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14 novembre 2018

rePrenonS LA cULTUre !
LeS conFérenceS GeSTIcULéeS : Une conTre oFFenSIVe cULTUreLLe !

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L’éducation officielle moderne tendelle à une émancipation de l’individu ? Son principe même, son mode de fonctionnement, ne sont-ils pas à l’opposé de cette possible « libération » par le savoir ? Et puis, une école qui aide à penser – on sait déjà qu’elle aide à dépenser –, ne le saurions-nous pas si c’était le cas ? Malgré un certain totalitarisme idéologique qui rend – de plus en plus – difficile l’infléchissement de la voie tracée (boulot-conso-métrododo), nous ne serions pas où nous en sommes si l’école nous aidait à nous poser les bonnes questions, à remettre en cause ce qui est, à mettre toujours dans la balance nos intérêts, ceux des autres, du monde qu’ils partagent et de la splendide diversité qui l’habite.
Au travers de sa définition de l’éducation populaire, et de la réappropriation culturelle qu’elle permet, Franck Lepage, intellectuel iconoclaste subversif, nous replace devant ce qu’on voulait nous faire oublier : la politique est dans la culture, mais LA Culture a tué le politique, séparant arbitrairement les créateurs officiels de celle-ci de ses spectateurs passifs.
Talentueux animateur des conférences gesticulées, Franck Lepage nous livre ici sa conception de ce qu’est, et devrait être, l’éducation populaire.

Quel rapport entre une séance clandestine d’explication politique à des villageois du Chiapas et un atelier pâte à sel dans un centre de loisirs pour enfants ? Aucune ! Pourtant toutes deux se réfèrent à l’éducation populaire. On nous pose souvent la question d’une définition de l’éducation populaire. Comme s’il y avait une définition…mais il n’y en a pas. Tant mieux ! C’est la force de ce concept de ne pas se laisser enfermer dans une définition. Le jour où il y aura une définition de l’éducation populaire, cela voudra dire que celle-ci sera morte. Ce concept polysémique, (qui emporte plein de sens différents, qui veut dire plein de choses différentes), englobe des idées et des pratiques parfaitement contradictoires et est donc disponible et appropriable pour la lutte et l’action. Youppie !

et D’aborD qu’appeloNs-Nous « éDuCatioN populaire » ?

Disons au moins que l’éducation populaire n’est pas l’éducation du peuple, mais une éducation dont la forme et les modalités sont populaires. Au jeu des définitions, on peut en risquer plusieurs , de la moins politique à la plus politique ; de la moins savante à la plus savante…

-Définition éducative vague : l’éducation populaire renfermerait « toutes les formes d’éducation en dehors de l’école ». On a ici la définition type de l’éducation populaire comme créneau périscolaire, comme marché socio-éducatif. Concept fourre-tout. Rentrent notamment là-dedans toutes les formes de pédagogies liées à l’animation socioéducative. Cette définition n’est pas seulement apolitique, elle est antipolitique. Ce n’est pas la nôtre. On l’aura compris, mais elle structure des centaines d’associations qui font certes un travail socio-éducatif méritant mais qui ont bien du mal à faire politique !

-Définition de pratiques sociales type éducation mutuelle (« peer education ») anglo-saxonne proche de l’animation communautaire canadienne, l’éducation populaire ressemble ici aux réseaux d’échanges de savoirs : tu m’apprends à changer un moteur, je t’apprends à coudre ! Oui mais qui m’apprendra la lutte des classes ?

-Définition savante procédurale type « sciences de l’éducation » : « l’éducation populaire est une pratique éducative dans lequel le destinataire de l’acte éducatif est associé à la définition des contenus de savoirs légitimes transmis » (SIC)…cette définition a le mérite d’approcher la question de la légitimité des savoirs : qu’est-ce qu’un savoir, qu’est-ce qu’un savoir légitime, qu’est-ce qu’un savoir populaire ? Qu’est-ce qu’un savoir inutile, qu’est-ce qu’un savoir mort (Marignan : 1515) , qu’est-ce qu’un savoir utile pour de l’action collective ? La colère est-elle un savoir ? la rage d’un jeune immigré de banlieue devant l’horizon d’emploi bouché pour lui ou les pratiques d’humiliation de ses enseignants constituent-ils pour lui un savoir ? L’expérience de trentecinq ans d’action sociale dans une ville pour une assistante sociale, constitue-t-elle un savoir ?

-On l’aura compris, notre définition de l’éducation populaire est politique : pour nous « émancipation politique mutuelle » serait une bonne définition. On pourrait aussi parler d’un travail de la culture dans la transformation sociale et politique. A condition de s’entendre sur le mot culture et sur l’expression transformation sociale !

qu’appeloNs-Nous « Culture » ?

