Contribution extérieure

Deux ans de Sars-Cov2: quelle situation politique est née de la pandémie ?

L’évolution des mesures étatiques et de leur contestation de mi-mars 2020 à fin janvier 2022

[NDLR — Le Covid-19 étant « parti » aussi vite qu’il est arrivé – ce qui nous confirme qu’il était politique avant d’être sanitaire –, entre l’écriture de cette contribution externe et sa parution, les médias du pouvoir ont basculé dans le narratif « Ukraine ». On savait que bombardeurs et bombardés n’étaient définis comme tels que dans l’intérêt de l’Occident, et que le statut de « victime » n’était donné qu’à ceux qui étaient tués par ses ennemis. Tout cela ne doit pas nous faire oublier ce qu’ils nous vendaient quotidiennement il y a encore quelques jours, pas plus que les effets collatéraux de leur « balance bénéfices-risques » qu’ils n’ont jamais jaugés, mais dont on sait qu’ils furent bien plus nombreux; leurs politiques tuant davantage que le Covid. Nous ne stopperons donc pas subitement nos tentatives de comprendre et d’expliquer parce que le pouvoir politico-médiatique en a décidé ainsi. Quant à l’Ukraine, nous nous nourrissons de ceux qui en parlent sans être empêtrés mentalement dans la propagande occidentale et publierons très bientôt du contenu sur le sujet (article, interview, vidéo…)]. 

Cette fois, nous y sommes : depuis deux ans, la pandémie s’est installée sur notre monde. Les médias et les États en ont fait leur thème principal de propagande quotidienne. La situation qui en résulte est largement nouvelle, même si nous avons pu démontrer que la possibilité d’une pandémie était pensée selon une logique de contre-insurrection depuis au moins le début des années 2010(1). Il s’agit ici d’examiner les principales réponses apportées depuis deux ans à cette situation sanitaire nouvelle, qui a très vite débouché sur une évolution politique inédite. Beaucoup de choses ont changé, et nous ne nous intéresserons ici qu’aux aspects proprement politiques de la pandémie. Il est difficile d’établir une hiérarchie entre l’importance de ces changements ; aussi commencerons-nous par ce qui nous semble le plus évident : la montée du complotisme.

Le complotisme et la catastrophe annoncée

Dès mars 2020, la discussion se centre sur l’origine du coronavirus : un laboratoire, un marché aux animaux, un pangolin, une chauve-souris ? Ou encore les Chinois – Donald Trump évoque « le virus chinois »… Des centaines et des milliers d’internautes se mettent – comme d’habitude pourrait-on dire – à propager des nouvelles dans tous les sens.

Face à eux, les médias traditionnels, journaux, revues, radios et chaînes de télévision, en appellent aux « experts ». Mais les experts affirment eux aussi des points de vue différents et même contradictoires, sans que cela amène qui que ce soit à réfléchir au sens de l’expertise en matière médicale : n’existe-t-il qu’une seule vérité médicale ? La médecine est-elle une science aussi exacte que les mathématiques ? En matière de médecine, un dicton affirme que si l’explication est simple, elle est fausse, et que la réalité est toujours trop complexe pour qu’on parvienne à l’expliquer dans sa totalité… Le corps humain et la vie elle-même sont en effet d’une telle complexité qu’on ne peut qu’approcher d’une vérité, et jamais la détenir totalement. Mais voilà une évidence bien trop subtile, et le complotisme se nourrit de la simplicité, voire du simplisme absolu !

Les États, eux, se sont lancés pour la plupart dans une politique de peur(2) : ils ont fait peur à leurs populations, tout en prenant des mesures contradictoires, comme en France où le gouvernement a d’abord déclaré que le masque ne servait à rien – car il n’y en avait pas assez en réserve – avant de le rendre obligatoire et de multiplier les incohérences à chaque nouveau train de mesures sanitaires. Tous les ingrédients se trouvaient donc réunis pour qu’une immense vague de complotisme se développe : tout d’abord, le principal moteur, la peur, et la pire de toutes; la peur de mourir. Ensuite, la complexité extrême de la réalité, autant celle du corps humain que celle de la propagation d’une maladie à l’échelle du monde ; la répression de ceux qui n’acceptaient pas des mesures qu’ils jugeaient incohérentes ou inefficaces. Enfin, les insultes parfois très graves propagées en toute impunité, ce qui revient à jeter de l’huile sur le feu.

