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28 avril 2015

QUE DEVIENDRAIT LE TRAVAIL PENDANT LA TRANSITION DÉCROISSANTE ?

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« Que va-t-on inventer et offrir à notre consommation, pour nous permettre d’avoir un travail imbécile ? » (1)

François Partant 

Parmi les pommes de discorde fréquemment croquées dans les débats sur la décroissance revient sans cesse la question du travail. En résumé, la ligne de partage se trouve entre les partisans de la réduction du temps de travail et ceux du revenu inconditionnel d’existence(2). D’autres encore voient les deux orientations comme d’emblée compatibles, ou consécutives. Mais tous se retrouvent dans le refus de la centralité du travail dans l’existence (cf. infra). L’entremêlement des considérations matérielles, techniques et morales rend le dossier complexe, raison pour laquelle on ne tranchera pas ici entre ces positions. 

Depuis la contre-révolution néolibérale, les entrepreneurs ont repris le pouvoir sur l’ordre social. Malgré l’évolution technologique et ses conséquences socio-économiques immédiates — l’augmentation continue du chômage —, le travail rémunéré reste primordial dans les valeurs et les attentes dominantes. L’éthique protestante qui lui est attachée a profondément modelé notre psyché : quelle que soit notre obédience religieuse ou notre athéisme, nous croyons ou pensons que le statut social, voire le salut individuel passe par le travail, jusqu’à nouvel ordre vu comme le meilleur remède pour se mettre à l’abri des aléas de la vie(3). L’économie du salut a fait place au salut par l’économie, selon la formule de Max Weber. La psychosociologie intervient ensuite : un emploi dans l’entreprise ou l’administration est source de gratifications et d’épanouissement personnel. En être privé équivaut à une sorte de mort sociale, voire de ruine de l’âme. Et Axel Honneth d’observer que « la répétition constante des mêmes formules de la reconnaissance parvient à créer sans recourir à la contrainte un sentiment d’estime de soi incitant à des formes de soumission volontaire(4) ». Il y a donc là de l’imaginaire à décoloniser ! Enfin, trivialement, travailler est aussi s’octroyer la possibilité de consommer, donc de jouir — sur un plan égocentré — et d’échanger des signes avec ses congénères — sur un plan collectif (Jean Baudrillard, 1970). 

« Mais cela est bien inhérent à la condition humaine, non ? », entendra-t-on. Et bien non, justement, oublions pour une fois l’épisode biblique de la Chute. Les anthropologues Marshall Sahlins et Paul Shepard ont relativisé la place que le travail productif occupait dans la préhistoire. Le second affirme qu’il n’excédait pas dix-sept heures par semaine au Pléistocène(5). Tôt dans la civilisation, les auteurs de l’Ecclésiaste jugent le travail non comme outil de la solidarité humaine, mais comme source de conflits. En Grèce, Diogène et les cyniques le refusent, lui préférant la logique du don. Avec la Réforme, les choses prennent un tour plus sérieux, « le travail devient une fin en soi, non plus moyen de subsistance mais principe d’existence, destin de l’homme sur terre accomplissant sa vocation(6) ». Nouvelle voix discordante au siècle des Lumières avec son outsider Jean-Jacques Rousseau, qui voit le passage au travail comme le facteur principal de la corruption et du malheur de l’homme en société, car le travail va contre la nature de celui-ci. En 1776, Adam Smith, homme des Lumières écossaises, légitime le travail selon une vision ternaire : sa finalité sociale est l’abondance, sa condition est la productivité et son moyen est l’investissement productif. L’Anglais Jeremy Bentham est encore plus direct : pour lui, l’utile se confond avec la production matérielle. Le XIXe siècle allait développer le salariat dans les usines ou, dans le Nouveau Monde, prolonger encore un peu l’esclavage. Dans Critique du programme de Gotha, Marx réaffirme que le travail est le premier besoin de l’existence. Il signale aussi que la production est prioritaire par rapport à la société, à la conscience et aux relations entre les hommes. Malgré la supplique de Paul Lafargue pour son « droit à la paresse », le consensus pour produire en série des « esclaves heureux » (A. Honneth, 2006) est installé et a perduré. 

