Other conflicts of interest

« Par rapport aux décisions que vous prenez maintenant [concernant les mesures COVID], quelle légitimité démocratique y a‑t-il à prendre ce genre de décision quand la plupart des membres qui décident et qui réfléchissent font partie des multinationales et de la finance? » : cette question fut celle du rédacteur en chef de Kairos, le 15 avril 2020(1), à la Première ministre Sophie Wilmès, un mois après le début du premier confinement. Une question qui lui valut automatiquement l’étiquette de « complotiste » dans la presse(2), et une interdiction, 9 jours plus tard, d’assister à la conférence de presse du Conseil national de sécurité qui se réunissait pour examiner les modalités du déconfinement progressif. 

Pourtant, la question des conflits d’intérêts est pertinente dans une démocratie ! En Belgique, dans le domaine de la santé, cette question est traitée (suite aux accusations de conflits d’intérêts visant l’OMS à l’occasion de l’épidémie de grippe H1N1 !) par le Service public fédéral Santé publique, Sécurité de la chaîne alimentaire et Environnement qui précise sur son site que « le Conseil Supérieur de la Santé est la première institution d’avis scientifique en Belgique à avoir développé sa propre philosophie et avoir mis en place une approche complète concernant la gestion des déclarations des intérêts et des possibles conflits par une Commission de Déontologie. Cette approche va bien au-delà de la simple déclaration sur l’honneur et est basée sur 7 principes

1. Il est impossible d’être expert sans avoir des intérêts. 

2. Un intérêt est différent d’un conflit d’intérêt. 

3. Les experts doivent communiquer/rendre publics leurs intérêts de manière transparente. 

4. Ce n’est pas l’expert lui-même qui doit juger si un intérêt conduit à un conflit potentiel. 

5. Il n’est pas suffisant d’identifier les conflits potentiels, il faut aussi les gérer. 

6. La transparence est nécessaire en matière d’intérêts et de conflits potentiels lors de l‘émission et de la communication d’un avis. 

7. D’autres institutions doivent aussi appliquer un système de gestion des conflits potentiels d’intérêts ; il est tout indiqué de collaborer pour ce faire(3). » 

L’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé, pour sa part, nous informe, sur la page de son site consacrée aux conflits d’intérêts que « l’une des principales tâches de chaque organisme public est de servir l’intérêt général. Le citoyen s’attend à être traité de manière intègre, objective et impartiale, indépendamment des intérêts privés du fonctionnaire »(4). Au niveau européen, les conflits d’intérêts sont surtout mentionnés dans le cadre de la délégation des pouvoirs d’exécution budgétaire(5). L’Agence européenne des médicaments, qui a déjà fait l’objet d’investigations à ce sujet à plusieurs reprises(6), serait bien avisée de s’en inspirer ! 

Quand on parle de « conflits d’intérêts », on fait généralement référence aux liens financiers qui influencent les décisions (l’argent étant un puissant incitant). Mais, si on s’inspire des réflexions du sociologue Pierre Bourdieu, on se rend compte que d’autres types de conflits d’intérêts peuvent intervenir. Pour Bourdieu, le capital économique n’est pas le seul type de possession qui confère du pouvoir à un citoyen dans une société. Il distingue quatre types de capitaux : économique, culturel, social et symbolique. Le premier, le capital économique, est défini, de manière similaire à Karl Marx, comme « l’ensemble des possessions matérielles et monétaires ». Il s’agit bien d’un capital au sens le plus intuitif du terme, car il permet de faire face à nos besoins matériels essentiels, comme, par exemple, les besoins de se nourrir, de se loger, de se soigner, etc. Au-delà des besoins primaires, il rend également possible un certain confort et, à un niveau encore supérieur, il procure un pouvoir certain à ceux qui disposent d’un tel capital sur ceux qui n’en disposent pas ou qui disposent d’un capital moindre. 

Le capital culturel désigne quant à lui l’ensemble des biens culturels, des connaissances et des comportements sociaux. Il est constitué non seulement d’objets culturels (œuvres d’art, livres, etc.), mais également de la capacité à les comprendre (car posséder des objets culturels est inutile si on ne dispose pas d’une éducation qui permet de profiter de la culture, de pouvoir la comprendre). Au sein du capital culturel, Bourdieu identifie une sous-catégorie qui est celle de l’institution : le capital culturel institutionnel doit être compris comme l’ensemble des diplômes, titres honorifiques, etc. 

Le capital social, quant à lui, fait référence aux réseaux. Un large capital social permet de faire appel aux autres quand cela s’avère nécessaire. Cela peut être la communauté religieuse, la sphère politique… ou encore la mafia. Il existe des réseaux dans toutes les couches de la société, mais les réseaux qui exercent le plus d’influence sur la société se retrouvent souvent dans les couches sociales supérieures. 

À ces différents capitaux, Bourdieu ajoute encore le capital symbolique qui détermine la position sociale des individus dans la société. Ce capital symbolique désigne le niveau de reconnaissance sociale dont jouit la personne (son prestige ou l’estime qui lui est apportée). Il découle de tous les autres capitaux. Globalement, toutes les possessions économiques, culturelles et sociales confèrent du pouvoir à ceux qui en disposent. Au niveau du capital symbolique, l’accent est surtout mis sur la perception. Pour le dire rapidement, quelqu’un de riche et cultivé, avec de bons réseaux sera perçu comme une personne importante, conduisant ceux qui l’observent à se positionner par rapport à elle selon une hiérarchie symbolique, en fonction de leurs propres richesses, connaissances culturelles et de l’importance de leurs réseaux. C’est lors de l’exhibition de ces différents capitaux que se produit une violence symbolique

