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6 septembre 2020

Une bavure de plus

Photographie: Igor Pliner

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Par Esteban Debruelle

Aussi dramatique soit-elle, la mort d’un individu(1) laissé aux soins de la police n’a rien d’une bavure de trop, non. C’est juste une bavure de plus. Car, dans le monde tel qu’il est actuellement, il n’y a jamais trop de bavures. Jamais trop de dérapages. Ces faits, médiatiques ou non, sont systémiques. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas à considérer comme des faits isolés, mais bien dans leur ensemble. Le 10 avril, un jeune homme de 19 ans perdait la vie sous les roues de la police(2). Quelques jours plus tard, un jeune soudanais était kidnappé et tabassé(3) dans un fourgon de police avant d’être jeté, dépouillé, place Annessens. Le 15 août dernier, trois jeunes femmes, victimes de harcèlement de rue, étaient brutalisées(4) par une équipe d’intervention. Et depuis le déconfinement, la liste des faits de violences policières ne cesse de s’allonger.

Ces agressions policières se font majoritairement sur des publics fragilisés, des personnes racisées, et contre les principes d’émancipation féministe. Et les réactions des instances de tutelles, qu’elles soient policières ou politiques, sont systématiquement du même ordre : mise en cause de la victime ou de sa version (elle était saoule ou agressive), présentation du bien-fondé de l’action policière (intervention dans le cadre de la loi, protection de l’ordre public) et rappel de l’utilisation des procédures de contrôle interne (les responsables cherchent d’abord à se dédouaner et on se range ensuite derrière le secret d’instruction).

Dès lors, il n’y a que des moments à effacer de la mémoire collective. Pour que les choses redeviennent normales, que les cowboys continuent d’agir en toute impunité, que les hiérarchies gardent leur siège et les politiques leur mandat, il faut faire oublier. Faire oublier la mort d’un ado, d’un homme et d’une enfant en moins de deux ans. Faire oublier les interpellations d’activistes féministes lors de la manifestation du 8 mars. Faire oublier les propos racistes d’un commissaire de police au beau milieu de l’été. Faire oublier les techniques de ségrégation (ou profilage ethnique si vous préférez) qui s’en suivirent dans certaines zones du pays. Faire oublier les migrants gazés à 6h du matin au Parc Maximilien. Faire oublier cette femme afro-descendante violemment arrêtée et emprisonnée pour non-port du masque à la sortie du métro. Faire oublier que la police est aujourd’hui en roue libre. Oui, en roue libre.

Les politiques ont besoin de la police pour faire respecter des mesures toujours plus impopulaires. Les entreprises ont besoin de la police pour protéger leurs moyens de production et d’enrichissement toujours plus destructeurs. La police, elle-même, a besoin de ses éléments les plus violents pour entretenir la peur et maintenir un moyen de pression sur celles et ceux qui voudraient dénoncer ou réformer. Et les personnes qui s’engagent « pour contribuer à la protection des libertés et des droits individuels » (selon l’article 1 de la loi sur la fonction de police) se retrouvent réduit·e·s au silence.

Comme tout service public bridé par les mesures d’austérité, les agents sont en sous-effectifs, sous-équipés, mal formés et « mangés » à toutes les sauces. Ralentie par une paperasserie poussée parfois jusqu’à l’absurde, la fonction connaît aussi un fort taux de suicide et de nombreuses situations familiales et sentimentales violentes. Même si cette réalité est le résultat d’une politique menée par des partis qui assèchent les budgets publics et promettent dans le même temps plus de moyens, plus d’effectifs et plus de sécurité, l’idéologie raciste, sexiste et fascisante qui les caractérise semble percoler plus que jamais dans les rangs policiers. Preuve en est, encore, le groupe Facebook(5) mis à jour par le site Apache.