Au 19ème siècle, en arrachant des hommes et des femmes à leur métier (paysans, artisans), à leurs traditions, ou à leur communauté familiale ou villageoise, et en les enchaînant dans des villes sur des machines comme simples auxiliaires de ces machines, le capitalisme industriel réalise une expropriation culturelle massive. Par millions, des individus se retrouvent privés de culture, c’est à dire d’identité et de conscience d’eux-mêmes, simples esclaves dans des fabriques. Le machinisme ne leur permet plus de penser ni ce qu’ils font ni ce qu’ils sont. Leur valeur, à leurs propres yeux et aux yeux de la société, est à peu près nulle dans ce nouveau système de valeurs. Ce sont au mieux de simples automates en situation de survie, au pire un ramassis de canailles qui justifiera leur élimination par les honnêtes gens, les gens de bien, (les gens qui ont du bien) lors de la Commune de Paris..

Quand on fait le même geste douze heures par jour pendant trente-cinq ans, on n’a pas un métier (on n’a qu’un emploi). Les ouvriers de l’agroalimentaire qui accrochent des poulets sept heures par jour depuis trente-cinq ans n’ont pas de « métier ». Leur culture, ils la construiront en dehors de leur emploi, dans leur vie sociale ou de loisirs ou militante. D’une façon générale, le management d’aujourd’hui, en éliminant la façon de penser son travail et en le remplaçant pas un ensemble de procédures standardisées, au nom d’une prétendue démarche qualité qui n’est rien d’autre qu’une démarche productivité, réalise une re-prolétarisation du peuple. C’est toujours et encore le même système d’expropriation culturelle qui est à l’œuvre.

Cette masse de prolétaires, leur tentative de comprendre peu à peu qui ils sont, (à peu près rien, puis peu à peu une classe sociale consciente d’elle-même) nous l’appellerons « éducation populaire ». On pourrait dire éducation politique, et c’est la dimension « culturelle » du mouvement ouvrier. Le lent travail du mouvement ouvrier du 19ème siècle qui consistera précisément à se doter d’une culture…à faire « classe ». Cela donnera naissance à des systèmes d’organisations (syndicats, bourses du travail, caisses d’entraide, etc…) et à des débats qui sembleraient curieux aujourd’hui (refus d’envoyer leurs enfants à l’école de la bourgeoisie). La culture est alors l’ensemble des stratégies qu’un individu mobilise pour résister dans la domination. On pourrait aussi dire que l’éducation populaire, c’est le travail de la culture dans la transformation sociale. A condition d’entendre le mot culture comme la compréhension politique de la domination et d’entendre le mot transformation sociale comme les moyens de résister à cette domination vers toujours plus d’égalité. La révolution pourquoi pas ?

C’est là que le geste consistant à revendiquer son expérience et à prétendre en faire un objet culturel prend tout son sens dans les conférences gesticulées.

toutes les gestiCulatioNs Ne soNt pas vaiNes

Bonne nouvelle : Quelque chose est en train d’advenir dans le champ culturel…suffisamment étrange et subversif pour qu’aucun de ces fameux « lieux culturels » toujours inquiets de nouveauté ne s’y risque cependant.

Une fois l’expropriation culturelle accomplie, la bourgeoisie a imposé une conception de la culture totalement coupée de la vie, du travail, des rapports de domination ; une culture ludique dont les mièvreries de l’art contemporain donnent une assez bonne idée. A partir de là, la « Culture » devient un système organisé de telle sorte que ceux qui la produisent et ceux qui la reçoivent ne se confondent jamais. Il y a donc des gens dont le métier est d‘élaborer des représentations de la société, et une foule indifférenciée baptisée « public », invitée à venir contempler le mystère(1). On parle alors de « rencontre » afin que chacun reste à sa place, et pour ne pas mélanger les tâcherons et les soviets, on a relégué la dangereuse question des pratiques sous l’inoffensif intitulé d’amateurisme et l’on a inventé le socioculturel pour tenir la populace à distance du sacré. Confusion en effet si tout un chacun se mêlait d’élaborer puis d’exposer les représentations qu’il jugerait légitimes en lieu et place des experts. On l’aura compris, l’un des trois ressorts du capitalisme est la professionnalisation de toute activité, condition elle-même de la marchandise(2). La culture appartient aux culturels !

