
Par Serge Van Cutsem
Un film belge censuré avant d’avoir été vu. Une campagne coordonnée entre une ambassade, une ONG para-étatique et une militante. Un aveu écrit de censure politique. Et maintenant, l’Italie.
Le 19 mars 2026, une projection de film devait avoir lieu à Bruxelles. Le film s’intitule « Ukraine – Russie, derrière le rideau de fumée ». Il a été réalisé par Alexandre Penasse, journaliste et directeur de Kairos, média indépendant belge actif depuis 2013. Ce film a déjà été projeté dans plusieurs pays. Il s’appuie sur des sources que personne ne conteste : Le Monde, BFM TV, Euronews, des archives officielles de dirigeants européens et ukrainiens. Il donne la parole à des Ukrainiens — des civils, une institutrice, une étudiante de seize ans, des soldats. Il se conclut par des appels unanimes à la paix.
La projection n’a pas eu lieu. Elle a été annulée quelques heures avant, sous la pression combinée de l’ambassade d’Ukraine en Belgique, de l’organisation Promote Ukraine, et d’une vidéo de propagande diffusée sur les réseaux sociaux par une militante pro-ukrainienne, Marta Barandyi. Aucun de ces acteurs n’avait vu le film dans son intégralité. Aucun n’en a cité un seul extrait précis pour justifier ses accusations. Le film a été condamné avant d’être vu.
| C’est la définition exacte de la censure préventive, interdite par l’article 25 de la Constitution belge et par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. |
Dans sa vidéo, Marta Barandyi ne se contente pas d’attaquer le film de Penasse. Elle révèle, sans le réaliser, l’objectif réel de la campagne. Voici ce qu’elle dit textuellement :
« Il ne s’agit pas seulement de la controverse belge, ni d’un seul film. Il ne s’agit pas de censure. Il s’agit d’une propagande qui utilise un événement pour s’introduire dans l’espace public et s’étendre à d’autres espaces : espaces politiques, débats, discussions, décideurs, institutions. Si nous ne mettons pas un terme à une seule projection, ils continueront d’élargir ce qu’ils appellent leur dire-vrai. »
Relisez ce passage. Son auteur déclare explicitement que l’objectif n’est pas de répondre à un contenu précis, mais d’empêcher par principe la diffusion d’un récit alternatif dans l’ensemble des espaces démocratiques, jusqu’aux décideurs et aux institutions. Ce qui est dangereux dans ce film, selon elle, ce n’est pas qu’il incite à la haine, c’est plus simplement qu’il pourrait convaincre.
| C’est la définition exacte de la censure politique, et elle l’a écrit. |
La réalité est gravissime : une ambassade étrangère dicte sa loi sur le sol belge
Ce qui s’est passé le 19 mars dépassait la seule question de la liberté de la presse. L’ambassade d’Ukraine en Belgique, représentation d’un État étranger à l’Union européenne, accréditée sur le territoire belge souverain, a publié une déclaration officielle pour obtenir l’annulation d’une projection. Elle a exercé une pression formelle sur des acteurs publics belges pour interdire une expression journalistique.
Qu’aurait-on dit si l’ambassade russe, chinoise, iranienne ou autre avait fait de même ? La question mérite d’être posée sans détour. Le principe d’égalité devant la loi et la souveraineté des institutions belges ne sont pas négociables, quel que soit l’État qui tente de les contourner. Tout comme une ambassade est protégée de toute intrusion parce qu’elle constitue un territoire étranger.
Le film cite Le Monde, BFM TV et d’autres médias mainstream… et c’est de la propagande ?
Le reproche central adressé au film est qu’il constituerait de la « propagande russe ». Nous avons donc analysé en détail ce que le film contient réellement, puisque ses accusateurs ont refusé de le voir. L’intégralité des paroles contenues dans ce film a été transcrite et versée au dossier.
Le film cite Le Monde pour l’analyse des racines historiques du conflit, BFM TV pour la description des origines néonazies du bataillon Azov, Euronews pour des témoignages d’habitants de la région. Il fait référence au documentaire Ukraine on Fire d’Oliver Stone, réalisateur américain deux fois oscarisé. Il donne longuement la parole à Anne-Laure Bonnel, journaliste française accréditée, dont les reportages ont été diffusés sur des chaînes nationales françaises.