Au fil du temps, un véritable bouc émissaire est créé de toutes pièces par les médias et le gouvernement : le « groupe » des non-vaccinés, ces derniers étant rendus responsables de la propagation de l’épidémie ou des mesures contraires aux libertés qui sont prises par l’État. La création d’un bouc émissaire aboutit toujours au moins à deux conséquences : diviser la population et augmenter le niveau de violence. Malheureusement, c’est ce qu’il s’est produit en France, où le vocabulaire employé par certains vaccinés comme non-vaccinés est devenu de plus en plus outrancier au fil des mois, y compris à l’Élysée.

Le jusqu’au-boutisme de l’État français se mesure dans le déluge incessant d’interventions du président de la République, de ses ministres, des experts du comité scientifique et du comité de défense sanitaire, deux organismes dépourvus de toute légitimité « démocratique », qui noient les médias et les citoyens sous une avalanche de propos alarmistes. Les dirigeants n’ont fait que créer de la peur, laquelle entraîne l’incapacité de raisonner simplement, et, par exemple, de demander au gouvernement pourquoi il continue de fermer des lits d’hôpitaux, pourquoi le budget de la santé n’est que de 1,8 % du budget national, alors que celui de l’armée est de 6,65 % et celui de la police de 3,3 % ?

Mentir ou déformer la vérité aboutit à ce qu’un groupe de réflexion américain, la Rand Corporation, appelle cela « le déclin de la vérité » (the truth decay) (3). Lorsqu’un gouvernement ou les médias changent constamment d’avis et propagent des nouvelles qui veulent orienter l’opinion publique dans une seule direction, il se produit selon la Rand Corporation un phénomène de « décrédibilisation » des discours tenus par l’État ou les médias : une partie de l’opinion publique refuse de se laisser manipuler, et va aller chercher l’information ailleurs. C’est-à-dire sur le web ! Pour la Rand Corporation, ce sont davantage les médias qui ont perdu leur crédibilité que les réseaux sociaux qui la leur aurait ôtée. Les demi-vérités ou les mensonges purs des médias, le fait qu’ils relaient sans esprit critique la propagande de l’État a suffi à leur faire perdre leur crédibilité. Le problème est que, dans le même temps, des milliers de sites web plus ou moins farfelus en ont, quant à eux, gagné. Comme s’il s’avérait impossible de mener une réflexion sérieuse et aboutie sur ce qui nous opprime, et comme si nous devions tomber d’une oppression à une autre… Sans fin ?

Au début de 2020, devant la situation inédite causée à la fois par la pandémie, par la peur qui s’emparait de la population et par le déferlement de théories complotistes, des groupes de réflexion (think tanks) se sont aussitôt lancés dans l’élaboration de scénarios sur le nombre de morts, sur les décisions sanitaires les plus efficaces, sur la probabilité ou pas d’un vaccin, sur la sortie de la crise. Par exemple, un groupe de réflexion français, Futuribles, pouvait, dès le mois d’avril 2020, soit six semaines seulement après le début « officiel » de la pandémie et des mesures de confinement, fournir trois scénarios en fonction du nombre de morts et de la politique suivie par le gouvernement en matière de confinement, de restrictions de déplacement, etc. Ce qui est étonnant sur le plan politique est que ce type de dérive est largement connu et documenté, notamment dans les milieux révolutionnaires. Mais ceux-ci ont été plus ou moins incapables de répondre au déferlement de scénarios catastrophes, de prévisions apocalyptiques, et se sont laissé enfermer dans une dérive de surenchère que nous allons examiner. Plutôt que de chercher « ce qu’il va se passer », il aurait mieux valu analyser pourquoi donc nous étions à ce point happés par un phénomène au demeurant largement prévisible, que des films avaient anticipé, que des think tanks avaient annoncé, que les penseurs de Google ou les experts de la Banque mondiale avaient, eux, quasiment modélisé.

L’incohérence qui infuse dans la société

Il n’est plus nécessaire, deux ans après le début officiel de la pandémie, de rappeler les contradictions de l’État et des décisions de ses deux comités covid-19. Remarquons cependant que l’incohérence est devenue une forme politique à part entière, comme si elle avait infusé dans la société elle-même, à tous les niveaux. Il faudra voir plus loin qui parvient à y résister.

