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28 avril 2015

QUELLE VIE APRÈS LE TRAVAIL ?

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LE PLEIN EMPLOI : UN MYTHE SATURÉ 

Le mythe du plein emploi tourne à vide. Il sature, sans plus de prise sur le réel. Faute de remplaçant, il continue de nourrir les discours institutionnels, que ceux-ci proviennent des acteurs politiques ou du monde économique. Dans les faits, « sur le terrain », ce mythe n’est plus opérationnel autrement qu’en tentant, une dernière fois, à bout de souffle, de mobiliser l’attention d’une population qui, dans son for intérieur, sait déjà que le temps du plein emploi est révolu. Tout comme celui d’une croissance qui serait encore capable de l’entraîner avec elle. Dans les pays développés, la société du travail-salarié-à-temps-plein-pour-tout-le-monde est morte. Son histoire, issue de la révolution industrielle, se délite tranquillement, sans qu’il soit encore possible de distinguer nettement ce qu’il va advenir. D’où un climat anxiogène qu’une sorte d’activisme panique vient combler. Pour l’heure, toutes les mesures gravitant autour de l’emploi, et prétendant le faciliter, l’assouplir, le développer, le sauver, le renforcer, tiennent lieu de bricolage, souvent alambiqué. Tous les deuils sont difficiles à admettre, notamment pour les dirigeants qui se trouvent, soudain, nus devant leurs sujets, privés d’arguments, dépouillés de leurs stratégies, inefficaces à jamais ou, sinon, de manière désespérément anecdotique. Plus en

core, ce deuil s’avère difficile à vivre pour ceux qui, employés postés en première ligne, en subissent les conséquences de plein fouet, se retrouvant dépossédés d’une structure existentielle qui, jusqu’ici, représentait un élément-clé de leur identité personnelle : leur métier, leur emploi, leur « gagne-pain » comme on disait jadis, pour signifier que s’y joue quelque chose de vital, conditionnant l’accès à une vie sociale considérée comme « normale ». 

UN EMPLOI SINON RIEN 

Pour dire les choses clairement, l’accès à l’emploi est devenu si sélectif qu’il n’est plus en capacité d’être un facteur de sauvetage socio-économique, ni de démocratisation politique. Il ne représente plus un dénominateur commun sur lequel fonder le « vivre-ensemble ». Cela pour des raisons diverses : 

les secteurs qui recrutent ne sont en réalité pas accessibles à tout le monde ; 1) soit parce que les qualités physiques requises sur les postes de travail sont fortes, en raison de la pénibilité des emplois ; 2) soit parce que le niveau des compétences techniques exigées est très élevé, pour des emplois de haut niveau ; 3) soit parce que les conditions statutaires d’emploi sont insuffisantes (temps partiel, faibles revenus, contrats de courte durée…) ; 

– l’invivabilité croissante des conditions de travail, tous secteurs confondus que l’écran de fumée du management dit « responsable » ne dissipe évidemment pas -, sert de repoussoir psychologique ; 

– la « performance » d’une entreprise ou d’une administration ne se traduit plus désormais par des créations de postes de travail dues à son potentiel de développement, mais bien souvent par des suppressions de postes dues à sa capacité de restructuration. 

En conséquence de quoi : 

– il n’y a plus, il n’y aura plus, d’emplois salariés décents pour tout le monde ; 

– tout le monde n’est et ne sera pas en capacité d’occuper les postes disponibles ; 

– la croyance en la « valeur travail » décroît logiquement, entraînant déception, désengagement, déloyauté, désœuvrement et cynisme parmi la population active. 

Dans ce contexte, le « travail » ne tient plus son rôle de grand intégrateur. Il ne structure plus la vie collective mais, par ses faiblesses, il contribue même à sa déstructuration progressive, tant le crédo lié à l’ascenseur social, à l’engagement professionnel à long terme, au mérite de l’ancienneté et aux valeurs de fidélité et de récompense qui lui étaient associées n’est plus opérant dans la vie quotidienne. La flexibilisation accrue des conditions de travail entraîne la liquidation-liquéfaction des structures sociales sécurisantes qui prévalaient jusque-là. Lorsque la religion – entendue au sens de ce qui relie – n’est plus qu’économique, l’emploi salarié, éreinté par le réel, ne suscite plus ni croyance ni adhésion. Il devient alors le parfait véhicule du nihilisme ambiant, nourri des multiples frustrations d’un producteur malmené, dépourvu des moyens d’occuper le rôle de consommateur qui lui est dévolu. Un être rendu unidimensionnel par l’économisme, un individu duquel l’argent a volé les rêves et qui ne voit plus rien venir. Du côté des employeurs, progressent le désarroi de ne plus pouvoir s’engager et engager à long terme, tout comme le cynisme et une certaine déresponsabilisation qui facilite le recours aux statuts précaires et aux mesures de séparation d’avec leurs employés. 