Donc, si tu en as marre que l’on crache sur l’uniforme, commence par le laver ! Car tous les jours, le corps auquel tu appartiens nous rappelle que nous ne sommes pas égaux.les, pas en sécurité et encore moins protégé.e.s lorsque tu interviens. Tu gazes et tu matraques. Tu insultes, tu tords et tu casses. Tu brises, tu étouffes et tu camoufles. Tu es un instrument de violence dont nous ne pouvons plus tolérer les dérives. Et si tu n’es pas de ceux-là, rappelle-toi que « tu en présentes tous les signaux », comme tu dis à propos des jeunes de quartiers. Alors le jour où tu prendras aussi sur la gueule, faudra pas venir pleurer chez le politique. À ce stade, lui aussi aura été décapité.

Sauf si

Sauf si, collectivement, nous sommes capables de proposer un avenir à la police.

Il n’y a pas d’illusion possible  : à situation inchangée, la cristallisation des corps qui composent notre société ira croissant. Et, en l’occurrence, les victimes d’abus policiers continueront de se radicaliser et la police poursuivra son chemin vers une plus grande répression, et des sorties, y compris médiatiques, toujours plus racistes, sexistes et violentes. Le degré de violence n’aura donc de cesse d’augmenter.

De cette situation, le politique en est à la fois victime et responsable. Responsable, car ses mesures d’austérité et sa conception politique à protéger les intérêts de quelques-uns le conduisent à laisser faire afin de s’assurer la loyauté d’une force armée qui le protège de la colère de citoyen·e·s chaque jour plus légitime. Mais demain, cette même classe politique sera victime de cette attitude attentiste. Lorsqu’elle ne pourra plus rappeler à l’ordre celles et ceux qui se livreront à des abus toujours plus scandaleux en regard des droits fondamentaux et des valeurs qui sous-tendent l’État de droit, elle n’aura d’autres choix que de se ranger derrière la violence du corps policier pour sauvegarder ses intérêts.

Dans cette impasse mexicaine, la droite et ses petits frères racistes et xénophobes tirent actuellement leur épingle du jeu. Comme Marine Le Pen en France, les partis belges qui misent sur une économie des riches et une xénophobie décomplexée laissent faire les dérapages systémiques émanant des rangs policiers. Car ces derniers légitiment leurs discours de peur et de rejet, permettent l’expansion de leurs idées rétrogrades et garantissent un électorat rassuré dans sa suffisance et son enfermement mental.

La gauche, incapable de proposer une autre forme de police pour notre société, s’est figée dans une posture geignarde, dénonçant dans de grandes phrases, mais sans victoire réelle. Son incapacité à obtenir la création d’un véritable organe indépendant de contrôle sur la police est sans doute l’illustration de ces paroles sans résultat. Pourtant, imaginer comment organiser la police est essentiel aux progressistes du XXIe siècle, car la gauche de l’échiquier politique a laissé le sujet pourrir aux mains des libéraux, qui y a laissé entrer la vermine d’extrême droite. C’est une erreur impardonnable de la gauche et une complaisance irresponsable de la droite qui menacent maintenant l’équilibre de nos sociétés.

Voici donc quelques réflexions qui pourraient être proposées au débat public  :

  • recentrer les missions sur lesquelles des agents de police armés sont appelés ;
  • diversifier le profil des équipes d’intervention, en y intégrant des
    travailleurs et travailleuses de rue, des psychologues, des infirmier·e·s et des assistant·e·s sociaux·ales ;

  • élargir les missions des gardiens de la paix pour répondre à des
    interventions de moindre intensité (litige entre voisins, tapage
    nocturne, rassemblements spontanés…) ;

  • pour assurer la transition, proposer aux policiers en fin de carrière de
    former des gardiens de la paix aux missions élargies ;

  • systématiser les formations de toutes les parties au contact du public à la communication non violente, aux risques du profilage ethnique, et à
    la prise en charge de situations de violences conjugales et familiales ;

  • imposer le bodycam à tous les agents de terrain, avec l’obligation de l’activer dès le début de toute intervention ;

  • systématiser les conseils de concertation entre maisons de quartiers et
    commissariats locaux ;

  • redéfinir les méthodes de déploiements des agents de police dans le pays ;

  • mettre enfin sur pied un organe indépendant de surveillance et de sanction à l’égard des agents qui se rendraient responsables de violences policières ;

  • sanctionner effectivement (suspension, renvoi, amende et peine de prison) les agents qui créeraient une situation de violence ou de discrimination.