Ainsi, des militants révolutionnaires, opposés depuis longtemps à la mainmise des trusts sur notre vie et notamment aux gigantesques entreprises pharmaceutiques qui déversent des tonnes – littéralement – d’antidépresseurs, d’anxiolytiques, de neuroleptiques et d’antipsychotiques chaque jour dans nos corps, vont sans barguigner se faire vacciner par Pfizer sur la simple injonction de l’État. Ils oublient notamment qu’il est peut-être possible de ne pas être vacciné contre une maladie qui n’a tué, depuis son apparition il y a deux ans et selon les chiffres officiels, chaque année, que 0,04 % de la population mondiale, soit 3 millions de personnes sur les 7,8 milliards que nous sommes ; il meurt chaque année environ 60 millions de personnes dans le monde, dont un quart de maladie cardiaque ou d’AVC, un dixième de maladie respiratoires ou pulmonaires ; certaines années, selon la FAO, il peut y avoir 10 millions de morts dues à des famines. Or, ce ne sont bien que 0,04 % des humains qui sont morts de la covid-19 en 2020 puis autant en 2021 – y compris en comptant les morts « avec covid » (et non « du covid »), comme le reconnaît Santé Publique France dans une note d’avril 2020(4), ainsi que l’Insee(5). Est-il politiquement raisonnable d’enrichir Pfizer à milliards pour un danger aussi peu évident ?

La première incohérence politique majeure, ici, n’est pas d’avoir peur, car chacun a le droit d’avoir peur pour sa vie – même s’il est plus dangereux de ne pas arrêter de fumer que de contracter la covid-19. L’incohérence politique majeure est de ne pas regarder ailleurs s’il n’existe pas des alternatives pour se soigner, et de ne pas choisir de boycotter Pfizer. Ainsi, nous ne buvons pas de Coca-Cola car des alternatives existent à cette boisson symbole d’un capitalisme toxique ; nous ne mangeons pas de produits Nestlé car cette société exploite sans vergogne les paysans du Sud ; nous ne changeons pas de téléphone intelligent chaque année ou nous choisissons le Fairphone car nous ne voulons pas être complices de l’esclavage des enfants congolais dans les mines de cobalt. Et quand des révolutionnaires affirment qu’après tout, nous tolérons bien les prisons dans nos sociétés, les migrants qui sont traités en sous-hommes, l’invasion du plastique, les déplacements en voiture ou nos lampes qui sont alimentées à l’énergie nucléaire, l’évidence est alors que l’incohérence n’est pas superficielle; elle est au contraire profondément ancrée, désormais, dans nos raisonnements.

Il est en effet facile de répondre à ces arguments tant de fois entendus depuis deux ans : les prisons, la situation des migrants ou la structure du réseau électrique et beaucoup d’autres réalités de notre quotidien constituent des problèmes de fond que nous ne résoudrons que par la fin de ce système productif et oppressif, et pas par des décisions individuelles. En revanche, il existe d’autres situations contre lesquelles nous avons d’ores et déjà des moyens d’agir, y compris au niveau personnel. Ainsi, nous ne sommes pas obligés d’acquérir des objets en plastique ou le dernier Iphone ou Samsung, puisque des alternatives existent ; nous pouvons décider de nous chauffer au bois plutôt qu’à l’électricité, ou voyager en train quand le réseau n’a pas été détruit par l’État. Quant au vaccin, l’alternative est encore plus évidente : nous pouvons nous soigner préventivement(6).

Il apparaît donc que l’incohérence sanitaire et politique de l’État finit par déteindre, en quelque sorte, sur celles et ceux qui ont fait profession de changer le monde et qui ne parviennent plus à raisonner par-delà leur propre peur. De plus, depuis le reflux du mouvement émancipateur, à partir des années 1975–1985 en France, nous avons « tenu » les places que nous occupions dans des entreprises ou dans le secteur étatique ou hospitalier, entre autres ; nous avons lutté pour les défendre contre la normalisation dite néolibérale et contre ces politiques destructrices du lien social, de l’éducation, du système de santé, etc., que les États ont mises en œuvre. Nous avons tenu ces positions pour éviter que chaque avancée réalisée de 1945 jusque dans les années 1960 soit grignotée par l’État et les capitalistes. Nous avions là, avec le refus du vaccin, une belle occasion – offerte par la pandémie – de ne pas céder, et même de contre-attaquer au moins sur un point très précis : nous voulons davantage de lits d’hôpitaux et une reconnaissance et (re)valorisation réelle des métiers du soin à autrui.

