chronique/
22 octobre 2018

POUSSONS L’OPTIMISME DANS SES DERNIERS RETRANCHEMENTS

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Le constat est là ; la plupart de ceux qui le font, en ce compris quelques-uns de ceux qui appartiennent au courant orthodoxe de la prétendue chose économique, les contempteurs de la même prétendue chose, la grande majorité des climatologues et les amis des abeilles, quelques-uns des journalistes qui ne sont pas stipendiés par les milieux d’affaires et leurs affidés politiques, tous sont d’accord : les choses vont mal, très mal, de plus en plus mal.

La « crise », avec son cortège d’aberrations dans les sempiternelles recettes que l’on persiste partout à appliquer avec les conséquences que l’on sait, la crise, donc, n’en finit pas d’étaler son visage grimaçant et terrorisant au sens strict du mot et l’on ne voit nulle-part la moindre trace d’un minimum de tout petit bout de lorgnette qui pourrait donner ne fut-ce que le plus léger espoir d’en sortir prochainement. Bien au contraire, les fins esprits qui ont à charge la gestion des immenses problèmes qu’il s’agirait de prendre à bras le corps, en sont à prophétiser, un jour, que cela risque encore de durer, le lendemain, à annoncer à grand renfort de publicité que le bout du tunnel est en vue et que le plus dur est passé : on commence à connaître la triste et navrante chansonnette. Les solutions avancées par ceux qui sont en complet porte-à-faux avec les idées et les recettes dominantes tombent dans les oreilles des sourds qui nous gouvernent et sont vues comme de plaisantes distractions à l’usage des empêcheurs de prospérer en rond que sont les tenants de toutes les variétés de gauchisme, alter-mondialistes et autres décroissants qui prônent la rupture totale et radicale avec le désordre existant.

Maintenant, il faut bien voir que, si les grandes difficultés que rencontrent un certain nombre de gens du fait des scandaleuses mesures prises partout à leur encontre, ils ne représentent qu’une proportion relativement peu importante de la population. On voit bien que, pour le grand nombre, la « crise » fait partie d’un décor qui lui est parfaitement étranger, abreuvé qu’il est des inepties et des mensonges que lui assène quotidiennement la presse-pravda. Il se trouve encore, n’est-ce pas, des gens en mesure de se payer des vacances au soleil et à l’étranger plusieurs fois l’année, d’acheter de grosses et rutilantes voitures et placer leur bel argent en lieux sûrs afin qu’il travaille. On ne peut ignorer que pas mal d’autres, qui, sans faire partie du haut du panier, sont ou, du moins, s’en persuadent-ils, à l’abri des avanies qui frappent quelques-uns de leurs voisins malchanceux ou vagues connaissances passées brutalement du statut d’honnête travailleur à celui, peu enviable, de chômeur-feignant-profiteur-assisté. Cette masse, relativement homogène en terme de pouvoir d’achat, constitue les bataillons en ordre de bataille de ces consommateurs de choc, qu’on a vu récemment à Paris et en province, pris d’une folie proprement écœurante, prendre d’assaut des magasins(1) sur le point de fermer leurs portes et piller littéralement les rayons débordant de ces choses électroniques au rabais et autres babioles et, au passage, injurier le personnel qui grossira bientôt les files d’attente devant les pôles-emploi de France et de Navarre. Tout cela et bien d’autres choses encore – risquerait bien, hélas, d’altérer la foi ou l’espoir que d’aucuns desquels je suis continuent de placer dans la possible et soudaine irruption de la toujours tant espérée et tant aimée Révolution.

Mais ne désespérons pas Billancourt. On sait que l’Histoire est friande de situations et de moments déconcertants et surprenants qui surgissent quand on s’y attend le moins et quand tout semble figé dans la monotonie des jours. A l’abattement général a pu, parfois et dans des circonstances parfaitement ordinaires, succéder de ces moments de fièvre collective qui échappent à toute explication rationnelle. Que l’on se souvienne de ce marchand de légumes, en Tunisie, qui, après avoir été humilié par un policier, s’est donné la mort par immolation. Ce qui aurait pu être un fait divers somme toute banal en regard de ce qui, par ailleurs, nous est largement présenté comme de première importance s’est transformé, en quelques jours à peine, en un vaste mouvement insurrectionnel qui a débouché sur l’éviction du chef de l’état et de son régime. Que, par suite, cette première manifestation du « printemps arabe » se solde aujourd’hui par des soubresauts, des luttes de tendances et les émeutes qu’elles entraînent, ne doit pas surprendre. D’un moment à l’autre, à telle ou telle époque, l’expression du mécontentement prend des formes variées et jamais identiques et, toujours, l’aboutissement de la mise en mouvement de forces antagonistes en présence reste incertain.

Maintenant, si les idées, propositions et alternatives de toutes sortes qui se font jour partout restent, pour l’essentiel, lettre morte pour beaucoup, il n’en n’est pas moins vrai qu’elles auront nécessairement et petit à petit les échos qu’on est en droit d’en attendre. Il leur faudra le temps mais, sûrement, elles finiront par entrer dans les consciences encore fermées à leur venue tout comme se sont matérialisées les idées et réflexions des philosophes des Lumières seulement et longtemps après, quand le moment, l’occasion et les circonstances se sont présentés. La convocation des Etats Généraux par Louis XVI, la réunion des trois ordres dans la salle du jeu de paume et le serment qui y est prononcé, la proclamation de l’Assemblée Nationale Constituante, la prise de la Bastille et la déclaration Universelle des Droits de l’Homme, sont l’aboutissement d’une longue et souterraine maturation dans les esprits du temps. Mais un mot, un geste, un incident anodin, une décision inopportune, l’absence de celui-ci ou la présence de cet autre à tel ou tel endroit, à telle ou telle heure et rien ne se serait passé de la même manière et l’Histoire aurait pu prendre d’autres voies. C’est dire combien peut être hasardeuse et vaine toute forme de prospective dans le vaste débat auquel nous participons dans ces pages en même temps que tant d’autres, ailleurs et de mille façons.

Nous sommes, n’est-ce pas, à la croisée de chemins dont nous ignorons où ils mènent ; nous savons seulement que ceux que nous empruntons par la force des choses et contre notre gré conduisent à un mur monumental et qui paraît infranchissable. D’autres, avant nous, en d’autres temps et de la même façon se sont posés la grande question du que faire et les réponses sont venues par la force des choses et parce qu’il ne pouvait en être autrement. Continuer à dire nous le pouvons, nous le devons. Dire et dénoncer et, par les mots, avancer et avancer encore et nous heurter au réel, montrer l’étendue de la farce et du désastre qui vient, oui, il nous faut continuer sur cette voie puisque, pour l’heure, c’est la seule qui nous soit accessible. Et tant pis si parfois nous avons l’impression de hurler dans le désert, tant pis si, avec d’autres, le découragement nous gagne et si, devant l’apparente apathie générale on se demande s’il ne faudrait pas plutôt nous occuper de notre bout de jardin et simplement admirer ce qui peut encore l’être. Cette graine qui éclate et laisse voir la pousse fragile, la fleur qui va donner le fruit, le merle qui chante à tue-tête quand le soir vient, les beaux, les merveilleux nuages ; et l’odeur du pain et du premier café du matin.

Jean-Pierre L. Collignon

  1. Les magasins Virgil, en liquidation.
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