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28 octobre 2015

« Pas de démocratie sans désobéissance aux traités » (adage grec)

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« Nous serons originaux, en respectant après les élections ce que nous disions avant  » (1), avait prédit Alexis Tsípras. Quelques mois plus tard, force est de constater que l’originalité se situe ailleurs : un nouveau paquet d’austérité est endossé par la « gauche radicale » élue pour y mettre fin. Pour justifier cette mutation, toute critique est renvoyée à cette question : « Qu’auriez-vous fait à sa place ? » Ce à quoi on peut répondre sans hésitation : autre chose, autrement.

« Sous les grands espoirs couvent les profondes déceptions  » (2) : c’est ce que la débâcle du « gouvernement anti-austérité  » vient rappeler. Certes, la lutte du peuple grec a ceci de positif qu’elle nous oblige à repenser nos mobilisations, à considérer l’importance de se réapproprier la question de la monnaie dans une Europe verrouillée par les traités néolibéraux et dans une eurozone dominée par les intérêts de l’Allemagne. Mais la traumatisante « pirouette mémorandaire »(3) de Syriza entraîne son lot d’impuissance, de pessimisme et de paralysie. Il est donc utile d’en tirer les enseignements, sans tabous ni fétiches, pour ne pas succomber au dogme thatchérien selon lequel « il n’y a pas d’alternative  ». Car, bien que spectaculaire, cette défaite s’explique davantage par les illusions de « radicalité mouvementiste » entretenues envers un parti pourtant largement converti à la Realpolitik (et désormais au culte du chef), que par l’absence d’alternatives – qu’on présente trop souvent comme un choix caricatural entre monnaie commune ou nationale, entre stabilité et chaos… 

Pas de raPPort de forCe sans Plan b 

Syriza est arrivé au pouvoir le 25 janvier, sur une planche savonnée par le gouvernement sortant : l’accord de financement avec l’UE se clôturait juste après les élections. Tsípras et son ministre des Finances pensaient que l’échec patent des mémorandums suffirait à « convaincre  » les créanciers (conscients que la dette ne leur serait pas restituée de cette manière) de laisser « la vraie gauche » mener d’autres politiques. Cet espoir fut vite douché. Le 28 janvier, le patron de la Commission européenne Jean-Claude Juncker déclarait : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » (4). Deux jours plus tard, le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, confirmait : « Soit vous signez le mémorandum, soit votre économie va s’effondrer. Comment ? Nous allons faire tomber vos banques.  » (5) Face à l’alliance des partis conservateurs et sociaux-démocrates européens voulant briser Syriza, et dans un contexte international défavorable, « Varoufakis seul, avec ses arguments, a entrepris de renverser l’opinion publique en Europe et même en Allemagne »(6), espérant que tôt ou tard « la raison prévaudrait dans les négociations »(7)

En Grèce, hormis quelques mesures redonnant un peu de son caractère social à l’État, le peuple ne vit s’accomplir aucun des engagements économiques de Syriza. Et pour cause : au lieu de rompre avec la logique des mémorandums et de la Troïka, comme il l’avait promis, le gouvernement demanda aux « Institutions » de négocier un « plan de sauvetage » (ce qui, excepté la nuance sémantique, revient au même). Le 20 février, il obtint la prolongation de l’accord-relais jusqu’au 30 juin, justifiant cette reculade comme une façon de gagner du temps pour négocier. En échange, il s’était engagé à maintenir l’application du second mémorandum et à ne prendre aucune décision sans l’approbation des créanciers, se privant ainsi de toute marge de manœuvre. Et pendant que les « négociations  » s’éternisaient, que les concessions grecques s’accumulaient, l’économie plongeait. Un membre de la délégation grecque reconnaît : « Ce n’est qu’au cours de la dernière semaine [avant l’échéance du 30 juin] que les responsables grecs ont pris la mesure de ce qui se passait »(8), laissant advenir « une situation qui, d’escalade en escalade, se transforme en réaction en chaîne, une sorte de lente panique bancaire et d’effondrement […], d’infarctus » qui va virer à la « crise cardiaque  » lorsque la Banque centrale européenne coupera les liquidités au système bancaire grec, au lendemain de l’annonce du référendum. « Notre principale erreur ? Avoir mal mesuré leur volonté de nous détruire »(9), admet un ministre. Un proche de Syriza, plus sévère, estime que Tsípras « a ignoré le sens commun, les avertissements de nous tous, même les avertissements de Lafontaine et des dirigeants de Die Linke qui étaient mieux placés que quiconque pour prévoir exactement ce que feraient Merkel et Schäuble. » (10) 

