COUCHÉS, LES PAUVRES !

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« Quel que soit le discrédit dont ce mouvement est l’objet de la part de ceux qu’il offusque et dérange et qui s’emploient déjà à lui faire expier son défi insolent – dût-il lui-même déboucher pour un temps sur le vide de la désillusion – nous savons que demeurera intacte sa force d’ébranlement et que rien ne pourra altérer la pureté de son visage ; nulle composition, nul accord avec une société qui s’abrite peureusement derrière une parole autoritaire contre laquelle s’est dressée, dans toute la soudaineté de sa fraîcheur, cette parole bouleversante d’un enfant ».

Louis René des Forêts – Notes éparses en mai. (1968…)

C’est un bien surprenant moment auquel nous assistons depuis maintenant de longues semaines. L’irruption aussi soudaine qu’imprévisible du vaste mouvement des « gilets jaunes », en France essentiellement, n’a pas fini d’interroger les esprits. Lesquels, selon la sphère de pensée à laquelle ils appartiennent – à commencer par ceux qui s’agitent dans les milieux du pouvoir – sont confrontés à ce surgissement et tentent vaille que vaille d’y répondre. On l’a vu, le chef du gouvernement français a récemment lancé une contre-offensive musclée à l’encontre des « casseurs », ces « ennemis de l’ordre » et autres « fauteurs de troubles menaçant la République et ses institutions » d’une répression accrue et sans faille. À cet égard, peu d’entre nos fidèles lecteurs seront dupes de ces effets de pure propagande au vu de ce que, depuis le début de cette insurrection populaire venue de nulle part, la manière dont les forces de l’ordre – gendarmes, policiers, CRS et autres agents de la BAC (Brigade anti-criminalité) – ont géré les manifestations dans Paris et les grandes agglomérations où se groupaient, pacifiquement, les « gilets jaunes ». On l’a vu et les réseaux sociaux en ont abondamment diffusé de nombreuses et lamentables images, la violence est venue, à chaque fois et d’abord, des interventions des forces de l’ordre. À laquelle, bien évidemment et par voie de conséquence, les manifestants, hommes et femmes, jeunes ou retraités, journalistes indépendants « nassés », gazés, matraqués et jetés au sol, victimes de tirs de grenades anti-encerclement, défigurés et mutilés par les fameuses et, c’est toujours ça de pris, non létales balles de caoutchouc, ont répondu comme ils le pouvaient et, même, comme ils le devaient. Par l’émeute. Et, chaque samedi, depuis le mois de novembre, les choses se sont passées à l’identique. À la violence « légale et républicaine » a répondu la violence parfaitement justifiée des insurgés en colère.

Ce qui n’aura échappé à personne dans cette soudaine réapparition d’une lutte des classes jusque-là étouffée par le Spectacle – au sens situationniste du « tout va bien dans le meilleur des mondes » – c’est, bien évidemment, la panique qui s’est emparée des tenants du pouvoir, du président Macron à ses ministres et ses troupes en même temps que de cette désormais tristement célèbre « classe médiatique » dont l’essentiel du travail consiste, depuis de longues semaines, dans le dénigrement systématique du vaste mouvement de protestation qui, bien évidemment, ne peut que les scandaliser et les effrayer. Sur tous les plateaux de télévision, dans la presse écrite et à de notables exceptions près, les commentateurs patentés, les journalistes « nouveaux chiens de garde » aux ordres de leurs patrons milliardaires, amis fidèles et reconnaissants des énarques qui les servent si bien, ceux de la « télévision d’État » dénoncée par Daniel Schneidermann, y sont allés de tous les mensonges, de toutes les perfidies, de manipulation d’images en déformation systématique des messages qui venaient des « gilets jaunes » s’exprimant publiquement de même pour les analyses et commentaires de la mince frange de ceux à qui on ne la fait pas. Maintenant, il y a fort à parier que ni les menaces, ni le renforcement annoncé des troupes de la répression, ni les promesses et questions vaseuses de l’hypothétique « débat national », initié par le pouvoir macronien et dont les gens n’attendent rien que du vent et de la poudre aux yeux, rien de tout cela, assurément, ne fera baisser le niveau de colère et d’indignation qui risque bien de se propager partout et davantage encore.

Car tout cela vient de loin, de très loin. Durant des décennies et sous tous les gouvernements et figures présidentielles qui se sont succédé, la part de la population aujourd’hui rendue visible par l’insurrection en cours, a été inexistante aux yeux des tenants des pouvoirs en place ; tant de ceux qui se réclamaient de « la gauche » que de ceux qui affichaient clairement leur ralliement à la doctrine du libéralisme triomphant. Les premiers, on l’a vu, ne se démarquant des seconds que sur des points de détails de l’ordre de la rhétorique sans effets sur la politique menée, semblable à celle de leurs prétendus adversaires. Ainsi, donc, des millions de gens, les chômeurs en fin de droit, les retraités pauvres, les femmes seules  avec leurs gosses aux revenus dérisoires, bref, tous ces absents des statistiques ainsi mis au placard, la fameuse précarité sans visage et sans voix aujourd’hui se montre et se fait entendre de magistrale façon. Personne  au demeurant ne pourrait prétendre de ce qu’il adviendra du formidable mouvement venu de nulle-part. Si, comme cela est prévisible, le « grand débat » initié par le président Macron ne débouche sur rien de concret ni ne rencontre vraiment les revendications des « gilets jaunes » qui s’ébauchent au sein de groupes informels un peu partout dans l’Hexagone il y a fort à parier que le mouvement ne pourra qu’aller en s’amplifiant et se radicalisant. Avec, pour conséquence, on peut le craindre, une répression de plus en plus violente de la part des forces de police dont les excès de toutes sortes sont couverts par le ministre de l’intérieur, Castaner (castagneur?).

Et alors ? Rien. Une Histoire est en train de s’écrire et tout, absolument tout, est possible ; rendez-vous dans quelques semaines avec, certainement, des éléments de réponse qui seront peut-être bien surprenantes à plus d’un titre.

Jean-Pierre L. Collignon