Dossier coordonné par Daniel Zink et Bernard Legros
Comme la vaccination, les transitions de genre ou la politique de l’UE en Ukraine, l’immigration serait quelque chose de tabou, en dehors et au-dessus de toute critique. C’est en tout cas une vision dominante dans les milieux se voulant de gauche, mais aussi chez des néolibéraux (qui ont tendance à faire passer pour humanitaires des motivations qui sont tout autres, chez eux). Ainsi, on fait bien souvent comme si tout avait été dit et bien dit, définitivement, sur cette problématique, à grand renfort de postures morales. Il ne suffirait pas seulement d’être « contre l’immigration » — position stupide et sans nuance —, mais d’en appeler, même timidement, à sa régulation — humaine, démocratique, légale — pour être immédiatement assimilé à l’extrême droite. Le sujet est polarisé entre partisans de la remigration, croyants au complot du Grand Remplacement et suprématistes blancs, d’un côté, et sectateurs1 de l’accueil inconditionnel des migrants et du multiculturalisme, de l’autre. Certains ajouteront que s’inquiéter du phénomène migratoire actuel, c’est « regarder le doigt », la lune étant les rapports inégaux entre l’Occident et le Sud global.
Il est malheureusement très rare de rencontrer des gens parvenant à discourir sans œillères idéologiques sur ce sujet. Le linguiste italien Raffaele Simone est l’un d’eux. La lecture de son essai La grande migration et l’Europe (Gallimard, 2021) est salutaire. Il y indique : « […] les gens inventent des récits et des rhétoriques dans lesquels ils mélangent dans le désordre des données de fait, des préjugés personnels, des fragments d’idéologie, des passions collectives et d’autres ingrédients » (p. 104).
Notre conviction est que les enjeux humanitaires et de justice internationale devraient être centraux, dans l’approche de cette problématique. Mais l’immigration étant une vérité empirique (et non logique ou mathématique), son « statut est en droit toujours révisable et ne peut l’être que par la libre discussion2». Ainsi, donner une importance essentielle aux enjeux évoqués ne doit pas empêcher de s’efforcer d’aborder le phénomène dans sa globalité, y compris en prenant en compte des retombées négatives, que celles-ci concernent les sociétés d’origine ou les sociétés d’accueil. Cette prise en compte ne doit bien sûr pas du tout forcément mener au refus de ces retombées, ou de l’ensemble de celles-ci. Mais elle est très probablement une condition au fait de pouvoir les gérer et d’en éviter au moins les plus graves.
De plus, nous verrons que certaines approches prônant des formes de régulations intègrent pleinement, en même temps, les critères humanitaires et de justice internationale. Et à l’inverse, nous verrons qu’une partie des approches plutôt anti-régulations n’intègrent en fait pas ces enjeux, ou qu’elles ne le font qu’au niveau des discours (c’est globalement le cas des politiques promues par les institutions de l’UE, comme cela ressortira de l’interview qui va suivre).
Le sens de l’accueil des migrants serait-il de compenser le déficit de naissances des autochtones ? Ne s’agirait-il que de remédier à des difficultés économiques des sociétés d’accueil ? Plus généralement, peut-on aller jusqu’à partager l’avis des Amis de Ludd, comme quoi « l’immigration, réponse individualiste et égoïste, est révélatrice du degré d’atomisation et de décomposition d’une société3 » ?
Globalement, nous avons traité trois grandes approches (dont les deux premières sont en général très entremêlées, dans la réalité, de sorte que bien souvent, on ne les distingue même pas) : l’approche néolibérale, que nous abordons bien sûr de manière critique ; l’approche humanitaire centrée sur une ouverture complète des frontières ; et enfin, une approche s’efforçant de réunir enjeux humanitaires et régulation. Cette dernière approche est traitée dans l’interview de Ruud Koopmans, qui en est l’un des principaux représentants – si pas le principal. En même temps, cette interview apporte des éléments essentiels à la critique de la vision néolibérale des migrations. L’approche prônant l’ouverture totale des frontières est défendue quant à elle dans l’article de Paul Willems. Suit alors une contribution partant d’un roman, Les roses de la nuit, d’Arnaldur Indriðason, qui apporte une lumière toute particulière sur la problématique. Cette approche se prolonge par un petit article rappelant les projets de Thomas Sankara et de Pierre Rabhi au Burkina Fasso, ainsi qu’une autre initiative au meilleur destin, et qui peut nourrir un vrai espoir. Ces dernières approches gravitent toutes autour d’un des remèdes essentiels : les potentiels immenses de l’agriculture paysanne, notamment quant au dépassement de l’extractivisme, une cause centrale des migrations forcées. Puis, nous laissons le dernier mot à un migrant burkinabé, dont les vécus et réflexions rappellent des réalités fondamentales et très concrètes de la problématique, tout en éveillant là aussi le souvenir de Sankara.
Concernant les deux premières approches, celles de RuudKoopmans et celle de Paul Willems, elles s’opposent en partie très fortement. Il nous a cependant semblé préférable, plutôt que de proposer une forme de synthèse ou de positionnement, de laisser le lecteur se forger son propre jugement. Le sujet étant très complexe, nous n’avons pu traiter qu’une partie de ses dimensions. Pour cette raison notamment, les contributions qui suivent se prolongeront dans le dossier du prochain
numéro. Celui-ci se centrera plus particulièrement sur la question, difficile elle aussi, des rapports entre les cultures. Évoquons aussi quelques autres approches qui nous paraissent dignes d’attention. Régulièrement attaqué par la gauche, Emmanuel Todd manie l’outil démographique pour poser de graves questions touchant à l’avenir du monde occidental. On lira avec intérêt son ouvrage La défaite de l’Occident (Gallimard, 2024). Idem concernant La grande migration et l’Europe de Raffaele Simone (Gallimard, 2021), ainsi que le n° 4 (printemps 2021) de la revue Front populaire, sous-titré « Immigrations. Éviter le naufrage ». Il est intéressant, également, de remonter un peu plus loin, jusqu’à l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Celui-ci nous donne notamment de quoi dépasser des jugements ou condamnations qui empêchent bien des débats et, en même temps, ne rendent compte que d’une partie de la réalité. Dans Race et histoire (1961), Lévi-Strauss distinguait racisme et xénophobie. Le premier est une idéologie mortifère postulant soit l’inégalité des races (version forte, désuète), soit
l’incompatibilité des cultures (version faible, actuelle) ; il est évidemment à rejeter. La seconde est une méfiance naturelle a priori des communautés vis-à-vis des inconnus arrivant sur leur territoire. Or, un certain militantisme antiraciste entretient sciemment la méprise entre les deux notions. Si un raciste est aussi nécessairement xénophobe, l’inverse n’est pas vrai. En retour, un xénophobe peut devenir raciste avec le temps, ou pas. Mais la dialectique échappe vraisemblablement à ceux qui sont fiers de s’en revendiquer, révérence envers le marxisme oblige…
Nous espérons que ce dossier pourra contribuer à mettre en valeur des approches trop peu débattues, à alimenter les réflexions sur les diverses problématiques complexes concernées, ainsi qu’à alimenter l’envie d’en apprendre davantage. Nous espérons aussi être parvenus à éviter autant l’ethnocentrisme que les postures idéologiques.
- Adepte, partisan déclaré de la doctrine, des opinions de quelqu’un.
- Normand Baillargeon, in Front populaire, « La gauche contre le peuple. Les nouvelles résistances », n° 22, sept.-oct.-nov. 2025, p. 135.
- « Les amis de Ludd ». Bulletin d’information anti-industriel – II, La Lenteur, 2009, p. 132.