Le plus inexplicable, c’est que l’état-major grec se laissa acculer, « un revolver sur la tempe », à signer l’accord ravageur qu’on connaît, sans avoir cherché à renverser le rapport de force, ni mis à profit les 5 mois de négociations pour élaborer des plans B, C ou D. La réponse de Tsípras est déconcertante : « D’après ce que je sais, (…) des alternatives que nous aurions prétendument ignorées, n’existent pas ! »(11). Pourtant, la situation imposait d’être préparée à différentes options, et des réponses existaient noir sur blanc dans le programme de Syriza. Le cabinet Tsípras disposait d’un éventail de possibilités permettant de renforcer son pouvoir de négociation et de desserrer le « nœud coulant  » des créanciers. Ne recourir à aucune d’elles relève du choix ou de l’inconséquence, et mériterait d’ailleurs des explications. Mais prétendre qu’elles n’existent pas est un mensonge. La combinaison de telles mesures aurait bel et bien pu aboutir à une relance de l’économie et à des concessions des créanciers. 

Entre janvier et juin, « l’autre gauche » a remboursé fidèlement près de 8 milliards d’euros à ses créanciers. Ne pouvant emprunter aux banques, elle vida les caisses d’un État au bord de la faillite, empêchant les finances publiques de jouer leur rôle, notamment contre la crise humanitaire. L’alternative consistait à faire défaut ou appliquer un moratoire sur la dette, afin de sortir de la spirale infernale des emprunts destinés à rembourser les emprunts antérieurs et leurs intérêts. Les travaux de la Commission de Vérité sur la Dette Publique, salués par les organes compétents de l’ONU, ont d’ailleurs conclu que cette dette est « illégale, odieuse, et insoutenable ». Mais « le gouvernement fait comme si tout cela n’existait pas »(12), préférant tenter de rallier ses « partenaires  » à l’idée d’une conférence européenne sur la dette en vain. 

La menace d’asphyxie financière, patente fin janvier, s’est accompagnée dès le 4 février d’une réduction des possibilités de financement des banques grecques et d’un doute instillé chez les épargnants et les investisseurs quant au maintien de la Grèce dans l’euro. Le gouvernement grec n’y a opposé nulle auto-défense : honorant son engagement de ne prendre aucune décision unilatérale, il s’est empêché de tenir la promesse faite aux Grecs de redonner du souffle à l’économie (contrôle des capitaux, augmentation du salaire minimum, fin des privatisations, re-nationalisation des infrastructures essentielles pour le pays, etc.). La réquisition de la Banque centrale grecque et la socialisation des banques systémiques (où l’État est majoritaire) était un point-clef de cette bataille, inscrit dans le programme de Syriza, qui aurait notamment permis d’éditer des « euros grecs  » ni vraiment euros, ni tout à fait drachmes. Mais c’aurait été un acte de rupture, nécessitant de désobéir à la BCE et au Mécanisme européen de stabilité monétaire, et de tenir tête aux banques et à leurs grands actionnaires. Difficile, dès lors que les principaux conseillers de Tsípras, Dragasákis et Stathakis(13), « sont fortement liés au lobby bancaire privé et [qu’ils] ont promis aux banquiers grecs qu’on ne toucherait pas aux banques  » (14)