De tels faits conduisent à constater que le travail ne peut plus prétendre servir de socle pour une vie collective sereine. 

LE MANAGEMENT : TUEUR D’EMPLOIS EN SÉRIE 

Depuis que le cours de la valeur travail fond sur le marché du sociétal, le chantage à l’emploi prend force et vigueur. Que celui-ci soit formulé de manière explicite ou tenu au silence importe peu. Perdre son emploi fait peur et cette crainte permet de mobiliser les heureux élus du marché du travail. La concurrence et la « crise » font figure de menaces omniprésentes qui fouettent et justifient la fougue productiviste. Face à de telles menaces, la gestion se doit d’être rigoureuse, surtout que le management s’enseigne dans des écoles prestigieuses. Se déclarant fondé scientifiquement, il espère se rendre ainsi incontestable (quiconque a travaillé dans une entreprise managérialement prétentieuse rira de cette arrogance). En réalité, le management est plus idéologique que scientifique, ce qui ne lui enlève pas son pouvoir d’engendrer des pratiques. Or, un principe en vogue de « bon » management mérite qu’on s’attarde sur son cas, tant il est révélateur : il s’agit de l’efficience, résumable grâce à la formule lapidaire : « faire autant, sinon plus, avec moins de moyens, moins de ressources ». Humaines y compris. En période d’austérité, l’efficience est LE gage de performance des organisations, publiques, privées, médicales, sociales, à but lucratif ou pas… Au premier abord, l’efficience se présente comme « la capacité de produire quelque effet » (Larousse). En soi, ce n’est pas difficile. L’usage managérial du terme l’a cependant compliqué, il l’a « expertisé ». Dès lors, l’efficience se définit comme la capacité d’obtenir des effets souhaités avec le moins de dépenses possible. Autrement dit, dans une version plus économique : l’efficience est la manière d’atteindre ses objectifs au moindre coût, de produire en déboursant moins, de gagner sans rien perdre. Or, la recherche d’efficience et des gains de productivité, notamment grâce à l’usage de la technologie, sonnent le glas d’un emploi pour tous. Au nom de l’efficience, créer des emplois n’est, dans les faits, plus un objectif prioritaire. En réalité, mieux vaut un fonctionnement, voire un développement, qui se passe d’employés : ceux-ci sont considérés comme une charge car la « masse salariale » ne se montre jamais assez productive et rentable. Les emplois sont les premiers sacrifiés de l’efficience et l’idéologie managériale n’associe que très rarement, au plan des pratiques, plus de rendement à plus d’emplois. 

Ni l’auto-entrepreneuriat, ni le portage salarial, qui érigent en remède la création de son propre emploi, ne compensent les suppressions de postes. Ces nouveaux visages de l’employé accompagnent la dislocation du salariat. Avec ces statuts, on tente de donner un semblant d’allure à la précarité des situations, histoire de brouiller le visage du chômage. En réalité, c’est le salarié qui est sommé de devenir un individu-entreprise, comme l’avait déjà deviné André Gorz. À présent, il nous faut créer nos emplois sous peine de ne plus en obtenir. Cette injonction à la création d’entreprise, plus subie que volontaire, n’est pas la preuve d’un dynamisme particulier du modèle sociétal en vigueur, ne nous méprenons pas. Dans pareil contexte, le taux de création d’entreprises d’un pays montre combien y règne la précarité, laquelle rend obligatoires les tentatives de survie. 

LA RÉVOLUTION DU CHÔMAGE CRÉATIF 

Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’une société, dont la décence est fondée sur le travail et le salariat, doit s’apprêter à vivre de mauvais jours lorsque travailler paisiblement contre une rémunération correcte devient impossible pour un nombre croissant d’individus. Il convient alors de tirer à bout portant sur les lieux communs qu’on nous assène à longueur de temps : la société du plein emploi étant morte, le chômage est devenu une réalité aussi puissante et (dé)structurante que le travail salarié. Face à cela, à nous d’apprendre à changer le plomb en or. 

Aménagée au fil de l’histoire depuis la révolution industrielle, la contrainte salariale et laborieuse a trouvé des compensations : régularité des salaires et avantages négociés, congés payés, retraites financées, sécurité sociale. C’est ainsi que, sous l’égide de la fameuse « valeur travail », nos vies se sont organisées selon une double temporalité. En effet, le temps du travail n’est à présent plus concevable sans le temps qu’on dit « libre », celui que nous dédions avec entrain à ce que nous appelons nos « loisirs ». D’un côté la contrainte, de l’autre sa relâche temporaire, l’une finançant l’autre et, plus encore, l’autorisant, car le temps libre est toujours considéré comme la récompense, un brin culpabilisante, qu’on doit mériter

Curieusement, être au chômage n’est jamais synonyme de chance, celle de rejoindre une liberté durable où l’on pourrait décider de son emploi du temps et du contenu de ses activités hors de toute pression professionnelle. Être au chômage, c’est au contraire perdre la chance de pouvoir acheter son temps libre sans l’ombre de la culpabilité ou de la peur. Dans un système qui repose sur la dualité consanguine du travail et du loisir, la contrainte laborieuse est devenue, contre toute attente, un avantage. En effet, tout comme il paraît difficile de mesurer son bonheur sans avoir éprouvé la douleur, on ne peut, semble-t-il, déguster sa liberté que si l’on a senti de près le poids de la contrainte. Immiscé dans le joli couple du travail et du loisir, le chômage joue le trouble-fête. Il est le filet d’insécurité qui récupère les exclus de cette romance délicate et fragile. 