Contrer le contrôle social aggravé

D’autant que le plus grave et le plus incohérent ne réside pas dans l’éventuel refus du vaccin, mais bien dans la nécessité politique qu’il y avait et qu’il y a toujours de refuser la nouvelle étape d’intensification du contrôle social que représente le QR-code pour tous. Depuis le premier plan Vigipirate, en effet, la société française est constamment en état d’alerte. Depuis 2020, cette alerte ne relève plus du terrorisme mais de la pandémie. Or, l’État a choisi, pour lutter contre la pandémie, d’imposer un système de contrôle par téléphone intelligent et QR-code, d’abord dénommé passe sanitaire, puis intensifié par la nécessité du vaccin, ce qui a transformé ce passe sanitaire en passe vaccinal. 

Le laissez-passer vaccinal(7) est une atteinte fondamentale à nos libertés, qui relègue une partie de la population à une position de quasi-parias ; il instaure une véritable frontière intérieure. Les non-QR-codisés ne disposant pas du passeport intérieur, se retrouvent en effet, tels des citoyens de seconde zone, dans une situation en partie comparable à celle des migrants sans papier, par exemple – en partie seulement, mais le glissement vers cette situation est une évidence – ou comme les Noirs Américains avant l’abolition des lois sur la ségrégation. Cette fois, la ségrégation n’est pas due à une idéologie raciste, mais à une idéologie hygiéniste propagée par les États et les méga-entreprises, dont Pfizer, Sanofi et leurs consœurs ; la différence est certes évidente, mais le résultat est à peu près identique puisque certains lieux sont d’ores et déjà interdits aux non-QR-codisés.

En matière d’incohérence, citons là encore un argument étonnant de la part de personnes qui se disent partisanes de l’émancipation : le QR-code ne serait pas une atteinte à la vie des citoyens vaccinés. C’est l’inverse qui est vrai : le QR-code est une atteinte à la vie de toutes les citoyennes et de tous les citoyens, puisque nous sommes toutes et tous membres de la même « cité », et que notre « citoyenneté » n’a de sens que collective, et même collectivisée, et surtout pas divisée ou soumise à des conditions quelles qu’elles soient – y compris la privation de liberté pour les personnes incarcérées, qui ne devrait pas leur ôter leur qualité de citoyens. Un citoyen ne peut que regretter et devrait même combattre toute situation qui discrimine des personnes qui, au contraire, devraient avoir les mêmes droits que lui, tels que les migrants sans-papier et, désormais, les non-QR-codisés. L’incohérence a donc un bel avenir devant elle.

Bilan politique

Ces incohérences diverses, dont nous n’avons retracé ici que les principales, aboutissent, deux ans après le début de la pandémie, à quatre grandes positions politiques, que nous n’esquissons ici qu’à grands traits.

Tout d’abord, une bonne part de la population française, sans doute quasiment la majorité, a adhéré aux discours de l’État et des médias. Cette part très importante est tout à fait favorable au vaccin ainsi qu’au QR-code, et ne s’intéresse pas aux non-vaccinés ou à ceux qui refusent le contrôle qu’établit le QR-code. Dans le pire des cas, les « opposants » doivent même subir, selon la partie la plus intégriste de ce groupe, une discrimination plus forte que celle qu’ils subissent aujourd’hui : suspension de leurs droits (allocations ou droit de vote, par exemple), suspension de leur accès aux soins, amendes, voire incarcération puisque plusieurs fois, cette éventualité a été exprimée dans certains médias. Cette part de la population est sans nul doute représentative de ce qu’Erich Fromm dénonçait dans La Peur de la liberté : il est plus confortable de suivre le troupeau, où l’on se sent moins seul, que de risquer d’assumer sa propre liberté.