Imaginons un instant qu’une assistante dite « sociale » (horreur) investisse une scène de théâtre et se mette à nous raconter les conditions de refus d’un dossier de minimas sociaux ! ! ! Antigone se retournerait dans sa tombe. Allons plus loin : qu’un artisan nous révèle les dessous du métier de charpentier, un kinésithérapeute ou un médecin l’économie libérale du corps, une instit le cauchemar de l’école en voie de marchandisation ou un conseiller de mission locale pour l’emploi, l’obscénité de « l’insertion » des jeunes…et imaginons que l’on pousse le mauvais goût jusqu’à baptiser ces monstruosités « conférences gesticulées »… Il se passerait une effraction dans la culture. Pire, une profanation : l’irruption de la banalité dans le lieu du sacré. Comme si l’universel ne logeait plus à Athènes mais dans un dossier d’assurance sociale. Cette infamie, une centaine de gesticulants déjà l’auront osée à la fin de l’année 2014. Ce qui s’initie là est subversif, quand le système culturel consiste à ne proposer que de la transgression, en lieu et place de la subversion (3). L’on voit alors des gens qui n’ont jamais mis les pieds dans un théâtre y prendre benoîtement des places pour entendre parler de choses qui les concernent ! Le monde à l’envers !

Proposer à une personne de transformer son expérience personnelle de la domination en un objet politique partageable, est donc un acte profondément culturel. Ici l’intime rejoint l’universel. On pourrait définir la conférence gesticulée comme la rencontre entre des savoirs chauds et des savoirs froids. Cela ne donne pas un savoir tiède, cela donne un orage ! Les savoirs « chauds » : savoirs « illégitimes », savoirs populaires, savoirs politiques, savoirs de l’expérience…savoirs utiles pour de l’action collective… d’où l’idée « d’inculture », ou encore de « conte politique non autorisé »… S’il faut faire partie de l’université pour être autorisé à poser une parole publique sur un sujet, du coup, ce qu’on a compris pendant 20 ans d’activité ne vaut pas grand-chose et n’a que le statut méprisé d’« états d’âme ».

Les savoirs « froids » : L’université quant à elle publie d’excellentes analyses politiques, sociologiques, sur tous les sujets dont nous avons besoin… Boltanski et Bourdieu sur la culture du capitalisme, Castels sur le social, Eme et Wuhl sur l’insertion, Dubet sur l’école, Donzelot sur la Ville…comment se fait-il que ces savoirs ne servent à rien dans la mobilisation et l’action collective(4) ? Les « acteurs » sociaux ne lisent pas ou peu la production des intellectuels, qui elle-même ne rencontre pas ou peu le travail des acteurs sociaux. On pourrait rétorquer que les assistantes sociales n’ont qu’à aller dans les colloques mais quand donc les colloques s’intéresseront-ils au travail de l’assistante sociale ? Et à quelle occasion aurons-nous la chance de nous faire raconter, expliquer, et analyser le travail d’une assistante sociale, auquel – il faut bien le dire – nous ne connaissons rien !

L’idée de la conférence gesticulée est celle d’une transmission, qui n’est JAMAIS autorisée, jamais organisée : la transmission de l’expérience collective, (c’est-à-dire politique) que nous emmagasinons au fil de notre expérience. La conférence gesticulée est une arme que le peuple se donne à lui-même. C’est une forme volontairement pauvre, pour ne pas être parasitée par des considérations « culturelles » où l’esthétique prendrait le pas sur le politique. Permettre à autrui d’entrer dans notre subjectivité et d’y atteindre l’universel et donc le politique. Dévoiler les systèmes de domination à l’œuvre tels que nous les avons vécus et rassembler des savoirs utiles pour l’action collective.

Il ne s’agit pas d’un exposé militant, mais d’un récit personnel, d’anecdotes autobiographiques, qui illustrent et rendent « véridiques » les analyses. Le pouvoir de l’anecdote est réel. Un commentaire politique analysé du problème en question (les savoirs « chauds »)…ce que j’ai compris moi-même. Mes réflexions. Des apports extérieurs universitaires sur la question (les savoirs « froids »)… ce que d’autres en ont dit. On apprend quelque chose. Une dimension historique : l’historicité, c’est le rappel de la marge de manœuvre, c’est de comprendre comment le problème s’est construit. Tout cela donne de la théorie politique incarnée, c’est-à-dire précisément des savoirs utiles pour de l’action collective ou, pour le dire autrement, du travail de la culture dans la transformation sociale et politique. Quand NOUS aurons tous fait notre conférence gesticulée, ILS auront perdu.

paroles De gestiCulaNts

Les conférences gesticulées dans le système actuel, c’est David contre Goliath ; l’avantage de David dans ce combat, c’est une multitude de points de vue libres, de récits ; une multitude de voix qui posent des questions, qui inventent des solutions, tandis que le colosse en face est de plus en plus uniforme et rigide. Les conférences gesticulées, c’est l’espoir de le faire tomber. (Juliette R.)