Si on applique ces réflexions de Bourdieu aux conflits d’intérêts, cela nous permet d’apporter des éléments de réponse aux deux questions suivantes : « Pourquoi tant de scientifiques sont-ils restés silencieux pendant la crise sanitaire ? » et « Pourquoi la majorité de ceux qui se sont exprimés ont-ils adhéré au discours dominant ? » D’un point de vue économique, on a déjà mis en évidence la question des liens avec les entreprises pharmaceutiques (détaillée à de multiples reprises par Kairos), ou encore celle de la sous-traitance des tests PCR dans les laboratoires (et des financements qui ont accompagné ces contrats). Mais si on adopte un angle social, on comprend que la crainte d’être exclu de certains réseaux a sans doute été un incitant tout aussi important. Le risque d’être stigmatisé et marginalisé via l’attribution d’une étiquette de « complotiste » ou d’« irrationnel » a probablement eu une influence sur le comportement de nombreux chercheurs. Tout comme le souhait de conserver ses collègues/amis : un chercheur qui se positionne publiquement en faveur des mesures sanitaires aura la bénédiction des autorités et risque d’être moins contredit par ses confrères (malgré des désaccords toujours possibles). 

Les conflits d’intérêts dans la catégorie du capital culturel, surtout institutionnel, ont une importance particulière dans les institutions publiques. Le fait d’acquérir des diplômes et des titres honorifiques ou, par exemple, d’être promu recteur ou vice-recteur apporte du pouvoir et de l’influence au sein de son institution, mais aussi plus globalement dans la société. A l’inverse, la menace d’être déchu d’un poste important est très certainement un élément motivant à rester dans les clous. 

Toute atteinte au capital social ou au capital culturel a des répercussions négatives sur le capital symbolique. Or le maintien de la réputation auprès des collègues, et plus largement au sein de la société, est un incitant très puissant à l’autocensure. Début 2022, la Commission de la Santé et de l’Égalité des chances (CSEC) de la Chambre a auditionné plusieurs scientifiques dans le contexte du débat sur la vaccination obligatoire contre le COVID-19. Parmi eux, le virologue Geert Vanden Bossche, présenté comme « un spécialiste de virologie ayant une expérience professionnelle dans le développement des vaccins », mais qualifié d’« antivax »(7) par la communauté scientifique et la presse. Outrés par son audition, certains membres de la communauté scientifique ont en effet réagi en publiant deux articles dans la presse. Un premier à l’initiative d’Éric Muraille (biologiste et immunologiste)(8) qui a cru bon de déclarer que « le curriculum vitae de Mr Vanden Bossche n’indique aucune contribution scientifique significative en matière de médecine humaine, vaccins, immunologie, virologie, ou santé publique. Ses publications scientifiques les plus récentes dans des revues internationales avec comité de lecture datent de 1995 ». Un deuxième qui résume une lettre destinée aux membres de la Commission Santé de la Chambre, signée par un collectif de 46 chercheurs(9). Dans cette lettre, le collectif recommande que la qualité d’expert scientifique soit validée par au moins deux instances sur six, à savoir le Fonds National de la Recherche Scientifique (FNRS), son équivalent flamand (FWO), les Académies royales de médecine ou des sciences de Belgique. Pourtant, une lecture, même rapide, du CV de Vanden Bossche(10) révèle sa connaissance du domaine, fait état d’expériences professionnelles au sein de plusieurs entreprises pharmaceutiques et d’expériences en tant que responsable de programmes de vaccination pour la Fondation Bill et Melinda Gates et pour la Global Alliance for Vaccines and Immunization (GAVI).

Le degré de connaissances et de compétence scientifique n’est-il mesurable que sur base des résultats obtenus au sein du monde académique ? Alors que certains chercheurs considérés quant à eux comme experts n’ont jamais manipulé de vaccin dans leur laboratoire universitaire ou n’ont jamais pris part à des programmes de vaccination ! On peut se demander si les attaques formulées par certains académiques ne s’expliqueraient pas par l’atteinte à leur capital culturel ou symbolique que constitue la médiatisation d’un chercheur indépendant issu du monde privé. Car aucun argument scientifique n’a été mis en avant pour discréditer Vanden Bossche ! Pourvu que la caravane passe, malgré les aboiements des chiens… 

Joonas Parikka 

Notes et références
  1. Médias: suppôts du pouvoir politique. Politiques: suppôts du pouvoir financier. Kairos, 16 avril 2020.
  2. Le journaliste de Kairos : “Ils ont tout fait pour que l’on ne revienne pas”. 7 sur 7, 25 avril 2020.
  3. Conflits d’intérêts. Service Public Fédéral — Santé Publique, Sécurité de la chaîne alimentaire et Environnement): https://www.health.belgium.be/fr/conflits-dinterets
  4. Déclarations d’intérêts (Declarations of Interests =DoIs). Agence Fédérale des Médicaments et des Produits de la Santé: https://www.afmps.be/fr/doi
  5. Règlement (UE, Euratom) 2018/1046 du Parlement européen et du Conseil du 18 juillet 2018. Journal officiel de l’Union européenne (Actes législatifs), 30.07.2018.
  6. Conflits d’intérêts et corruption à l’Agence européenne du médicament, France Soir, 13 octobre 2021.
  7. L’audition de Geert Vanden Bossche dans le cadre des débats sur la vaccination obligatoire choque le monde scientifique. La Libre Belgique, 31.01.2022.
  8.  Le Parlement et les universités légitiment par leur silence des messages criminels. La Libre Belgique, 01.02.2022.
  9. Idem référence 8.
  10. Curriculum vitae de Geert Vanden Bossche https://olis.oregonlegislature.gov/liz/2021R1/Downloads/FloorLetter/3165
Powered By MemberPress WooCommerce Plus Integration

Espace membre

Member area