Une deuxième part de la population est vaccinée, mais à contrecœur, contrainte et forcée par des réalités extérieures. Ce peut être la peur de mourir, que nous considérons comme un élément extérieur à la personne, dans la mesure où nous savons tous que nous allons mourir et que cette pandémie laisse survivre 99,92 % de la population ; il faut donc que l’incohérence se soit emparée de certaines personnes pour les « contraindre » à se faire vacciner en dehors de toute logique, puisque la mort est, quoi que nous en pensions, la porte de sortie que nous devrons tous emprunter… La majorité des contraintes qui poussent à la vaccination sont cependant beaucoup plus évidentes, puisqu’il s’agit, tout simplement, de la nécessité d’être vacciné pour conserver son emploi ou pour pouvoir visiter un parent malade ou en maison de retraite. Cette fois, la contrainte est telle qu’il est très difficile d’y résister. Parmi cette large frange de la population vaccinée, certaines personnes refusent cependant de se servir du QR-code qu’elles ont obtenu, tandis que d’autres, finalement, se rallient, parfois à regrets, à la position selon laquelle, « après tout, il faut bien vivre et on ne peut pas se priver de tout ».

Une troisième part de la population est totalement complotiste, en ce sens qu’elle adhère parfaitement aux discours les plus extrêmes sur le complot : ce vaccin n’est destiné qu’à tuer une part de l’espèce humaine (certains annoncent qu’il s’agit de ne conserver que 500 millions d’êtres humains au total, soit plus de 90 % d’humains éliminés… par le vaccin) ; il renferme des substances qui permettent le contrôle total (parfois même à distance) des individus. Il existe d’autres variantes des théories complotistes autour du vaccin, et cette part sans doute peu importante de la population est très utile à l’État, aux médias et aux citoyens qui adhèrent à la vaccination et à l’instauration de QR-code ; elle leur permet en effet de critiquer sans nuance l’ensemble des citoyens qui ont adopté une position politique critique à l’égard du QR-code, voire du vaccin.

Enfin, une autre part de la population refuse le vaccin et le QR-code, lequel instaure, selon elle, un contrôle social accru. Ce refus vise à défendre les libertés que nous possédons encore, ou la « liberté » en tant que telle, en tant que possibilité existentielle et collective. Cette part de la population est actuellement la moins bien représentée dans les médias, qu’ils soient traditionnels ou issus du web ; sa position est assimilée aux « antivax », alors qu’il s’agit d’un refus politique de voir le contrôle social augmenter encore – et non d’un refus du vaccin seul, soit pour des raisons a priori non politiques. Très souvent cependant, lorsque des représentants de cette position politique anti-QR-code expliquent leur ligne de conduite devant des militants de l’émancipation, ils sont là encore assimilés aux antivax, voire aux fascistes. L’incohérence s’est ainsi insinuée dans les relations entre les individus à tous les niveaux, y compris chez les partisans de l’émancipation humaine, par la fausse évaluation des positions politiques précises défendues par les individus. Pourtant, cette position cohérente de refus absolu du QR-code implique des discriminations subies dans la vie quotidienne, ce qui donne du poids à cette position puisque les non-QR-codisés vivent désormais une existence réduite. De même, des migrants sans-papier, parce qu’ils vivent leur situation de discrimination, nous apparaissent comme des personnes extrêmement volontaires et qui prennent d’énormes risques pour eux-mêmes et le plus souvent aussi pour leur famille restée au loin. Il est donc étonnant que le refus du passeport intérieur ne soit pas mieux considéré par certains vaccinés « critiques », car cela pourrait constituer un véritable axe commun dans la lutte pour nos libertés.

Dans cette lutte, les non-QR-codisés ne sont pas « l’avant-garde » de quoi que ce soit ; ils sont juste des individus qui ont choisi une cohérence totale, ou qui ont pu « construire » ce choix, parce qu’en dernière analyse, ils n’avaient pas besoin du QR-code pour travailler, ou étaient parvenus à organiser leur vie en dehors d’un travail nécessitant ce laissez-passer vaccinal. Vaccinés contraints et personnes refusant le QR-code ont donc à l’évidence un intérêt commun à critiquer le QR-code et à demander son abolition.