Pas besoin d’être objecteur de croissance pour voir et sentir les limites du modèle « travailliste », une partie de la gauche en est capable aussi. Alors, qu’apporte la décroissance d’original au débat ? À côté d’autres idées-force — le sens des limites, la réduction des inégalités, la relocalisation, la décélération (cf. infra), la décolonisation de l’imaginaire, la simplicité volontaire, etc. —, elle se caractérise donc par le rejet de la centralité du travail dans l’existence, pour des raisons anthropologiques et écologiques. Examinons d’abord le volet anthropologique. Primo, moins travailler comme animal laborans(7), c’est avoir la possibilité de mieux vivre comme être humain en lien avec ses semblables dans les diverses facettes de la vie : amour, amitié, soin aux autres et à la nature (le care), activités politiques et associatives, contemplation spirituelle ou esthétique(8), etc. Car les individus, bien heureusement, sont loin de se réduire à un ensemble de besoins matériels, comme l’avaient à nouveau vu les cyniques antiques(9). Secundo, moins travailler, c’est permettre à ceux qui sont entièrement privés de « boulot » d’apporter leur contribution dans la sphère économique et de leur donner de quoi conforter une partie de leur identité sociale ; c’est la classique idée du partage du temps de travail qu’une fraction de la gauche défend aussi. Cela décidé, encore faudra-t-il se poser deux questions. Primo, celle de la qualité des emplois, quand ceux-ci sont aujourd’hui majoritairement répétitifs, insipides, anti-écologiques, souvent sans utilité réelle et/ou simples compléments de la machine. Cette qualité des emplois ne découle pas nécessairement de l’abolition de la propriété privée. Comme l’écrivait Tolstoï, « […] la concentration des moyens de production entre les mains des capitalistes n’a rien à voir avec la triste condition des chargeurs, des ouvrières en soierie ou des milliers de travailleurs qui font un métier pénible, malsain et abêtissant(10). » L’erreur du mouvement ouvrier fut de viser l’appropriation et la socialisation de la valeur produite par le travail, au lieu de chercher à l’abolir. Secundo, celle d’une dé-division du travail, dans une certaine mesure. 

Abordons le volet écologique. La décroissance est une période de transition — moyen et non but — qui nous fera passer d’une société écologiquement insoutenable à une société ayant retrouvé une empreinte écologique globale soutenable, qu’elle se promettra de ne plus dépasser, et à partir de laquelle elle se réinventera dans le cadre d’une démocratie réelle(11) (c’est-à-dire plus directe et s’appliquant à des communautés plus restreintes). Cela suppose une relative stabilité sociale, politique et technique, ainsi que l’abandon du fantasme d’un progrès linéaire et infini tel que l’idéologie des Lumières l’avait défini. Nous n’y couperons pas, il va falloir, de toute urgence, réduire drastiquement les flux d’énergies, de matières et d’informations qui saturent aujourd’hui notre économie-monde, en commençant par l’Occident gaspilleur. Pour y arriver, il n’y a pas trente-six solutions : d’abord, moins produire(12) (i. e. transformer de moindres quantités de matières) dans les domaines de l’industrie et des services ; l’agriculture, redevenue nécessairement biologique, requerra, elle, davantage de bras en raison de la disparition progressive de la mécanisation. Ensuite, moins consommer pour entrer dans un mode de vie vertueux fait de simplicité, de sobriété, refusant le superflu : « La vie simple, démocratique et égalitaire est “pauvre”, et c’est en cela précisément qu’elle est riche : elle est dépouillée des encombrants et illusoires remparts que nous érigeons depuis des siècles contre nos propres peurs(13) ». Il s’agit aussi de relocaliser le travail pour mieux le contrôler démocratiquement et éviter les transports énergivores, autrement dit d’engager une forme de démondialisation. Adieu aux ateliers à sueur du Bangladesh comme aux brillantes carrières internationales ! A contrario, nous pouvons éventuellement continuer à foncer tête baissée dans la même folie productiviste (qu’elle soit de gauche ou de droite) ; dans ce cas, l’écosystème terrestre se chargera lui-même de siffler la fin de la récréation. Et là ce sera douloureux ! Dans l’hypothèse d’un effondrement rapide (catastrophique), le travail salarié disparaîtra, quand l’État sera ruiné et désorganisé, quand des mafias paramilitaires infligeront leur loi dans des zones de non-droit, quand l’approvisionnement énergétique ne sera plus assuré, quand les rendements agricoles diminueront en raison des dérèglements climatiques(14), etc. Dépêchons-nous de penser (à) la parade avant d’en arriver là ! 