Comment faire passer le message ? Avec quelle légitimité ? Et comment dénoncer toutes ces pratiques irresponsables dont je suis le témoin ? Comment ouvrir les yeux aux gens en évitant de se mettre tout le monde à dos et risquer de ne pas se faire entendre du tout ? Y mettre les formes. Déjà ! Voilà ! Ce savant mélange d’expérience et de savoir. Cette conviction teintée d’humour, d’ironie mais aussi d’autodérision. Voilà comment faire passer mon message. Une conférence gesticulée. Un bel emballage renfermant un bonbon des plus acidulés. (Jeremy M.)

Se mettre en jeu, apporter ses contradictions, livrer ses doutes, mettre en exergue ses erreurs, pour mieux laisser la possibilité que chacun s’empare à son tour de la possibilité de dire, de se dire. Détruire l’expertise en tant qu’elle serait vérité, mais se servir de l’expertise mêlée à l’expérience pour redonner la légitimité de réfléchir ensemble. Faire vivre autour d’une histoire individuelle l’envie de reprendre en main notre histoire collective et partir de là pour déconstruire ce qui a été bâti sans nous pour esquisser la possibilité de pouvoir reconstruire entre nous. (Benjamin C.)

Si une conférence gesticulée n’est ni un nouveau média, ni un nouveau parti, ni un nouveau divertissement (celui qui fait diversion), c’est parce qu’elle fait front au monopole de la parole publique confisquée par les canaux dominants des Médias, de la Politique et de la Culture. C’est un outil qui rend visible et audible de la parole populaire. Parole populaire dans un double sens. D’abord, la parole commune, la parole de tout le monde, de tous les jours, du quotidien. Et puis, la parole populaire, c’est aussi la parole prolétaire, celle du dominé, du stigmatisé, de l’illégitime. Autant, il est possible de parler en son nom, à son sujet, de défendre sa cause. Autant, il est pour le moins improbable de laisser le populaire à lui-même. (Hervé C .)

Quand je gesticule, c’est comme si je hurlais mes doutes, même si je chuchote et je souris, même si j’ai l’air sûr de moi… Et ça sert à quoi de hurler ses doutes ? Autant crier ses convictions, non ? Pourquoi hurler ses questions, ses accidents de parcours, ses incompréhensions ? Et bien pour casser, détruire et réduire en miettes les bases de la technocratie. Pour ouvrir des brèches, trouver les failles de cette société qui se repose sans cesse sur ses experts. Pour affirmer, haut et fort et en public, que l’humain doute et ne connaît pas de certitudes. Pour rappeler à qui veut l’entendre que nous ne sommes pas des machines, que nous pensons et ressentons le monde à chaque seconde. (Noémie M.)

Franck Lepage

Membre co-fondateur en 2007 de la coopérative d’éducation populaire « le Pavé » à Rennes (scoplepave.org). Aujourd’hui conférencier gesticulant au sein de « la grenaille », le réseau des quatre coopératives d’éducation populaire en France (L’orage à Grenoble scoplorage.org, L’engrenage à Tours lengrenage.blogspot.fr et Le Vent debout à Toulouse ww.vent-debout.org

  1. Il serait plus juste de l’appeler « privé » ! L’espace public étant la réunion en un public de personnes privées faisant un usage public de leur raison critique, on comprend que les théâtres dans leur écrasante majorité – et à l’exception notable du Grand Parquet ne dessinent dans le noir de leur salle aucun espace public. ( note à l’attention des cuistres, des étudiants méritants et des philosophes allemands).
  2. Les deux autres conditions étant la hiérarchie et la forme argent. (note à l’attention des pédants, des curieux, ou des apprentis marxistes).
  3. La transgression est inoffensive, contrairement à la subversion. Uriner sur la scène à Avignon fait trembler le patronat sur les bases, on l’aura compris ! ! ! (note à l’attention des ennemis de l’art, des populistes et des apprentis psychanalystes).
  4. (ndLr) en Belgique et dans le cadre de la classe, changements pour l’égalité, dans son rapport « la remédiation scolaire, une politique du sparadrap », dressait un constat peu ou prou similaire : « Il est prioritaire de traduire en termes didactiques les résultats de recherches en sociologie, en didactique, dans le champ des neurosciences et de la psychologie cognitive, pour en faire des outils rigoureux applicables en classe ».

Franck Lepage
Auteur
Titom
Illustrateur

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