Il est tout à fait dommageable que certains individus, conscients du danger que fait peser le laissez-passer sanitaire puis vaccinal sur les libertés, aient néanmoins pris la peine de défendre bec et ongles leur position sur le vaccin alors que la véritable question politique est en réalité, depuis maintenant deux ans, la restriction avancée des libertés qui découle des confinements puis des laissez-passer. Cette question politique est collective, alors que le choix du vaccin est individuel. Pourtant, certains militants de l’émancipation ont asséné un point de vue rigoureusement apolitique en affirmant que la seule position valable était de protéger ses semblables en acceptant le vaccin. Cela alors que ces personnes ne sont pas des experts, ni en médecine ni en pandémie, et tout en critiquant par ailleurs à juste titre les experts, sans oublier que certains de ces militants de l’émancipation prétendent même être opposés au pouvoir de l’État et des méga-entreprises telles que Pfizer – en toute incohérence.

Refuser toute forme de contention

Nous avons donc perdu beaucoup de temps et accumulé beaucoup de désillusions et de défaites depuis le printemps 2020. De même qu’à d’autres époques récentes, il est temps de tirer un bilan politique de ces errements et de nous recentrer sur ce qui fait sens. Il nous semble que la situation peut être ainsi résumée :

Depuis le début de la pandémie, le nombre officiel de morts de covid-19 n’étant que de 0,08 % de la population mondiale, il apparaît désormais que les États et les méga- entreprises qui tirent parti de la situation(8) poursuivent un autre but que notre protection. Ce but est une évidence : le contrôle politique et social de l’humanité, sans oublier un contrôle plus diffus à travers la restriction des possibilités culturelles offertes à la population. Enfin, la politique hospitalière suivie dans la plupart des État (restriction du nombre de lits, aucune revalorisation du métier de soignant, etc.) indique assez que la santé des citoyens n’est pas le souci principal des États.

La question politique fondamentale aujourd’hui est ainsi : sommes-nous d’accord sur ce programme minimum ? Si nous ne le sommes pas, il est à craindre que le silence et la faible implication de certains vaccinés « contraints » ne débouchent sur une discrimination toujours plus forte des non-QR-codisés. Cette discrimination aboutirait très vite à l’utilisation de ce nouveau bouc émissaire par les tenants du pouvoir, ouvrant ainsi la voie à des politiques toujours plus dictatoriales. 

Cette organisation de la société fondée sur le profit accaparé par quelques-uns au détriment du plus grand nombre (ce qu’on appelle le capitalisme) est en crise. Cette crise que le capitalisme traverse est telle que l’ennemi n’a plus guère d’issues de secours. Nous pouvons estimer que les principaux instruments grâce auxquels il espère survivre et continuer à nous oppresser sont tout d’abord le recours à la distribution d’argent sous la forme d’allocations diverses, y compris un revenu minimum, afin de faire taire les contestations (puisque nous aurions alors toujours trop à perdre face à l’incertitude grandissante concernant le futur). Ensuite, le recours à la contention médicamenteuse et « vaccinale » de la population. Ainsi, aux États-Unis, ce sont d’ores et déjà 55 % des Américains qui sont dépendants des antidépresseurs, anxiolytiques et neuroleptiques, et l’objectif de l’Association Américaine de Psychiatrie est que ce taux passe à 75 % dans les années qui viennent, tout cela pour la « bonne santé » des Américains. En France, il semble que nous en soyons d’ores et déjà à 50 % de la population qui, à un moment ou à un autre de sa vie, sera sous antidépresseur, anxiolytique ou antispychotique.

Par le biais du vaccin anti-covid, l’industrie pharmaceutique, soutenue par les obligations imposées par l’État à ses citoyens, atteint deux objectifs, qui sont liés. Tout d’abord, elle réussit à s’assurer une manne de « pharmadollars » pour de longues années (si le vaccin nécessite des doses régulières de rappels pour rester efficace), à peu près de la même manière que, depuis les années 1970, les pays réunis dans l’OPEP se sont assurés une manne durable de pétrodollars en maintenant le cours du baril ni trop haut ni trop bas (afin que les pays non producteurs ne cherchent pas à dépasser trop vite le stade « pétrole » de leur économie, tout en payant le baril suffisamment cher pour assurer à l’OPEP des gains substantiels). Ensuite, par le biais du QR-code permettant de contrôler le statut vaccinal, les trusts pharmaceutiques s’inscrivent dans le paysage mental de nos sociétés de manière prégnante et durable, de même que la voiture et le pétrole à partir des années 1950.