Ces objectifs étant fixés, reste à savoir quel sera le moteur du changement social. Dire que les représentations collectives doivent se métamorphoser est une évidence, mais comment initier le processus ? D’une manière abstraite et intellectuelle par l’éducation, scolaire ou non, des jeunes générations ? Par le Faire (i. e. la praxis) dans les alternatives au productivisme (groupes d’achat solidaires, potagers urbains collectifs, services d’échanges locaux, Repair’s café, habitats groupés, monnaies locales et complémentaires, etc., sans oublier les activités physiques et artistiques) ? Ou bien les deux ? Je penche pour cette dernière solution. Contre les pragmatistes, je soutiens que l’humain est un être de logos, de langage, de réflexivité, et que cela constitue une part importante de son essence, oserais-je dire. Contre les idéalistes, je prétends que la pensée doit s’appuyer sur et s’enrichir des expérimentations concrètes. Pour reprendre une expression populaire, il s’agit de faire ce que l’on dit, de refuser toute velléité, en s’inscrivant dans une « métaphysique de l’effort » (cf. George Orwell). Ensuite, parallèlement, il sera utile de théoriser ce que l’on fait. 

La question du temps ne serait-elle pas décisive dans une réflexion sur le travail ? Dans la modernité tardive, la temporalité est distordue, plus que jamais aujourd’hui par la tyrannie du temps réel de l’internet aboutissant au présentisme(15). En prenant le contre-pied du phénomène d’accélération décrit par Hartmut Rosa(16), la décroissance prône la décélération générale(17). Dans une situation d’urgence écologique, celle-ci apparaît cependant comme une aporie… qui, néanmoins, n’empêche pas de trouver des solutions concrètes. Il fau(drai)t prendre rapidement les décisions politiques salvatrices tout en se donnant le temps de la réflexion ; il fau(drai) t décélérer d’urgence à tous les étages de l’existence. D’abord dans la sphère privée où cela est le moins difficile à mettre en œuvre, car c’est là que la marge de liberté est la plus étendue. (Re)commencer à préparer soi-même ses repas avec des produits frais et locaux au lieu d’enfourner une pizza industrielle en est un exemple concret. Ensuite sur les lieux de travail, mais là c’est une autre paire de manches. Le modèle du machinisme, qui caractérisait autrefois l’industrie lourde, a été, dans la seconde moitié du xxe siècle, progressivement importé dans un secteur tertiaire prié de se plier lui aussi à des exigences de rentabilité et de vitesse, sous le prétexte des gains de productivité à dégager. Et globalement, les autres temps de l’existence sont devenus dépendants du temps de travail industriel, qui se donne comme une trame objective organisant les faits sociaux, alors qu’il est construit à partir d’un système de valeurs arbitraires qu’il exprime. Que le temps de travail ait globalement baissé en Europe ne doit pas nous leurrer : c’est qualitativement que le labeur économique a envahi nos existences jusqu’à devenir le pilier de la construction identitaire individuelle et sociale : « je suis [ma profession] » est un mantra quotidiennement entendu. Et qu’importe si la souffrance au travail ne cesse d’augmenter(18), persiste cet « embrigadement mental où les rapports de force et de méfiance abêtissants dans le travail sont vécus comme une occasion de dépassement de soi et de surpassement de ses inhibitions […](19) » 

