chronique/
23 juillet 2018

Pour en finir

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« Comme nous sommes fragiles, ai-je pensé, nous avons tous de grands mots à la bouche et nous nous vantons journellement et continuellement de notre endurance et de notre raison et, d’un instant à l’autre, nous basculons et devons étouffer les pleurs qui sont en nous »
(Thomas Bernhard, in BETON, « L’imaginaire », Gallimard, p.83)

Les bras m’en tombent, et tout le reste tombe dans un même irrépressible mouvement. Tout, absolument tout, est en train de tomber, de s’effondrer, se liquéfier, se dissoudre et prendre des formes abjectes et parfaitement innommables. Il est des soirs où, cherchant le sommeil, me viennent des images d’une radicale netteté et qui pourraient fort bien illustrer je ne sais quel livre ou film d’épouvante ou de science-fiction dont aucun auteur n’a jamais eu la moindre minuscule intuition. On y voit des foules s’en prenant à d’autres foules dans un marasme sanglant et meurtrier pour des quignons de pain ou des boîtes de conserve, des déchets de légumes pourris et des lambeaux de tissus ; des magasins pris d’assaut et pillés par les multitudes que des escadrons de policiers, de gendarmes et autres forces armées tentent de disperser avec les moyens à la hauteur d’une situation qui ne serait rien que tout à fait – mais en vain ! insurrectionnelle. Ces moyens, décidés en haut lieu, vont des coups de matraques ou de crosses de fusil aux tirs à balles de guerre, en passant par la sophistication d’autres méthodes aujourd’hui à l’étude dans les états-majors des forces de l’ordre et qui, pour l’occasion, pourraient opportunément être expérimentées : gaz paralysants et asphyxiants, grenades assourdissantes et autres trouvailles nées des cervelles les plus modernes et acquises aux projets que se donne l’époque, ou, plus exactement, ses gestionnaires. Lesquels, de plus en plus en phase avec leur temps – qui n’est pas, ne pourra jamais être le nôtre – persévèrent, contre vents et marées, à poursuivre les projets et desseins de leurs maîtres.

Passée la sinistre période des fêtes de fin d’année, on va voir se déployer partout les sempiternelles promesses de mieux, de plus, d’encore et de tellement nouveau et intéressant venant des communicateurs au service des nains politiques

S’en est assez ! S’en est trop ! La coupe est pleine, elle n’est pas loin de déborder. Et cela va être de plus en plus épouvantablement sordide et cruel. Passée la sinistre période des fêtes de fin d’année (qui aura eu le cœur de souhaiter une bonne année à ses proches ! ?) on va voir se déployer partout les sempiternelles promesses de mieux, de plus, d’encore et de tellement nouveau et intéressant venant des communicateurs au service des nains politiques qui partout et à tous moments vont se lancer dans les grandes manœuvres de séduction à l’endroit de leurs futurs électeurs, qui ne sont, proprement, que ce troupeau hagard et abruti, assommé et perverti par des décennies d’une propagande digne des États autoritaires de jadis à laquelle, vaille que vaille, ici et là et avec des fortunes diverses on s’évertue, avec une belle et louable obstination à dénoncer la perversité et l’ignominie. Mais, hélas, hélas, hélas(1)… tout ce qui pourrait faire rendre gorge à l’impudente prétention des professionnels de la pensée dominante tombe dans les millions, les milliards d’oreilles d’autant de sourds. Sourds, aveugles, paralysés, englués et comme pétrifiés sont, pour le plus grand nombre, les hommes – et les femmes de ce temps. Il suffit, pour s’en convaincre (et pour autant qu’il le faille encore) d’avoir pénétré l’espace de quelques minutes dans l’un des temples consuméristes d’une quelconque périphérie de ville moyenne à la veille des fêtes de fin d’année ou d’avoir, par simple curiosité anthropologique, seulement un peu, juste un peu, déambulé au milieu des chalets de l’un ou l’autre des Marchés de Noël qui ont proliféré partout, pour se convaincre quasi définitivement de ce que la bêtise, la repoussante et sordide bêtise qu’engendre l’époque est bel et bien partout accomplie, comme s’accomplit partout la fin de l’esprit et le recul général de l’intelligence. Contre cela, hélas, les plus obstinés de ceux qui, justement, dans ces pages et ailleurs, tentent d’ameuter et convaincre le public mais aussi celles et ceux qui constituent nos piteuses élites de ce qu’il faudrait mettre en œuvre pour en finir avec l’épouvantable réalité en sont, aujourd’hui, à faire le douloureux constat de leur impuissance et de la vanité de leurs efforts.

