
Par Serge Van Cutsem
Le 19 mars 2026, à Bruxelles, un fait grave s’est produit : un film légal a été interdit trois heures avant sa projection…. Sans décision judiciaire. Sans arrêté formel. Sans recours possible.
Posons d’emblée deux questions simples : La Russie a‑t-elle déclaré la guerre a un pays membre de l’Union européenne ? Non. L’Union européenne a‑t-elle déclaré la guerre à la Russie ? Non.
Ces deux réponses, évidentes, factuelles et incontestables, suffisent à démonter l’édifice rhétorique sur lequel repose ce qui vient de se passer à Bruxelles la semaine dernière.
Le 19 mars 2026, une projection du documentaire “Ukraine, Russie, derrière l’écran de fumée”, réalisé par le journaliste Alexandre Penasse et produit par Kairos Presse, devait avoir lieu au Cinéma Le Stockel à Woluwe-Saint-Pierre. La salle avait été réservée et intégralement payée près d’un mois à l’avance par AIT sa, partenaire de l’événement . Le directeur de la salle avait visionné le film la veille à la demande de la commune. Son verdict : aucun élément justifiant une censure.
Trois heures avant la projection, le même directeur recevait un courrier par porteur de la Commune de Woluwe-Saint-Pierre, signé par la Secrétaire communale et le Bourgmestre f.f., le mettant en demeure d’annuler la projection sous peine de graves conséquences à son encontre.
Le fondement juridique invoqué repose sur une clause de la convention d’exploitation du cinéma (datant de 2006), relative notamment au respect de l’ordre public et bonnes mœurs, tout en visant expressément l’interdiction de diffusion de contenus à caractère pornographique ou contenu qui s’inscrirait contraire aux bonnes moeurs.
Le directeur, locataire de la salle dont la commune est propriétaire, n’avait d’autre choix que d’obtempérer tant le ton de ce courrier était menaçant (“A défaut d’annulation, ce refus sera considéré comme un manquement grave à ses obligations et nous prendrons toutes les mesures sui s’imposent en conséquence”) et tant il avait déjà investi ses économies dans ce lieu. Il l’a fait « bien malgré lui », selon ses propres termes. Et en réalité, il est la victime collatérale de cette affaire, pas son auteur. D’autant que ce dernier a directement remboursé l’intégralité de la location, en plus de présenter ses excuses.
Le soir même, Mr Georges Dallemagne, échevin de la Commune de Woluwe-Saint-Pierre (Les Engagés), c’est-à-dire membre de l’exécutif communal qui venait de signer la mise en demeure, publiait sur son compte Facebook public le message suivant : « Soulagé d’avoir réussi à faire annuler la projection prévue ce soir au Cinéma Stockel, dans mon quartier, du film de propagande pro russe Ukraine-Russie : derrière l’écran de fumée. »
Dans ce même message, Mr Dallemagne qualifie Kairos de « média complotiste virulemment antisystème », l’accuse d’utiliser des « images de synthèse pour montrer de faux cimetières », affirme que Kairos « mène une guerre contre l’Europe », sans apporter le moindre élément probant à l’appui d’aucune de ces affirmations. Il mentionne également des « personnes qui avaient réussi à s’infiltrer parmi les personnes invitées », avouant ainsi l’organisation préméditée d’une surveillance des participants à un événement privé et légal.
Ce texte est juridiquement explosif. Chaque affirmation constitue une imputation de faits graves non prouvée à des personnes identifiées. Mais au-delà du droit, il révèle quelque chose de plus fondamental : un membre de l’exécutif communal se vante publiquement d’avoir utilisé les outils de sa propre administration pour faire taire un organe de presse. En Belgique, en 2026.
Cette censure n’est pas tombée du ciel. Sa chronologie est documentée :
Le 15 mars, Mme Marta Barandiy, directrice de l’ONG Promote Ukraine, présentée comme une amie proche de Georges Dallemagne, publie sur le site de son organisation un appel à l’annulation de l’événement, qualifiant le film de propagande pro-Kremlin. Le 18 mars, l’Ambassade d’Ukraine en Belgique publie un communiqué officiel exigeant l’annulation et qualifiant le film d’« outil de guerre informationnelle ». Le 19 mars à 16 heures, la Commune agit et le soir, Mr Dallemagne revendique le résultat.
L’ambassade d’Ukraine exige le 18, la commune exécute le 19 et l’échevin s’en vante le soir même. La chronologie est implacable, et au minimum, elle établit une concordance troublante entre des prises de position extérieures et une décision administrative locale.