La question s’impose d’elle-même : si ces mêmes faits, rapportés par Le Monde ou BFM TV, constituent du journalisme, pourquoi constituent-ils de la propagande quand Alexandre Penasse les reprend ? La réponse ne peut pas résider dans le contenu, qui est identique. Elle réside dans la ligne éditoriale — ce que la liberté de la presse est censée protéger très exactement.
Accuser ce film de propagande russe, c’est accuser Le Monde et BFM TV de la même propagande. Une position intenable, mais visiblement assumée par Marta Barandyi et ses relais politiques.
Un autre exemple particulièrement révélateur s’impose ici. En effet, Léa Salamé est journaliste à France Inter, présentatrice de L’Émission politique, bref …un profil parfaitement intégré au paysage médiatique mainstream français. Elle n’est pas Alexandre Penasse, elle n’est pas Anne-Laure Bonnel et elle ne présente aucune des caractéristiques habituellement utilisées pour disqualifier un journaliste.
Le simple fait d’avoir accordé une interview à Sergeï Lavrov, qui constituait un acte journalistique élémentaire consistant à donner la parole à un acteur central d’un conflit, lui a valu une campagne d’invectives sérieuses de la part des mêmes milieux.
La conclusion s’impose donc d’elle-même : le problème n’est pas le journaliste, ni son profil, ni sa ligne éditoriale. Le problème est l’acte lui-même de donner la parole à l’autre camp. Si même une journaliste de France Inter n’y échappe pas, alors le standard appliqué n’a plus rien à voir avec la propagande ou le discours de haine. Il s’agit simplement d’interdire toute voix dissidente, quel que soit le vecteur.
| C’est une position intenable en droit, et un aveu supplémentaire sur la nature réelle de cette campagne. |
Après Bruxelles, la campagne s’était étendue au Portugal (Lisbonne, Porto, Coimbra), sans avoir pu empêcher totalement les projections, et elle s’étend désormais à l’Italie. Ce qui se passe à Bruxelles ne reste pas à Bruxelles. Des pressions ont été exercées au Portugal et à présent sur le Parlement italien pour empêcher une projection à Bologne, avec les mêmes arguments, les mêmes méthodes, et très certainement les mêmes acteurs.
C’est précisément ce que Marta Barandyi annonçait dans sa vidéo : étendre la censure aux institutions. Le programme est en cours d’exécution. Bruxelles était le test, Bologne est la suite, et demain ? une autre ville ? un autre pays ?
Quand une campagne coordonnée utilise simultanément des ambassades étrangères, des organisations para-étatiques et des militants pour empêcher la diffusion d’un film dans plusieurs pays européens, sans que personne ne l’ait vu, nous ne sommes plus dans le débat d’idées, nous sommes dans la censure organisée à l’échelle continentale.
Depuis treize ans, Kairos a répondu aux accusations portant sur différents sujets, passant du temps à démentir les affirmations mensongères, tout en restant dans la défensive. Cette époque est terminée. Désormais, Kairos a décidé de passer à l’offensive.
Des actions judiciaires sont en cours et d’autres seront introduites à brève échéance, contre les auteurs ainsi que contre les acteurs directs et indirects de cette campagne de censure. Un dossier complet a été constitué : avec la transcription intégrale du film, une analyse juridique de la campagne d’annulation, la déconstruction point par point de la vidéo adverse, la documentation de l’ingérence de l’ambassade ukrainienne. Ce dossier a été évalué de manière indépendante et le verdict est univoque : la censure est caractérisée, les responsabilités sont identifiées, les preuves sont versées au dossier.
Marta Barandyi, Promote Ukraine, et tous ceux qui ont participé à cette campagne devront répondre de leurs actes devant les juridictions compétentes. Non pas parce que Kairos est une victime (ça, c’est une posture assumée depuis treize ans) mais parce que la liberté de la presse n’est pas négociable, et que ceux qui l’attaquent doivent en assumer les conséquences.
Ce qui est en jeu dans cette affaire dépasse Kairos et Alexandre Penasse. Elle dépasse même la guerre en Ukraine. La question posée est simple : dans une démocratie européenne — ou du moins ce qu’il en reste — une ambassade étrangère a‑t-elle le droit d’interdire un film avant qu’il soit vu ? Des organisations financées de l’étranger ont-elles le droit d’exercer des pressions sur des institutions publiques pour censurer une expression journalistique ? Ceci avec des bureaux implantés au sein même de la Commission européenne. Et si la réponse est non, qui va oser le dire, et quand ?
| Kairos le dit aujourd’hui, et cette fois, il ne se contente pas de le dire. |