Comme l’écrivait Simone Weil en 1932 à propos de la crise globale qui a suivi le krach de 1929, « la classe dominante [se trouve] contrainte par la crise à aggraver sans cesse l’oppression qu’elle exerce(9) ». Ainsi, nos sociétés évoluent vers ce que Weil appelait, dans ce même article, « un fascisme absolu, c’est-à-dire une emprise étouffante sur toutes les formes de la vie sociale d’un pouvoir d’État servant lui-même d’instrument au capital financier ». Et, pourrions-nous ajouter, au capital industriel représenté en l’occurrence par des méga-entreprises de taille mondiale, telles que Google, Facebook, Pfizer, Sanofi ou Amazon.

Le résultat n’est pas acquis, dans la mesure où « l’emprise » n’est « étouffante » que pour les non-vaccinés et celles et ceux qui, bien que vaccinés, refusent d’utiliser leur QR-code et se trouvent donc contraints de créer presque à partir de rien une nouvelle vie sociale et culturelle.

La lutte désormais se situe nettement à ce niveau : refus du QR-code et des produits pharmaceutiques de contention ; création d’une autre vie sociale et politique, dans le but de contrer et de renverser même ce « fascisme absolu » que nos maîtres entrevoient comme l’une des rares issues de secours à la crise que traverse leur système – l’autre étant sans doute la guerre, civile ou étrangère.

Il serait utile de proposer une pétition à peu près rédigée de cette façon :

Nous qui refusons le QR-code et qui ne sommes pas vacciné.e.s
Nous qui sommes vaccinés mais qui refusons de nous servir du QR-code par solidarité avec les non-vaccinés et par opposition aux mesures de contention en général,

Nous demandons l’abolition immédiate du laissez-passer vaccinal ou sanitaire, la renonciation à tout confinement éventuel et le transfert massif des budgets consacrés à la répression (armée et police) vers les postes de la santé publique et de l’éducation des citoyens.

Le moment politique actuel est, en réalité, tendu et très important. De la capacité à nous rejoindre sur le refus absolu du QR-code – donc sa non-utilisation par les vaccinés contraints – dépend la possibilité d’un reflux des mesures dictatoriales, ou au minimum leur atténuation. Si nous ne parvenons pas à nous rejoindre, à l’inverse, la voie est libre pour l’imposition d’un ordre toujours plus autoritaire, musclé, voire pire.

Groupe HUKO (Huxley, Ubu, Kafka, Orwell) 

Contact : groupe.huko@autistici.org

Notes et références
  1. Voir par exemple <lundi.am/De-quoi-le-QR-code-est-il-le-nom> ou <mrmondialisation.org/dictature-numerique- ce-que-google-vous-prepare/>
  2. On peut lire à ce sujet Erich Fromm, La Peur de la liberté, Belles Lettres, 2020 (texte de 1941).
  3. Voir <rand.org/research/projects/truth-decay.html>
  4. https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/infection-a-coronavirus/documents/bulletin-national/covid-19-point-epidemiologique-du-1er-avril-2021 , notamment la p.43
  5. Voir <insee.fr/fr/statistiques/4923977?sommaire=4487854>
  6. Nous ne donnerons pas ici de méthode de soin préventif, c’est à chaque individu de faire ses propres recherches. Précisons cependant qu’il y en a de plusieurs types, dont certaines ont d’ailleurs été testés dans des études randomisées, et donc très peu contestables.
  7. Le terme de « laissez-passer » est préférable car il indique plus clairement l’idée de frontière intérieure que le terme de « passe », qui insiste sur la seule possibilité et non sur le refus possible.
  8. Nous avons cité Pfizer, mais nous pourrions également citer Google, dont le chiffre d’affaires a cru en une seule année, entre 2020 et 2021, de 39 % ( ! ou Netflix qui consomme désormais 17 % du total de l’électricité consacrée à l’internet, ou encore Amazon, bien sûr, et tant d’autres acteurs centraux du monde capitaliste actuel.)
  9. « La situation en Allemagne », Écrits historiques et politiques, tome II, volume 1, p. 189.
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