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22 mai 2020

Serions-nous des fachos ?

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La plupart des médias ouvrent leurs pages à des chroniqueur∙se∙s, des personnes issues de « la société civile », disposant d’une certaine notoriété, et apportant des points de vues originaux, parfois un peu dérangeants, mais pas trop, par rapport à la ligne éditoriale du journal. Chez Kairos, la rédaction peut compter, d’une manière un peu semblable, sur des alliés qui nous apportent depuis longtemps des articles dans chaque numéro, par exemple nos doyens Paul Lannoye et Jean-Pierre L. Collignon. Leurs analyses, souvent décapantes, apportent des éléments de réflexion qui enrichissent indéniablement nos propres perceptions sur ce qui est bon pour l’évolution positive de la société que nous espérons.

La duplicité d’un chroniqueur du Soir

Notre honoré confrère Le Soir, dispose aussi d’une série de chroniqueurs dont un des plus présents est le journaliste et essayiste Jean-François Kahn. Celui-ci a commis ce lundi 12 mai un texte intitulé «  En mai 40, ils écrivaient déjà ça…  ». Avouons-le franchement, ce texte nous a stupéfiés par une rhétorique perverse qui, habilement, sans avoir l’air d’y toucher, entendait démontrer que tous les écologistes, tous les partisans d’une démondialisation, tous les partisans d’une relocalisation de beaucoup d’activités, notamment agricoles… étaient… fascisants.

Comment arriver à un tel contresens  ? Et bien allant extraire dans les années 1940 des bouts de phrases d’intellectuels ou de politiques proches de la collaboration ou de l’extrême droite, pas trop opposés aux nazis qui envahissaient la France en ce temps-là. En rapprochant ces paroles de celles que l’on entend aujourd’hui dans un tout autre contexte (bien que se traduisant aussi par un ralentissement brutal de l’économie), notre vaillant octogénaire s’insurge. Il découvre, horrifié, «  des débauches de tribunes renouant, dans la presse de gauche, avec toutes les radicalités (…) et rêveries utopistes, y compris les plus sympathiquement délirantes, des après-catastrophes et, dans la presse de droite, avec toutes les pulsions déclinistes qui poussent à la haine de soi (de sa propre patrie) jusqu’à ressembler aux virgules près aux innombrables pensums d’intellectuels qui, après mai 40, appelèrent au largage de la République et à l’instauration du régime de Vichy. Comme s’il s’agissait d’une chance à saisir  ».

Kahn aurait dû réaliser que «  comparaison n’est pas raison  ». Si l’écrivain collabo, Paul Morand dit dans le Paris sous couvre-feu «  Ah, retrouver les soirées studieuses, le lit à 9 heures, la mort du bruit, l’air de la campagne à Paris, la réapparition de la lune, la réhabilitation des étoiles, la disparition de la publicité  », cela implique-t-il que celles et ceux qui se réjouissent aujourd’hui d’un semblable effet positif du confinement (à côté de ses côtés désastreux) défendent les mêmes valeurs que le pétainiste  ? La réponse est évidemment négative, mais le but de Kahn est seulement d’instiller le soupçon  : «  Il n’y a pas de fumée sans feu, n’est-ce pas  ?  ».

Jacques Chardonne, collaborationniste pendant la guerre et considéré comme un auteur d’extrême droite a dit  : «  Nous sommes enfin déconnectés de l’univers anglo-saxon et de l’ancienne forme de négoce. Je m’étais construit un monde, une société bourgeoise, libérale, artistique. J’ai pris conscience de mon erreur.  ». Tous ceux qui considèrent que le modèle néo-capitaliste anglo-saxon est créateur de toujours plus d’inégalités et de destructions écologiques seraient donc du même bord  ?

En même temps

Après avoir répandu son venin, Kahn termine sur une volte-face étonnante  : «  On le disait en 1940, on le redit  : il faut changer radicalement de modèle. À bas l’ancien système. Non au libéralisme. Non au mondialisme. Changer de modèle  ? On a raison. À froid. Mais l’expérience nous indique que ce n’est pas nécessairement au creux d’une catastrophe qu’il faut, en boucle, le répéter.  ». On croirait entendre certaines critiques adressées à celui qui a posé une question «  dérangeante  » à la Première ministre  : peut-être est-ce une bonne question, mais pas là, pas maintenant.

On se doit d’apprécier l’habileté du personnage  : jouer sur tous les tableaux, se faire passer pour un sage ni de gauche, ni de droite… mais décocher ses flèches acérées toujours dans la même direction  : il a écrit en 2008, un court livre titré Faut-il dissoudre le PS  ? Sa réponse était  : oui  !

