La santé en système capitaliste : un bien commun ?

« C’est la société qui multiplie les causes d’inadaptation physique, mentale et sociale et qui rend nécessaire ensuite la dépense de sommes fantastiques pour soigner, réinsérer ou maintenir en vie les inadaptés  ».

« Les citoyens ont une conscience accrue de leur dépendance vis-à-vis de l’entreprise médicale, mais ils pensent que c’est un phénomène irréversible. Ils identifient cette dépendance au progrès  »

Ivan Illich, Nemesis médicale, œuvre complète, vol.1, Fayard, p.657 et 681.

Qu’est-ce que la santé dans un monde qui érige le profit comme valeur ultime ? À cette question, la réponse semble assez simple : un système bureaucratique de gestion de la maladie dont le bien-être du patient n’est plus l’objectif ultime – même si c’est une conséquence qu’il peut atteindre. À toutes les autres interrogations que ce thème suscite, nous ne prétendons pas répondre en quelques pages de ce dossier, mais espérons qu’il soulèvera quelques doutes, certitudes, désaccords ou pas.

Nous ouvrons celui-ci par une rencontre avec le Docteur Anne-Lise Ducanda (10-11), qui travaille en France (Evry) à la Direction de la protection maternelle infantile et de la santé. En quinze années, elle a vu les ravages progressifs de la généralisation des écrans sur le développement des enfants. Elle ne parle pas moins que du « plus grand défi de santé publique  », en ajoutant que « c’est tout l’avenir de notre société qui est en jeu  ». Baigné dans un environnement publicitaire, l’injonction à consommer plus pour que croisse le PIB s’inscrit pourtant en totale opposition avec ce défi majeur que le docteur Ducanda identifie.

Dehors, on continue donc à fabriquer du malade : air vicié, pollution intérieure due aux composants de produits manufacturés, malbouffe, stress, société instaurant la déliaison et donc la solitude… tout cela rend malade, et il serait mensonger de dire que ça ne fait pas un certain bien, financier, à une minorité. Dans le même temps, la médecine s’adjoint la puissance de contrôle des nouvelles technologies, inaugurant l’ère de la « médecine connectée » (12-13), qui n’est pas sans lien avec le premier sujet de ce dossier… Mine d’or pour les multinationales, ces projets signent l’avenir d’un sujet robotisé et surmédicalisé, qui, loin d’être autonome, dépendra dorénavant totalement de la technique pour sa survie.

La rencontre avec deux médecins passionnés par leur métier nous plonge dans les arcanes de l’hôpital, territoire bureaucratique où l’on classe, trie, catégorise, mesure, quantifie (14-15). On gère. Pas le temps, ou peu, pour les plus lucides, de penser pour agir. Là où pour beaucoup, les études et leur coût social oublié, on prend l’employeur le plus offrant, pour d’autres on tente de survivre dans un univers compétitif où les nouveaux collègues sont importés de l’Est, prêts à accepter moins et à tolérer plus. Pas le temps donc, quand on doit bouffer, quand on est entouré de petits jeunes chefs de service qui voient leur boulot comme des chefs d’entreprises, qu’il faut faire du chiffre, pas le temps de sortir de la matrice… Dans ce cadre, le modèle belge des maisons médicales constitue-t-il un rempart contre la privatisation de la santé et la perte d’autonomie du sujet dans ce domaine (16-17) ?

Jettera-t-on la pierre à ceux qui tentent ? Non ! Ils ont déjà le mérite de la lucidité. Ne sont-ils pas dans la même situation de beaucoup de travailleurs, qui participent malgré eux au fonctionnement de la société qui se refuse d’agir sur les causes des problèmes. Sans doute, si rien ne change, assisteront-ils à l’effondrement du monde avec une angoisse laissant apercevoir une petite crispation des lèvres, début d’un rictus, disant silencieusement : « Mais comment aurait-il pu en être autrement ?  ».

Cela nous rappelle ce que disait Ivan Illich dans Nemesis médical : « L’analyse de la tendance de la morbidité montre que l’environnement général (notion qui inclut le mode de vie) est le premier déterminant de l’état de santé global de toute population. Ce sont l’alimentation, les conditions de logement et de travail, la cohésion du tissu social et les mécanismes culturels permettant de stabiliser la population qui jouent le rôle décisif dans la détermination de l’état de santé des adultes et de l’âge auquel ils ont tendance à mourir »(1).

Dans ces domaines pourtant, peut-on prétendre que tout va bien ?

Dossier coordonné par Alexandre Penasse

  1. Ivan Illich, Nemesis médicale, œuvre complète, vol.1, Fayard, p.660.
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