Mme Marta Barandiy n’est ni journaliste ni chercheuse[1]. Elle est la fondatrice de Promote Ukraine, organisation dont la mission “déclarée” est de défendre la cause ukrainienne auprès des institutions européennes, depuis un bureau mis à sa disposition par le Parlement européen lui-même. Elle a coordonné des livraisons d’équipements militaires à plusieurs brigades de l’armée ukrainienne[2]. En 2024, elle s’est présentée aux élections européennes sur une liste flamande[3]. C’est une militante politique, organisée, institutionnellement connectée, et c’est son droit le plus strict. Ce qui n’est pas son droit, en revanche, c’est d’obtenir des autorités belges qu’elles censurent préventivement un film, sans passer par un procédé loyal et légal (alors qu’elle est également avocate), ou en privant le média de tout recours possible devant un juge.
La Constitution belge est très claire. L’article 19 garantit la liberté d’expression. L’article 25 garantit la liberté de la presse. L’article 26 garantit la liberté de réunion pacifique. En Belgique, les autorités administratives peuvent, dans certaines circonstances strictement encadrées, restreindre l’exercice de ces libertés pour des motifs d’ordre public. Encore faut-il qu’une telle mesure repose sur une base légale pertinente, soit dûment motivée et respecte le principe de proportionnalité. Ce cadre est renforcé par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui protège la liberté d’expression et interdit en principe toute censure préalable, sauf circonstances exceptionnelles strictement encadrées, manifestement absentes en l’espèce
Or, en l’espèce, aucune décision administrative formelle, tel un arrêté du bourgmestre, ne semble avoir été adoptée. La mesure litigieuse repose uniquement sur une mise en demeure adressée à l’exploitant de la salle, ce qui soulève de sérieuses questions quant à sa légalité et à sa base juridique.
L’application d’une clause contractuelle visant des contenus contraires aux bonnes mœurs — en particulier de nature pornographique — à un documentaire à caractère politique interroge en outre quant à une éventuelle erreur manifeste d’appréciation, voire un détournement de finalité.
Un film qui dérange le récit dominant sur un conflit armé ne remplit aucun de ces critères. Si une autorité communale peut, en théorie, intervenir pour des motifs d’ordre public, une telle ingérence dans la liberté d’expression doit rester exceptionnelle, strictement encadrée et juridiquement fondée, conditions qui semblent, en l’espèce, faire défaut. Son application à un documentaire politique constitue une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, susceptible de constituer une voie de fait administrative, révélant soit une incompétence soit une mauvaise foi, et dans les deux cas, un abus de pouvoir.
Alors que l’agence Belga s’est emparée de la situation à travers de nombreux articles publiés au lendemain des faits, le 20 mars[4], il ressort clairement qu’une donnée que les médias mainstream n’ont pas relevée mérite d’être citée ici. Sur la propre page Facebook de Mr Georges Dallemagne, opérant en publication publique, 164 commentaires ont été analysés ce samedi 21 mars, en matinée. Résultat accablant : 75% des commentateurs, sur la page d’un élu centriste pro-européen, et parmi ses propres abonnés, condamnent clairement son action.
Ce chiffre n’est pas un sondage Kairos et est vérifiable. Ce n’est pas un résultat extrait d’un milieu alternatif en circuit fermé. C’est le reflet de l’opinion de nombreux citoyens belges consternés, figurant parmi les abonnés de l’auteur, et donc composée par des gens a priori favorables à ses positions, qui réagissent viscéralement contre l’idée qu’un élu décide à leur place ce qu’ils ont le droit de voir, sans même avoir pu avoir la possibilité matérielle de voir ce film au préalable (et se basant donc uniquement sur quelques extraits pour censurer).
Parmi eux, des sympathisants qui lui écrivent : « Tu me déçois Georges. » Des citoyens qui formulent des arguments juridiques précis. Des personnes qui n’ont jamais entendu parler de Kairos et qui condamnent la censure par principe. Ce n’est pas un signe de radicalisation, c’est un signe de réveil démocratique que les médias mainstream ont délibérément choisi de ne pas couvrir.
La grande majorité des médias belges qui ont au contraire présenté cet événement comme tel, ont machinalement relayé le récit fourni par Mr Dallemagne, avec une absence apparente de contradiction, puisqu’ils ont agi sans vérification indépendante, sans avoir vu le film, sans contacter Kairos pour recueillir sa version, visant une reprise rapide et largement homogène d’un texte qui suggère une coordination plutôt qu’un travail journalistique autonome.