Ici, l’on constate que les propriétaires du monde en sont à mettre en place une nouvelle et inédite forme de féodalité, avec, d’un côté, des nantis contrôlant absolument toute la marche du monde et s’en accaparant toutes les richesses et, de l’autre, la foule grandissante des nouveaux serfs qui sont dans l’incapacité foncière de seulement appréhender, s’expliquer et encore moins comprendre ce qui se joue contre eux ; là, on dit clairement qu’une forme de fascisme soft remplace peu à peu et inéluctablement ce que furent nos démocraties parlementaires et, ailleurs encore, on en est à prédire les pires perspectives en matière d’environnement, on évoque le spectre de la guerre qui, pour certains, serait une aubaine et une manière comme une autre de poursuivre et accomplir de manière radicale l’inexorable chute où nous sommes entraînés. Certes, il s’en trouvent pour, encore et envers et contre tout, continuer d’espérer on ne sait quels mouvements sociaux de grande ampleur, la prise de conscience soudaine des multitudes ou la conquête du pouvoir politique par le truchement des suffrages qui s’exprimeraient en la faveur de telle ou telle organisation ou parti d’avant garde. Outre la sympathie et la communauté d’idées que l’on peut éprouver et partager avec les uns et les autres de ceux qui refusent de baisser les bras, on n’en est pas moins forcé de constater que les temps sont loin d’être mûrs pour le tant espéré et attendu grand chambardement, loin s’en faut.

Alors, que faire ? Que penser, dire ou écrire, qu’espérer encore si l’indifférence et l’abattement imprègnent et obstruent à ce point tout l’espace ? Il en est pour prophétiser et, par avance, presque, se réjouir de l’imprévisible soudaineté de telle ou telle catastrophe ou cataclysme majeur, qui serait le résultat d’un des caprices dont la nature a le secret ou, encore, relevant de dysfonctionnements majeurs de la grande machine de la production et de la distribution de ce à quoi nous sommes collectivement tellement dépendants et qui provoqueraient, ce cataclysme ou cette catastrophe , une subite et universelle réaction de la part de ceux qui, jusquelà, se pensaient à l’abri de tout. Or, à la vérité, ce ne sont pas les catastrophes ni les calamités qui manquent ! Les poisons de toutes sortes dans notre alimentation de tous les jours et dans l’air que nous respirons ; les suites de plus en plus alarmantes de l’accident survenu à la centrale nucléaire de Fukushima lors du tsunami qui a ravagé les côtes japonaises, tout cela et le reste, presque à l’infini, constitue le décor sordide au milieu duquel nous continuons, collectivement et individuellement d’aller benoîtement et comme si de rien n’était.

Devant cela, la colère même n’est plus de mise ; ni le chagrin, ni la pitié. Seulement un immense désarroi, une fatale lassitude et une tristesse sans nom. Au risque de « désespérer Billancourt  » j’en suis à me demander s’il ne serait pas bon que je m’adonne à je ne sais quelles études ou distractions : l’entomologie, la collection de timbres, de bagues de cigares ; ou la pratique du yoga. Quant au suicide, la question reste pour l’heure en suspens…

Jean-Pierre L. Collignon

 

  1. Charles de Gaulle, au lendemain du putsch des généraux à Alger.

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