Democracy and the common good: a matter for experts or for everyone?

La parole « experte » officielle a fait peu de cas des effets contre-productifs nombreux, en termes de santé globale des populations, qui ont découlé des mesures adoptées durant
la crise sanitaire ; elle a conduit à justifier des instruments légaux tels que le « décret pandémie » wallon qui accorde un pouvoir exorbitant à l’exécutif et semble ouvrir la porte
à toutes sortes de dérives attentatoires aux droits fondamentaux. Or, certains dirigeants ont récemment exprimé le souhait que la gestion de la crise sanitaire inspire la gestion de la crise climatique, ce qui se traduirait par davantage de centralisation de la prise de décision (groupes d’experts, comités de concertation, pouvoirs spéciaux, procédures d’exception), davantage de confiscation de la délibération politique au profit d’institutions supranationales, le renforcement du rôle de l’expertise scientifique «
officielle », le renforcement de la censure au nom de la lutte contre la « désinformation », la suspension « en cas de nécessité » du rôle des institutions démocratiques ou encore de certains droits fondamentaux au nom de « droits collectifs » (or, vers quel bien commun pourrait conduire la suppression des droits individuels fondamentaux ?), etc.

Il est évident qu’il faut prendre à bras-le-corps la question écologique. Mais il n’y a pas de rationalité écologique à soutenir d’un côté un capitalisme socialement et écologiquement prédateur, tout en imposant de l’autre des mesures autoritaires de décroissance aux populations sous prétexte d’urgence écologique. Si on poursuit comme objectif premier la préservation de l’environnement, où sont les actions qui visent les industriels, les méthodes de production, l’internalisation des coûts environnementaux ; envisage-t-on de supprimer publicité et marketing pour faire baisser la consommation, de prendre des mesures politiques pour lutter contre l’accaparement des ressources et favoriser l’autonomie des populations, pour planifier la production à des niveaux soutenables et organiser une décroissance égalitaire ; comment ne pas voir, par exemple, que la révolution numérique va totalement à rebours d’une soi-disant transition écologique ? 

Parmi les questions éthiques et politiques que pose cette inquiétante transition politique
en cours, le rôle de l’expertise scientifique nécessite d’être remis à sa juste place, mais
se pose aussi la question du rôle des citoyens dans la construction des réponses politiques aux situations de crises. Sur une invitation récente à une table ronde, on pouvait lire : « Les décideurs politiques ne pourront pas adopter des politiques publiques ambitieuses si la population s’y oppose. Les entreprises vertes ne pourront pas prospérer si la finance ne les appuie pas. La science n’est d’aucune utilité si on ne l’écoute pas ». Le rôle du citoyen doit-il se limiter à « écouter » les analyses des scientifiques officiels et à « ne pas s’opposer » aux politiques publiques ? Si c’est le cas, c’est qu’on se leurre sur le caractère démocratique de notre régime politique ! 

Comme le montre Barbara Stiegler, une nouvelle anthropologie du libéralisme est en train de s’imposer : l’homme serait un être naturellement irrationnel qu’il conviendrait de guider pour qu’il fasse les « bons » choix (ceux que préconisent les décideurs). Pour ce faire, la psychologie, les sciences comportementales, alimentées par les neurosciences et alliées aux sciences de gestion et aux sciences économiques, ont donné naissance aux techniques d’ingénierie sociale mises au service des décideurs. Et, incontestablement, nudging et propagande ne restent pas sans effet : tout en se pensant démocrates – un terme qu’ils ne comprennent manifestement plus –, de plus en plus d’étudiants que je côtoie soutiennent que la population (y compris eux) n’est pas capable de prendre les décisions relatives à la plupart des sujets de société, « trop complexes », et considèrent qu’il serait rationnel de donner davantage de pouvoir politique « aux experts ». Ces jeunes ne comprennent-ils pas que personne ne fera valoir leurs intérêts, leurs aspirations sociétales et éthiques si ce n’est pas eux ? Il n’y a pas d’« expert du bien commun » ! Un scientifique tente de décrire le monde (et ne le fait qu’imparfaitement), mais il n’a pas la « science de ce que devrait être le monde ». Ce que devrait être le monde, c’est à chaque citoyen de l’imaginer et de tenter de le faire advenir. 

Bien qu’ils soient dotés d’une raison, les hommes sont effectivement en partie dominés par leurs émotions. C’est un fait naturel, mais sur lequel la culture peut avoir une certaine influence : la propension à raisonner et à dominer ses émotions peut être améliorée par l’éducation : la réforme de l’éducation apparaît donc comme un des principaux chantiers de tout programme de résistance démocratique. 

Si on admet que, malgré leurs aptitudes rationnelles, les hommes sont par nature souvent mus par leurs émotions, les « élites » n’échappent pas à cet état de fait. Par ailleurs, l’« élite » (économique, politique, scientifique) a des intérêts qui lui sont propres. Il n’y a donc aucune raison de penser que les « élites » définiraient les buts et moyens politiques des sociétés humaines mieux que l’ensemble des citoyens. Le seul but politique véritablement commun est celui qui parviendra à rencontrer les intérêts essentiels de tous, c’est-à-dire des conditions de vie dignes pour tous (ce qui inclut ipso facto la préservation de l’environnement). Comment s’assurer que les intérêts essentiels de tous soient pris en compte dans un régime autre que démocratique ? Pourtant, quand les citoyens eux-mêmes, au lieu de réclamer une information et une éducation de qualité, abandonnent leurs capacités décisionnelles aux experts et aux gouvernants, ils autorisent les décideurs à favoriser leurs propres intérêts, des intérêts de pouvoir et de supériorité matérielle, par essence contraires aux intérêts des populations !
Tant pour des raisons politiques que pour des raisons liées à ce que sont les sciences ou les connaissances, c’est-à-dire des discours humains perfectibles sur le monde, on ne peut pas et on ne devrait pas s’en remettre aveuglément à qui ou à quoi que ce soit lorsque des implications sociétales ou individuelles (comme des atteintes aux droits fondamentaux) sont en jeu : cela vaut pour la « parole d’expert », pour le consensus scientifique officiel, pour les institutions scientifiques, pour les institutions politiques, pour les institutions de contrôle dites indépendantes, et bien entendu 

pour les médias et les organes de fact-checking. Le moteur de la science est le débat scientifique ; et, dans une véritable démocratie, le moteur de la vie politique devrait être le débat public et la décision citoyenne éclairée. 

Valérie Tilman, membre du Grappe 

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