l’eXit de gauChe, ou le ChoiX de la Politique 

Syriza (« Coalition de la Gauche Radicale ») est un rassemblement de différents mouvements et courants qui, jusqu’à cet été, n’avait vraisemblablement pas de position claire sur l’euro. La discussion du Comité central(15) suivant la signature du troisième mémorandum vient le rappeler. Lorsque la Plateforme de gauche souligne qu’un slogan du parti fut « Aucun sacrifice pour l’euro  », un membre de l’aile sociale-démocrate lui rappelle la seconde partie de la phrase : « Aucune illusion envers la drachme  ». On retrouve une ambivalence semblable chez Varoufakis : autrefois hostile à l’entrée dans l’euro, et très critique sur son modèle, il préconise de ne pas en sortir (car il estime qu’il faudra un an pour créer logistiquement une nouvelle monnaie)… tout en soutenant la mise en place d’une monnaie parallèle. En réalité, le débat sur la monnaie n’a jamais eu lieu en Grèce. Pourtant, que n’entend-on pas répéter que « les Grecs sont très attachés à l’appartenance de leur pays à la zone euro. » Un attachement « prouvé » par des sondages et reposant en partie sur la période faste ayant suivi l’entrée dans l’euro, où le pays a vécu au-dessus de ses moyens… jusqu’à ce qu’éclate la crise. Pourtant, l’opinion semble moins timorée que la classe politique : 61,3 % des Grecs ont voté “non” au référendum (dont 85 % des jeunes entre 18 et 24 ans), et ce malgré les dirigeants européens les menaçant d’un Grexit, le matraquage médiatique, les sondages trompeurs et la fermeture des banques. Si un référendum établissait clairement le lien entre l’euro et les politiques d’austérité, rien ne dit que les Grecs choisiraient l’euro à tout prix. Tsípras, lui, s’est rangé à la vision selon laquelle la sortie de l’euro serait « une catastrophe indicible », proclamant que « La drachme n’est pas une option de gauche »(16) et qu’il livrerait « terre et eau pour rester dans l’euro »(17). De fait, son parti n’a jamais préparé les esprits à l’éventualité d’un Grexit. Son cabinet ne l’a étudiée qu’en surface, paniqué par l’idée de créer une prophétie auto-réalisatrice. Et il s’est lui-même interdit d’en utiliser stratégiquement la menace, permettant à l’Allemagne de s’en emparer comme arme de négociation en dernière minute, avec le résultat qu’on sait. Tsípras n’avait-il vraiment « pas d’autre choix  » face à ce « coup d’État  » visant à « semer la terreur parmi les peuples […] tentés de choisir une politique économique alternative  »(18) ? Ne pouvait-il y opposer le respect du mandat populaire, prendre l’opinion européenne à témoin, utiliser les moyens juridiques à sa disposition(19), s’appuyer sur les traités européens qui ne prévoient pas l’expulsion d’un membre de l’eurozone ni de l’UE… ? Sans oublier les « solutions d’urgence  » (20) étudiées, certes sur le tard, par Varoufakis « pour créer de la liquidité  » : d’une part, un système de paiement parallèle (fiscal et non bancaire) permettant de « survivre quelques semaines à l’intérieur de la zone euro malgré les banques fermées, jusqu’à ce que l’on arrive à un accord »  ; de l’autre, une monnaie électronique complémentaire pouvant coexister à plus long terme avec l’euro. « Malheureusement, le gouvernement n’a pas voulu appliquer ce programme : on a juste attendu que le référendum ait lieu pour capituler »(21). Et, n‘ayant préparé aucun scénario de Grexit de gauche, négocié, Tsípras a laissé s’opérer le chantage au Grexit de droite, précipité. L’épisode, abondamment prophétisé avant sa réalisation, devrait aujourd’hui inciter tout gouvernement qui souhaite s’affranchir de la tutelle néolibérale européenne, à étudier sérieusement des modalités de sortie de l’euro… ne serait-ce que parce qu’elle peut s’imposer à ceux qui ne le veulent pas. 