Parallèlement, le temps dévolu à la consommation et aux loisirs a crû en proportion inverse. Ceuxci, censés faire contrepoids au travail oppressant, n’ont pas été aussi libérateurs qu’on l’aurait espéré. Ils ont surtout eu pour effet de discipliner encore davantage les individus, piégés/aliénés dans le cycle infernal du travail et de la dépense, mais avec une bonne dose de servitude volontaire ! Moins produire, remplacer le couple producteur-usager par le rapport communautaire (Jacques T. Godbout, 2007), légitimer les activités (non polluantes) en dehors du travail, et avant tout remettre en cause l’ordre marchand-productiviste-hiérarchisé-intégré-spécialisé (collectif Survivre et vivre) sont des voies à encourager vers la décroissance. Sur le plan macroéconomique, ce sont les agrégats que nous devons réorganiser : production, consommation, investissement, échanges commerciaux, stock de capital, dépenses publiques, travail, masse monétaire. Enfin, le déferlement numérique et robotique qui saisit la planète est un signe inquiétant. Il permet à la fois d’optimaliser les performances au travail et les pulsions consuméristes, autrement dit d’asservir encore plus sûrement les individus à la Mégamachine(20). Pour conclure, revenons à Roger Sue : « c’est le non-travail qui est susceptible de révolutionner le travail, et donc la société entière(21). » 

Bernard Legros 

  1. François Partant, Que la crise s’aggrave !, éd. Parangon, 2002, p. 181.
  2. Cf. Vincent Liégey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet, Anne-Isabelle Veillot, Manifeste pour une dotation inconditionnelle d’autonomie, un projet de décroissance, éd. Utopia, 2013.
  3. Nul besoin ici de faire la distinction entre le travail-corvée des ouvriers et employés, et le travail-performance des cadres. Le cycle du don est un autre remède contre les deux écueils que sont l’opulence et la misère.
  4. Axel Honneth, La société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, éd. La Découverte, 2006, p. 248.
  5. Cf. Paul Shepard, Retour aux sources du Pléistocène, éd. Dehors, 2013.
  6. Roger Sue, Temps et ordre social, PUF, 1995, p. 164.
  7. Selon la tripartition de Hannah Arendt, l’animal laborans consacre son énergie et son temps à la simple reproduction de ses conditions de vie biologiques, l’homo faber produit des œuvres durables, et le zoon politikon intervient sur la place publique pour participer à l’administration du bien commun.
  8. « Est-il fatal que ce soit le travail qui constitue le principe de médiation entre l’homme et ses semblables, entre l’homme et la nature ? » se demandait Jacques Ellul, in Pour qui, pour quoi travaillons-nous ?, éd. La petite vermillon, 2013, p. 12.
  9. Cf. Etienne Helmer, Diogène et les cyniques ou la liberté dans la vie simple, éd. Le passager clandestin, 2014.
  10. Léon Tolstoï, L’esclavage moderne, éd. Le pas de côté, 2012, pp. 25 & 26.
  11. Bien entendu, il est souhaitable que cette démocratie réelle se mette en place déjà pendant la transition décroissante.
  12. « […] l’homme d’aujourd’hui ne voit d’emblée dans le monde pris dans son entier qu’un matériau, il préfère s’imposer de nouveaux besoins plutôt que de laisser la nature intacte et inutilisée, et veut travailler, transformer et “achever” le monde dans son ensemble », in Günther Anders, L’obsolescence
    de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, éd. L’Encyclopédie des nuisances, 2002, p. 214.
  13. Christian Arnsperger, Éthique de l’existence post-capitaliste. Pour un militantisme existentiel, éditions du Cerf, 2009, p. 292.
  14. Cf. les romans post-apocalyptiques Vicilisation, La chute de Chris Antone et La théorie des dominos d’Alex Scarrow.
  15. Idéologie affirmant que seul le présent existe, le passé et le futur n’ayant aucune consistance.
  16. Cf. Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, éd. La Découverte, 2010.
  17. Cf. mon article éponyme dans La décroissance n° 83, octobre 2011, pp. 3 & 4.
  18. Cf. La décroissance, n° 117, mars 2015, p. 14 et Dominique Jacques Roth, Économie et psychanalyse. Le progrès en question, éd. L’Harmattan, 2011.
  19. Jean-Paul Curnier, Prospérités du désastre. Aggravation, 2, éd. Lignes, 2014, p. 85.
  20. Cf. Sherry Turkle, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines, éd. L’Echappée, 2015.
  21. Roger Sue, op. cit., p. 83.

Bernard Legros

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Lison De Ridder
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