9). Et bien sûr, on devine que la malhonnêteté et l’irresponsabilité se trouvent chez les écologistes, les climatologues ou les politiques, en aucun cas chez les entrepreneurs. 

Comment tenir sa position face à ces attaques répétées ? La théorie du « catastrophisme éclairé » de Jean-Pierre Dupuy nous y aide(10). Tenir la catastrophe absolue pour certaine est paradoxalement ce qui pourrait l’éloigner de nous. Inversement, la refouler ou la nier est le plus sûr moyen qu’elle advienne. Mais nous avons un problème avec nos croyances. Nous ne croyons pas ce que nous savons grâce à la recherche scientifique (merci au Giec, entre autres). Pourtant, « notre avenir climatique, donc notre avenir tout court, dépend au moins autant de mécanismes cognitifs de formation des croyances que des lois physico-chimiques qui régissent les phénomènes hydrologiques ou ceux de la haute atmosphère »(11). Dupuy ajoute que notre incapacité à penser est structurelle et que nous avons tort de compter sur la technique pour remédier aux processus irréversibles (à l’échelle humaine) qu’elle-même a déclenchés dans la nature. Quelle leçon en tirer dans notre cas ? Bien que les travaux du Giec, parce que scientifiques, soient sujets à discussion ou à réfutation, nous devons a priori les tenir pour vrais pour tenter d’enrayer la mégamachine infernale. Jonas disait qu’il vaut toujours mieux, question de prudence, accorder sa préférence aux hypothèses pessimistes. Bien que plus tolérée que l’erreur de type I (tenir pour vrai ce qui est faux), l’erreur de type II (tenir pour faux ce qui est vrai) est une erreur conceptuelle aussi grave, qui peut avoir des conséquences pratiques désastreuses. Pour cette raison, c’est bien plus qu’une erreur : une faute. Une demi-vérité peut parfois être utile pour nous sortir d’un mauvais pas, même si le malheur redouté ne survenait pas. C’est du pragmatisme. Tactiquement, Cassandre a toujours raison. 

Bernard Legros 

  1. Jean-Pierre Dupuy, Petite métaphysique des tsunamis, éd. du Seuil, 2005, p. 102.
  2. Qu’il vaudrait mieux, dans certains cas, appeler « négationnistes du climat ». Cf. note suivante.
  3. Florence Leray, Le négationnisme du réchauffement climatique en question, éd. Golias, 2011, p. 50.
  4. Emmanuel Roux, George Orwell, la politique de l’écrivain, éd. Michalon, 2015, p. 59.
  5. http://www.lalibre.be/debats/opinions/non-nkm-les-climato-sceptiques-ne-sont-pas-des- connards-5614ca8335700fb92f7fa150.
  6. Quel rôle M. Godefridi tolère-t-il finalement pour la science et la politique ? Il me semblait, quand on est hayekien comme lui, que ni l’une ni l’autre ne devait venir perturber l’ordre spontané du marché (ou catallaxie)…
  7. Hans Jonas, Pour une éthique du futur, éd. Rivages Poche, 1998, p. 53.
  8. http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/lettre- ouverte-des-connards-de-climatosceptiques-a- madame-kosciusko-morizet-514237.html.
  9. « Comme le sacré avant elle, l’économie est en train de perdre aujourd’hui sa capacité de produire des règles qui la limitent », in Jean-Pierre Dupuy, L’avenir de l’économie, éd. Flammarion, 2012, p. 61.
  10. Cf. Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, éd. du Seuil, 2002.
  11. Ibidem, p. 117.
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