Personne ne peut prédire exactement ce que provoquerait ce scénario inédit, même si on en connaît certains risques (baisse brutale du pouvoir d’achat pour les produits importés, attaque des marchés, transfert des capitaux à l’étranger…) et avantages (dévaluation provoquant la fonte de la dette et des investissements massifs permettant de relancer l’emploi et la croissance…). Un Grexit ne peut être un objectif en soi : le choix d’une monnaie, même nationale, repose sur des rapports de domination. Mais on sait désormais que sortir de l’euro est un passage obligé pour qui veut mener des transformations sociales sans attendre une hypothétique « Europe sociale  ». Voici la Grèce face à un vrai choix : une voie la maintient dans l’engrenage de la déflation, la récession, la mise sous tutelle, l’asservissement à la dette pour les 40 années à venir ; une autre la fait bifurquer dans le registre de l’inconnu – mais pourquoi en avoir peur, quand on voit à quoi ressemble le connu ? Certes, reconstruire un système monétaire en sortant d’une monnaie unique est une aventure, impliquant une transition de plusieurs mois ou années très difficiles. Faut-il pour autant ne pas en considérer les conséquences positives ? Car elle permettrait de rendre aux Grecs quelque chose de précieux que les mémorandums leur ont durablement retiré : des perspectives. Une prise en mains de leur destin. La possibilité de reconstruire sur de nouvelles bases l’économie, l’agriculture, de garder la maîtrise des biens communs, de retrouver la dignité, de mettre fin à l’exil des jeunes, etc. Bref, de nouveaux possibles, synonymes de libération d’énergies et de dynamiques sociales dans une population usée par 5 années de restrictions. Voilà à quoi devrait servir une monnaie aujourd’hui en Grèce. Mais le chemin tortueux qui y mène est autant politique qu’économique. Un parti vissé dans une logique étatique et législative du changement peut-il envisager une telle hypothèse ? 

Parmi les mouvements sociaux, certains voient en Syriza « le parti de la défaite du mouvement et de l’incapacité de poser en son sein des alternatives viables au cours du cycle de luttes dans la crise », rappelant que plus il s’est approché « de la possibilité d’obtenir la première place de la représentation parlementaire, plus il se distançait par lui-même des pratiques de mouvement »(22). Avant la victoire électorale, Syriza avait déjà amplement entamé sa « normalisation », adoucissant à plusieurs reprises sa « radicalité » programmatique, tenant un discours de plus en plus patriotique qui gomme les rapports de classes, accueillant dans ses rangs des transfuges du Parti Socialiste (PASOK), soutenant un conservateur au poste de Président de la République… En l’absence de majorité absolue et d’entente possible avec le très sectaire Parti Communiste (KKE), Syriza fit alliance avec la formation nationaliste et souverainiste des Grecs indépendants (ANEL). L’élargissement à droite commença « le jour même de la formation du gouvernement avec la nomination comme ministres d’individus dépourvus de toute assise sociale et qui non seulement n’avaient pas le moindre rapport avec Syriza mais l’insultaient même publiquement quelques jours avant les élections !  » (23). Au pouvoir, la « gauche radicale » s’est immédiatement coupée de sa base sociale et militante. Pendant les négociations, elle a tout fait pour éviter les conflits sociaux, au motif d’une nécessaire paix sociale pendant ce moment de « lutte nationale  » (jusqu’au 15 juillet, il n’y eut aucune grève et, au contraire, des manifestations de soutien au gouvernement). Elle a privilégié une approche institutionnelle, sans articulation avec la vague de solidarité qui émergeait spontanément à travers l’Europe et qui aurait pu compliquer la victoire des créanciers ; sans mobiliser la population grecque, laissée sans prise ni explications sur le scénario qui se jouait et ses conséquences. 

référendum et mémorandum, ça rime ? 

L’annonce du référendum fut l’aveu tardif de l’impasse stratégique de Tsípras. Malgré avoir affiché la bonne volonté d’un premier de classe, considérant de bout en bout l’Europe comme la solution et jamais comme le problème, il n’a pas réussi à sortir du cadre des discussions « techniques » : « Il n’y a jamais eu une négociation entre l’UE et la Grèce en tant qu’État membre. » (24) Précipitée, la consultation interviendra une semaine après l’échéance fatidique du 30 juin, ne laissant aux Grecs que quelques jours de débat, sur fond de « chantage à la mort subite de l’économie » (25), et sur une question floue : rédigée à moitié en anglais, en des termes technocratiques, elle se réfère à un texte négocié avec l’UE, qu’ils n’ont pas pas lu, chacun comprenant qu’il s’agit de se prononcer, au choix, pour ou contre l’austérité, la sortie de l’euro ou le gouvernement Tsípras… 