C’est comme si, désormais, nous n’avions plus le choix qu’entre une corvée et un malheur. Là, le bât blesse. Il est posé sur l’échine du citoyen par un système qui détruit les emplois décents sans proposer d’alternative, sinon quelques menues miettes, revenus sociaux et allocations de chômage à durée déterminée. Dans un monde gouverné par la morale du travail et des loisirs, grande sœur de la morale de salle d’école et de cour de récréation, il faut avoir l’esprit vraiment tordu pour jouir du chômage comme d’une libération. 

Mais pourquoi diable, justement, ne pas renverser la perspective ? C’est en effet dans les replis de cet esprit tordu qu’entre en jeu une stratégie dissidente : envisager sa vie comme une création plutôt qu’une récréation de fin de semaine ou de fin de vie, y compris en cultivant, selon l’opportunité, une forme de chômage philosophique. Pourquoi s’ingénier à considérer le chômage — et à l’administrer — comme un fardeau ? Au nom de quelle convention sadique ? Changer le chômage en valeur à laquelle nous pourrions consentir sans contrainte est la seule manière de le rendre fructueux. La seule manière de libérer des places que les aspirants au travail pourraient saisir. Donner le choix du travail et le choix du chômage tout au long de la vie, voilà la solution qui laisse toute la place à l’initiative, en repoussant la fatalité qui accable autant l’existence du travailleur laborieux que celle du chômeur malgré lui. La vie tout entière pourrait s’avérer créatrice, émancipée des agendas de nos activités productives supposées utiles à l’unique condition d’être créditées d’un minimum de rentabilité économique. 

Le chômage pourrait se révéler heureux s’il n’était pas sans cesse menacé par la précarité des allocations pour lesquelles, en travaillant, vous avez peut-être cotisé. Or, cet équilibre fragile est menacé dans un système qui ne tient plus ses promesses, imposant à ses ressortissants des conditions impossibles. Sortir d’un tel jeu de dupes exige une utopie, c’est-à-dire le non-lieu d’un présent qui deviendra le projet d’un futur. Il faut découpler le revenu du travail. En effet, pour libérer le travail de la coercition qui l’accable, pour libérer le temps libre de ses contraintes, pour extraire le chômage de la peur, il faudra bientôt changer d’imaginaire et de stratégie, sous peine de voir le chaos s’installer. À cette seule condition, le travail pourra devenir une activité attractive, et non plus une fatalité qui s’impose, tombée du ciel de l’histoire. Rendre le travail attractif, c’est aussi rendre le chômage attractif, afin que l’un ne soit plus le repoussoir de l’autre. Voilà pourquoi l’attribution d’un revenu d’existence est la condition d’un chômage créateur et contributif, celui d’un chômeur libéré de la culpabilité de l’inutile et de la peur de manquer. Il s’agirait d’avoir l’opportunité, durant sa vie, de cheminer au gré des opportunités, des besoins, des envies, des projets d’activités rémunératrices en activités sans objectifs économiques. Repousser la crainte d’être privé de ressources et d’emploi permettrait même de libérer une foule d’initiatives, de générer de la créativité sociale, de laisser libre cours à des activités diverses, lesquelles pourraient même donner lieu à des entreprises. 

Poursuivre sur la voie contraire, quand le travail est devenu une condition qui n’est plus généralisable, consiste à administrer la misère, ce qui est l’opposé du bien vivre en commun. À partir d’un certain seuil, l’aveuglement prend les allures du cynisme. Surtout lorsque le travail est si rare et le chômage si fréquent. Il devient urgent de bondir hors de la cocotte-minute dont nos loisirs sont la branlante soupape. Le chômage doit devenir créateur et, oserais-je dire, socialement productif. Alors les conditions de travail pourront être profondément réinterrogées, de manière à rendre le travail satisfaisant — socialement, écologiquement, économiquement. 

Retrouvons donc une intelligence d’alchimiste, de celle qui convertit le plomb du chômage en or du chômeur. 

Étienne Rodin,
auteur de L’horreur managériale (Ed. L’Echappée, 2011) 


Étienne Rodin
Auteur
Charlotte Molas
Illustrateur

Charlotte Molas
Illustrateur

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