“La liberté d’expression est le droit de dire ce que les autres ne veulent pas entendre” disait George Orwell, en plus de rappeler que le “Le journalisme, c’est publier ce que d’autres ne veulent pas voir publié, tout le reste n’est que relations publiques” .
Permettez-nous de considérer que ce nouveau manque de confraternité interroge à nouveau.
À Bruxelles, en 2026, un film peut être interdit sans juge, sans décision formelle et sans débat contradictoire.
CONCLUSION
Kairos n’a jamais pris position pour l’une ou l’autre des parties au conflit. Son documentaire s’efforce de s’en tenir aux faits vérifiables et au droit international tel qu’il est. C’est ce qu’on appelle la Charte de Munich. C’est ce qu’on appelle le journalisme, et c’est précisément cela qui lui est reproché.
Ceux qui nous accusent de propagande pro-russe appliquent une logique binaire implacable : quiconque ne répète pas le narratif officiel est ennemi. C’est la définition inverse du journalisme. C’est même la définition de la propagande elle-même.
Si ce précédent n’est pas contesté, la question ne sera plus de savoir quel film sera interdit. La question sera de savoir qui, exactement, une ONG étrangère, une ambassade, un échevin, aura désormais le pouvoir de décider ce que les Belges ont le droit de voir.
Et au-delà de ce film, c’est un principe fondamental qui est en jeu : dans un État de droit, aucune autorité ne peut, en dehors de tout cadre légal strict et sans contrôle juridictionnel, décider à la place des citoyens de ce qu’ils peuvent voir ou penser.
Ce jour-là, ce n’est pas seulement un film qui a été empêché — c’est une limite qui semble avoir été franchie. Ce qui est en jeu n’est pas un événement isolé, mais un précédent : celui d’une censure administrative de fait, exercée en dehors de tout cadre juridictionnel.
L’effet Streisand est déjà en marche. Chaque tentative d’empêcher la diffusion de ce film ne fait qu’en élargir l’audience et renforcer la légitimité de ceux qui posent des questions. Ce documentaire a déjà été vu. Il a déjà circulé. Il sera revu. Chaque tentative d’en empêcher la projection lui offre une audience qu’il n’aurait pas eue autrement. Mais au-delà de l’anecdote, c’est la démocratie elle-même qui est en jeu.
Et la démocratie, ça se défend, et ça se protège aussi.
[1] Marta Barandiy (née le 13 juin 1984 à Lviv, Ukraine — nationalité ukrainienne et belge) est docteure en droit international de l’Université de la Sarre (Allemagne), fondatrice et présidente de l’ONG Promote Ukraine, dont les locaux bruxellois ont été mis à disposition par la présidente du Parlement européen Roberta Metsola. Elle est également Représentante officielle de l’Ombudsman ukrainien pour les droits de l’homme en Belgique, fonction conférée par la Verkhovna Rada d’Ukraine — ce qui lui confère au moment des faits le statut de mandataire d’une institution d’État ukrainien sur sol belge. Elle a coordonné avec Georges Dallemagne la livraison d’équipements militaires à des brigades de l’armée ukrainienne. En 2024, elle s’est présentée en tête de liste du parti flamand Voor U aux élections européennes. Lauréate du Prix du citoyen européen 2022 décerné par le Parlement européen.
[2] Marta Barandiy, avec Georges Dallemagne, a remis une ambulance à la 72e Brigade des Zaporogiens noirs, déployée dans l’Oblast de Donetsk. Promote Ukraine Source : site officiel de Promote Ukraine, article daté du 29 février 2024 (promoteukraine.org). Promote Ukraine a également livré un véhicule tout-terrain aux Forces spéciales ukrainiennes, des médicaments et du matériel médical. Promote Ukraine Source : Promote Ukraine, février 2024. Avec Georges Dallemagne, Promote Ukraine a livré du matériel médical donné par la Croix-Rouge belge à un hôpital près d’Odessa. Promote Ukraine Source : Promote Ukraine (promoteukraine.org).
[3] En 2024, Marta Barandiy s’est présentée en tête de liste du parti flamand Voor U aux élections européennes du 9 juin 2024. Promote Ukraine Source : Promote Ukraine, communiqué officiel (promoteukraine.org).
[4] https://www.dhnet.be/regions/bruxelles/2026/03/19/woluwe-saint-pierre-annule-une-projection-contestee-sur-lukraine-prevue-ce-soir-au-cinema-le-stockel-ZLEXSWETCFFAFB4X2ONZYRYBSU/
https://bx1.be/categories/culture/woluwe-saint-pierre-annule-une-projection-contestee-sur-lukraine/