Dans un débat aussi sensible que celui du rôle de la police dans notre société en mutation, il ne peut être question de simplement décider s’il faut désarmer ou non la police. Il s’agit de savoir si toutes les situations auxquelles elle répond actuellement nécessitent exclusivement des hommes et des femmes en armes, formé·e·s à appréhender, maîtriser et arrêter. Il s’agit d’éviter que nos commissariats deviennent des zones de non-droit, que nos libertés individuelles et collectives soient menacées par les forces de l’ordre, au lieu d’être protégées par celles-ci.

Aujourd’hui, Anvers est une plaque tournante de cocaïne(6). Le Limbourg est la province européenne de prédilection pour la production d’ecstasy(7). Bruxelles charrie des corps brimés par la traite des êtres humains(8).

Des armes de guerre(9) transitent par Liège, et des gangs rivaux(10) sévissent sur Charleroi. En parallèle à cette criminalité, les cols blancs(11) qui s’adonnent à l’évasion fiscale, au blanchiment d’argent et à la destruction des ressources naturelles et de notre système de solidarité ne craignent ni les descentes, ni les poursuites, ni les filatures. Comme les autres, ils agissent en toute impunité, sans s’inquiéter des actions policières.

Face à tous ces criminels, nous avons besoin d’hommes et de femmes prêt·e∙s à défendre notre démocratie et ses principes afin de protéger les membres de la société et servir la loi. Ce n’est pas ce à quoi les effectifs policiers sont employés aujourd’hui. Et refuser d’ouvrir ce débat n’est que courir à la confrontation. Car, si rien ne change, demain, la police tirera sur des manifestant·e·s excédé·e·s de leur impunité. Au regard de l’Histoire, c’est là une promesse qui n’a rien d’une fantaisie.

  1. https://www.levif.be/actualite/belgique/mort-d-adil-19-ans-a-anderlecht-ce-que-l-on-sait/article-normal-1276861.html
  2. https://www.levif.be/actualite/belgique/mort-d-adil-19-ans-a-anderlecht-ce-que-l-on-sait/article-normal-1276861.html
  3. https://www.7sur7.be/faits-divers/un-migrant-soudanais-tabasse-par-des-policiers-a-bruxelles~aedb2244/
  4. https://www.lesoir.be/319484/article/2020-08-17/saint-gilles-la-gestion-policiere-dun-cas-de-harcelement-sexiste-interpelle
  5. https://www.lesoir.be/322074/article/2020-08-31/un-groupe-facebook-reunissant-des-policiers-incite-au-racisme-et-la-violence-une
  6. https://www.rtbf.be/info/societe/detail_la-belgique-grande-productrice-et-plaque-tournante-de-la-drogue-en-europe?id=10374764
  7. https://trends.levif.be/economie/entreprises/les-labos-clandestins-fleurissent-au-limbourg/article-normal-1127063.html?cookie_check=1597916578
  8. https://medor.coop/magazines/medor-14-summer-2019/nigeria/
  9. https://www.moustique.be/24406/jacques-monsieur-pourquoi-la-belgique-est-elle-au-coeur-du-trafic-d-armes
  10. https://www.lalibre.be/belgique/societe/bruxelles-liege-charleroi-le-trio-infernal-de-la-criminalite-5da40889f20d5a27817666d7

La délinquance des élites  : vite pardonnée, vite oubliée

 

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fringilla ut mi, at leo. felis