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29 décembre 2015

Pollution radioactive : VouS avez dit « FAIBLES DOSES » ?

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Depuis 1950, une commission internationale d’experts, la CIPR (Commission internationale pour la protection contre les radiations) publie ses recommandations de radioprotection sur base des connais

sances scientifiques qu’elle juge pertinentes. A cette époque de l’immédiat après-guerre, seules les doses élevées d’irradiation faisaient vraiment l’objet des préoccupations des scientifiques. Les faibles doses, c’est-à-dire celles qui ne provoquent pas d’effet à court terme, n’étaient pas considérées comme inoffensives mais comme acceptables parce qu’insignifiantes. 

Des valeurs-limites d’irradiation ont été proposées et adoptées par les législateurs des pays nucléarisés. En Europe, les directives Euratom se sont toujours basées sur les travaux de la CIPR. Celle-ci a régulièrement revu à la baisse les valeurs-limites d’exposition aux rayonnements radioactifs et cela jusqu’en 1991. 

Les valeurs-seuils proposées dans la publication 60 de 1991 et confirmées jusqu’à la dernière publication (2007) étaient 5 fois plus basses que celles adoptées antérieurement : 1mSv/an pour les personnes du public et 20 mSv/an (en moyenne sur 5 ans) pour les travailleurs exposés. Ces recommandations en apparence rigoureuses ne pouvaient cependant occulter de graves insuffisances : 

  •  seul le cancer mortel est pris en considération comme détriment à la santé ; les pathologies non spécifiques provoquées par les radiations sont laissées de côté ;
  •  les effets génétiques sont largement sous-estimés ;
  •  le fœtus et le jeune enfant sont reconnus comme plus vulnérables mais ne bénéficient d’aucune protection particulière.
    En outre, le modèle de risque, datant d’une époque antérieure à la découverte de l’ADN, ne permet qu’une approximation grossièrement insuffisante des dommages provoqués par une contamination. Contrairement à ce que peut laisser croire le discours des experts en radioprotection, la dose limite exprimée en millisievert (mSv) ne se mesure pas, sauf lorsqu’il s’agit strictement d’irradiation externe.

Dans la plupart des cas de pollution de l’environnement par des rejets ou des déchets radioactifs, il y a aussi contamination par des radioisotopes et donc irradiation interne. Celle-ci n’est pas mesurée mais évaluée à partir du calcul de la dose moyenne absorbée et de facteurs de pondération établis sur base d’hypothèses et d’extrapolations. Les valeurslimites recommandées par la CIPR et adoptées dans les législations de radioprotection ( la dernière mise à jour a eu lieu en 2013 avec la directive Euratom 2013/59) portent non pas sur la dose d’irradiation mais bien sur la dose « efficace », c’est-à-dire la somme de la dose externe et des doses moyennes absorbées par les différents organes ; le terme « efficace » signifie qu’il n’est tenu compte que des cancers mortels causés par les rayonnements et des dommages génétiques subis par la première génération de descendants. 

Différentes études épidémiologiques portant sur l’environnement proche des installations nucléaires ont été publiées au cours des années 1980. Elles mettent toutes en évidence un risque excédentaire de leucémie et de cancer chez les enfants. Toutes ces études font état de rejets significatifs de radioisotopes dans l’atmosphère, la mer ou les rivières. Le modèle de risque de la CIPR ne peut expliquer les résultats obtenus. Ceux-ci correspondent à des irradiations 200 à 1000 fois plus importantes que celles évaluées. 

La catastrophe de Tchernobyl a permis la publication de très nombreux travaux scientifiques qui confirment la nécessité de remettre totalement en question les postulats de base, les valeurs-limites et le modèle de risque de la CIPR, comme le propose un groupe international et pluridisciplinaire de scientifiques critiques ( CERI) mis sur pied à la fin des années 1990 sous la houlette de Chris Busby. Il serait fastidieux d’évoquer tous les travaux, lesquels ont fait l’objet d’une publication de synthèse en 2009. 