Kahn emploie adroitement la stratégie formulée dans la phrase apparemment énigmatique de Giuseppe di Lampedusa dans son roman Il Gattopardo (Le Léopard)  : «  Il faut que tout change pour que rien ne change  ». Ce que montre ce roman et le film de Visconti qui en fut tiré est que, pour garder leur pouvoir et leurs profits, les élites doivent consentir des changements superficiels ou en paroles quand les révolutions menacent, pour mieux affermir ce pouvoir par la suite.

Kahn a cette capacité de rebondir malgré ses fautes. Ainsi, lors de l’affaire Strauss-Kahn (qui n’est pas de sa famille), il affirma «  il est pratiquement certain qu’il n’y a pas eu tentative violente de viol  » et estima qu’il ne s’agissait que d’un «  troussage de domestique  ». Cette preuve d’une «  solidarité de caste  » plus que machiste ayant été largement condamnée, il présenta des excuses publiques et affirma se retirer du journalisme. Ce grand bourgeois qui fut successivement membre du parti communiste, centriste de gauche, élu député européen sur la liste du Modem de Bayrou (mais ne siégea jamais)… défend aujourd’hui des positions très conservatrices bien travesties dans le «  en même temps  » macronien. Comme dit Jacques Dutronc, «  Je suis pour le communisme, je suis pour le socialisme, et pour le capitalisme parce que je suis opportuniste. Il y en a qui contestent, qui revendiquent et qui protestent, moi je ne fais qu’un seul geste, je retourne ma veste, je retourne ma veste… toujours du bon côté. À la prochaine révolution, je retourne mon pantalon  ». C’est donc à ce Jean-François Kahn, qui a publiquement renoncé au journalisme, que Le Soir offre régulièrement une pleine page… Chacun est libre de ses choix…

L’amalgame

Le procédé qu’a employé Kahn, dans «  En mai 40, ils écrivaient déjà ça…  », est celui de l’amalgame. Quand on ne peut argumenter contre les idées défendues par un adversaire, on tente de trouver quelqu’un de douteux qui a dit à peu près la même chose, dans un tout autre contexte, ou avec des motivations totalement différentes, afin de discréditer le propos.

À Kairos, nous développons une analyse radicale des dangers des partisans du transhumanisme et des illusions que tentent de vendre ces promoteurs de technologies «  disruptives  ». En particulier, nous avons publié des articles qui s’inquiétaient des excès et des dérives rendues possibles par l’utilisation de technologies dans le secteur médical, notamment en ce qui concerne leurs utilisations, peu réfléchies collectivement et peu contrôlées, dans des domaines tels que la procréatique ou les manipulations chirurgicales et hormonales permettant de changer de sexe. Nos réserves s’appuient sur des réflexions sur l’accroissement du «  biopouvoir  », qui est la volonté des puissants, aidés par les technosciences, d’agir directement sur le vivant (Foucault, 1976)(1). Nous constatons en effet, une capacité croissante des pouvoirs en place de «  gérer et de contrôler les populations en fonction des impératifs prescrits par les lois du marché » (2).

Or, il se fait que des mouvements d’inspiration chrétienne plutôt fondamentaliste rejettent, tout comme nous, cette instrumentalisation des corps. Oserait-on supposer que c’est, au moins en partie, parce que, durant deux millénaires, ce contrôle sur ce qui se passait ou ne se passait pas dans les lits était l’apanage des religions d’État. N’empêche que les critiques nées d’une tout autre conception de la vie bonne sont, quant aux faits observés, très semblables aux nôtres. Et donc, les partisans d’une soumission aux impératifs technocratiques ont sauté sur l’occasion pour pratiquer l’amalgame et nous assimiler à ces conservateurs, voire réactionnaires. À en croire certains, nous serions suspects de participer, masqués (c’est de saison), aux actions de La Marche pour tous initiée par les milieux catholiques conservateurs.

Il faudra donc réaffirmer, encore et encore, que si nous ne hurlons pas avec les loups qui veulent porter l’illimitation des désirs jusqu’à modifier la nature humaine, c’est parce que nous sommes persuadés que l’«  amélioration  » technicienne de l’humain est voulue par les dominants parce qu’elle est source de profits exploitables sur les marchés et qu’en parallèle, elle détruit les conditions matérielles et spirituelles qui permettent aux hommes et aux femmes d’habiter dignement le monde.

  1. Foucauld Michel, La volonté de savoir. Histoire de la sexualité, tome 1, Paris, Galimard, 1976.
  2. Maucourant Jérôme et Neyrat Frédéric, « La communauté politique contre le néocapitalisme ? ». pp. 111-139, dans Werner Schönig ed., Perspectiven institutionnalischer Ökonomik, Münster, Lit, 200 (synthèse traduite de l’allemand : « Die politische gemeinschaftgegen den Neokapitalismus », pp. 139-143, 2001 ;
    https://www.academia.edu/7568105/La_communaut%C3%A9_politique_contre_le_n%C3%A9ocapitalisme?email_work_card=view-paper
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