Kairos 73

Février / Mars 2026

Je suis, donc je ne veux pas savoir

La connaissance est intimement liée à l’affect, car elle est toujours liée à un tiers, à ce que l’on a été dans le passé qui définit ce que l’on est dans le présent, à notre milieu social, notre ancrage. Sans chercher à excuser, mais plutôt à tenter de comprendre, prenons l’exemple du médecin, qui toute sa carrière, a appliqué les protocoles qui lui avaient été enseignés à l’Université. Soit une médecine basée sur le principe de « l’Evidence-Based Medicine » (EBM), qui se définit comme « l’utilisation consciencieuse, explicite et judicieuse des meilleures données disponibles pour la prise de décisions concernant les soins à prodiguer à chaque patient, […] une pratique d’intégration de chaque expertise clinique aux meilleures données cliniques externes issues de recherches systématiques ».

Ce médecin a consciencieusement appliqué ce qui lui semblait le mieux, désignant comme charlatans tous ceux qui critiquaient la « méthode scientifique » et agissaient autrement. Le statut social attaché à sa profession et la reconnaissance de ses pairs lui conférant la certitude de détenir la vérité, tout ce qui est hors-cadre est devenu indiscutable, le cadre étant lui-même impossible à remettre en question.

Imaginez maintenant que quelqu’un de proche, un fils par exemple, tente d’avertir son père du dessous des cartes de l’événement Covid-19 : de la manière dont on a fabriqué une menace, de la mise sur la marché d’un produit expérimental dont les fabricants savaient qu’il ne protégeait ni contre l’infection ni contre la transmission, des conflits d’intérêts, des effets indésirables dramatiques des injections… Comment pensez-vous que le père va réagir ? Aura-t-il une personnalité assez forte pour renier une vie entière de pratique, s’opposer à ses pairs, risquer l’opprobre sociale, se responsabiliser pour les mauvais choix qu’il a pris ? Une majorité n’aura pas le courage — et même, avant cela, la conscience — et s’opposera avec véhémence à reconnaître la vérité. Les relations n’y feront rien, et la blessure affective du fils n’engagera pas le père sur la voie de la vérité. Pour ce dernier, le problème n’est pas le cadre, mais ceux qui pensent en dehors.

Naturellement, la rationalité n’est pas affective et, de fait, atteindre la vérité demande qu’on se déleste de toute émotion, ou du moins qu’on prenne de la distance. L’affect empêche donc de voir le réel, retournant l’adage habituel « je crois ce que je vois », en « je vois ce que je crois ». La réalité peut-être là, devant l’individu, qu’il ne la verra pas. On peut lui expliquer, pour prendre un autre exemple significatif, que la guerre Russie-Ukraine ne commence pas en 2022 mais a des racines bien plus profondes, notamment le coup d’État de 2014 ou Euromaidan, il ne voudra pas comprendre. Lacan disait « la réalité c’est quand on se cogne ». C’est exact, et celui qui est face à un réel qui ne lui convient n’a pas envie d’avoir mal.

Ce qui est en jeu dans les identités et le contexte géopolitique est encore plus puissant que ce qui se joua dans les consciences au cours de l’événement Covid. Si ce dernier s’appuiera sur la Science comme croyance, la peur de mourir et le conformisme, la guerre et les conflits intra-ethniques touchent directement à la personnalité qui se définit en partie par l’identité sociale. L’autre, le Russe dans ce cas, est un ennemi pour certains Ukrainiens, dont l’identité se construit dans la haine envers lui. Au niveau identitaire le plus extrême, l’individu est incapable de voir le réel, de reconnaître les erreurs de son camp ou les bienfaits dans l’autre camp, de modérer sa position. Il est totalement irrationnel, envahi par l’affect.

Et l’époque n’aide pas à sortir de cet état, au contraire elle l’augmente et l’encourage. La dilution du lien à travers ce qui porte profondément mal son nom : le réseau, amplifie les réactions individuelles émotionnelles. Ce réseau — qui est plutôt la mise en commun d’individus séparés, comme disait Guy Debord en évoquant la télévision, spectacle où se mettent en scène les egos — favorise le bashing social et le conformisme, générant une sorte de triangle de Karpman permanent, amplifiant chacun des rôles. La Toile est ainsi une aubaine pour les pervers, les narcissiques et toutes les pathologies de l’ego : elle est un terrain d’expression sans limite, où ils peuvent jouer les bourreaux en toute impunité et écrire le scénario. A contrario, elle est une catastrophe pour les faibles, les « victimes », qui entrent dans les scénarios écrit par les premiers. Enfin, elle est un aimant pour les sauveurs qui ont toutes les victimes à «aider» à leur disposition.

Je me souviens de cette image collée sur la porte d’un enseignant en faculté de psycho, où l’on voyait un chien devant un ordinateur, avec cette phrase : « Ici, ce qui est bien, c’est que personne ne sait que je suis un chien ». C’était au tout début de l’ère Internet. Dans l’ère du virtuel, le bourreau peut ainsi jouer la victime et mettre à mort quiconque, grâce aux sauveurs qui se jetteront sur cette fausse proie. Cet anonymat de la Toile ne fait pas qu’amplifier ce qui se passe dans la vraie vie, elle le distord également. Un fait anodin devient gravissime, prend une tout autre tournure, mettant souvent en place un tribunal virtuel avec effets dans le réel, aux conséquences parfois dramatiques, comme les suicides.

Rien de tel dès lors que le vrai débat, en présence les uns des autres, avec cette tolérance digne d’une véritable agora où l’on peut entendre de l’autre quelque chose avec lequel nous ne sommes pas d’accord.

Alexandre Penasse

  1. Et sont donc capables de dire « non » aux diktats de l’ordre établi, à s’opposer et
    à le dire.
  2. La célèbre phrase attribuée à Jean Daniel : « Il vaut mieux avoir tort avec Sartre
    que raison avec Aron ».
  3. Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Plon, 2006.

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