Citons parmi les résultats les plus significatifs : 

  • l’augmentation constatée de la mortinatalité, de la mortalité infantile, des fausses couches et des cas de faible poids à la naissance après exposition in utero dans les régions les plus touchées par la catastrophe de Tchernobyl ; 
  • la détérioration générale de l’état de santé des populations vivant en zone contaminée, en Biélorussie, en Ukraine et en Russie. Les enfants sont particulièrement touchés : problèmes cardiaques, retard mental, maladies du système respiratoire ; 
  • des malformations congénitales particulièrement graves (spina bifida, atrophie des membres, malformations du cœur et du système nerveux central et même anencéphalie) sont apparues à un taux anormalement élevé dans les régions les plus contaminées en Biélorussie, Ukraine, Turquie, Bulgarie, Croatie et Allemagne. 

Tous ces résultats sont inexplicables au vu des « faibles » doses (inférieures à 2 mSv) reçues par les populations de ces régions, telles qu’elles ont été évaluées selon le modèle de risque de la CIPR. 

Trois études décisives portent par ailleurs sur les effets génétiques et cancérigènes ; elles montrent clairement la non validité tant des valeurs-limites actuellement en vigueur que du modèle de risque : 

  • l’étude de Weinberg et al (2001) révèle chez des enfants nés après l’accident de Tchernobyl une augmentation d’un facteur 7 des mutations génétiques par rapport aux enfants nés de mêmes parents avant l’accident. Ce résultat montre une sous-évaluation de 700 à 2000 du modèle CIPR ; 
  • une évaluation comparative effectuée par Ch. Busby et M. Scott Cato dans 5 pays européens montre une augmentation significative du taux de leucémies infantiles chez les enfants encore in utero au cours de la période d’exposition au rayonnement interne et définit une erreur du facteur de risque CIPR de 100 à 1000 ; 
  • publiée en 2004, l’étude de Martin Tondel porte sur l’incidence du cancer dans le Nord de la Suède après l’accident de Tchernobyl. Elle met en évidence un accroissement du taux de cancers de 11 % pour une contamination de 100 kBq/ m2en Cs 137. Les résultats de Tondel montrent une sous-évaluation d’un facteur 490 si on applique le modèle CIPR. 

Plus récemment, deux études épidémiologiques de grande ampleur ont été réalisées respectivement en Allemagne (2007) et en France (2012). Elles interpellent à nouveau la CIPR et les Agences de radioprotection. L’étude KIKK portant sur l’environnement des centrales nucléaires allemandes révèle un risque de cancer augmenté de 50 % pour les enfants de moins de 5 ans vivant dans un rayon de 5 km autour des centrales nucléaires pour la période 19802003. La leucémie est le cancer le plus répandu. L’étude GeoCap sur le risque de leucémie aiguë de l’enfant autour des centrales nucléaires françaises met en lumière un risque accru de 90 % de développer une leucémie aiguë chez les enfants résidant à moins de 5 km des centrales nucléaires, par rapport à ceux qui vivent à 20 km ou plus loin. 

Il ne fait plus de doute actuellement que deux éléments essentiels du modèle de risque CIPR doivent être remis en cause. Le premier est le mode d’évaluation du risque en cas d’irradiation interne du fait d’une contamination. Calculer une dose absorbée moyenne conduit à minorer le risque car la dose locale à l’ADN ou au tissu critique est beaucoup plus élevée que la dose absorbée moyenne, pour de nombreux radioisotopes rejetés par l’industrie nucléaire. Le second est la prise en considération de l’individu moyen pour l’évaluation du risque. Il est manifeste que l’enfant et plus clairement encore, l’enfant in utero est l’individu le plus vulnérable parmi la population. Il est logique de le prendre comme référence pour fixer les valeurs limites à ne pas dépasser. 

Contre toute évidence, la CIPR et la directive Euratom récemment adoptée n’ont rien modifié aux recommandations de 1991. L’immobilisme de la CIPR et la connivence des agences de radioprotection ne peuvent s’expliquer que par la difficulté de reconnaître honnêtement la nécessité de changer de paradigme pour expliquer des faits incompatibles avec la théorie. Telle qu’elle est conçue aujourd’hui, la radioprotection ne protège ni la population, ni les travailleurs. Elle contribue au contraire à accroître le fardeau qui sera porté par nos descendants. 

Paul Lannoye 


Paul Lannoye

Paul Lannoye

Auteur
Mado Berthet
Illustrateur
Paul Lannoye

Paul Lannoye
Auteur

Mado Berthet
Illustrateur

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