Un événement parmi d’autres a semé le doute sur la conviction du gouvernement quant à l’issue du référendum : le 30 juin, alors qu’il mène campagne pour dire ‘non’ « à la poursuite de ces mémorandums », Tsípras écrit aux créanciers pour dire ‘oui’… au nouveau mémorandum. Dans son entourage, certains (le Vice-premier ministre Dragasákis en tête) jugent la pression insoutenable et le pari référendaire trop risqué. Les rumeurs d’annulation vont bon train. Mais les créanciers déclinent toute discussion avant le vote et Tsípras finit par le maintenir. On connaît la suite : le verdict éclatant provoque un séisme politique, un sentiment de fierté retrouvée pour les Grecs, privant le gouvernement du prétexte de capituler au nom du refus de la division du pays. Mais la formulation vague de la question permet à Tsípras d’en interpréter la réponse : « J’ai tout à fait conscience que le mandat que vous m’avez confié n’est pas celui d’une rupture avec l’Europe »(26). Il lui suffit ensuite d’appeler à l’union nationale avec les partis pro-mémorandum et de retoucher sa lettre de reddition avec un peu de « pragmatisme  » français pour qu’elle soit jugée acceptable… sauf des Allemands, qui font monter les enchères dans la dernière ligne droite, arguant avoir « perdu confiance dans le gouvernement anti-austérité » et obtenant qu’il franchisse toutes ses « lignes rouges  ». Alors, à quoi bon ce référendum ? Selon le Président français, Tsípras y a eu recours « pour être plus fort, non pas vis-à-vis de ses créanciers, mais vis-à-vis de sa propre majorité »(27). « Il avait besoin de se débarrasser de l’aile gauche de son parti et il s’en est donné les moyens politiques », décrypte un commissaire européen (28). « Pour la Grèce, il n’aura servi à rien » (29), dit Varoufakis, « démissionné  » au soir du résultat : « Il n’a pas aidé le gouvernement. Il n’a pas non plus aidé le peuple qui a voté ‘non’. Le peuple a été abandonné et trahi »

« nous sommes non Pas Ce que nous disons, mais Ce que nous faisons » (30) 

« Lors de notre arrivée au pouvoir, poursuit Varoufakis, nous nous étions dit deux choses Alexis Tsípras et moi : premièrement, que notre gouvernement essaierait de créer la surprise en faisant réellement ce que nous avions promis de faire. Deuxièmement, que […] nous démissionnerions plutôt que de trahir nos promesses électorales. […] Je pensais que c’était notre ligne commune »(31). Mais l’encre est à peine sèche sur le « plan de sauvetage  », que Tsípras impose sa mise en œuvre aux dépens de la démocratie et du respect du mandat électoral. Pour regagner « la confiance  » de ses « partenaires  » et leur prouver son « sérieux  », il s’est engagé à une série de « prérequis  » : appliquer immédiatement des réformes (retraites, TVA, Code civil,…) qui nécessitent des années de débats dans d’autres pays. S’ouvre alors une séquence hallucinante : usant de procédés qu’il connaît pour les avoir reprochés à ses prédécesseurs, Tsípras fait passer des paquets de lois de centaines de pages, sans laisser le temps aux députés de les lire, ni le droit de les amender ; lors de trois séances parlementaires(32), un tiers des élus Syriza vote contre ces lois, adoptées avec les voix des partis pro-austérité ; un remaniement gouvernemental écarte les ministres fidèles à leurs principes et met au pas l’ANEL en échange d’un portefeuille supplémentaire ; Tsípras appelle à « l’unité du parti » tout en accusant ceux qui résistent « de trahison et de collaboration avec l’ennemi »(33) et de mettre en péril « le premier gouvernement de gauche depuis la seconde guerre mondiale  » (34) ; dans la foulée, il bafoue ses engagements de président de parti et œuvre pour ne pas convoquer les instances (Secrétariat politique, Comité central, Congrès) (35) qui souhaitent débattre de ce changement de ligne pour le moins… radical. 

Tsípras n’hésite pas à citer Lénine pour expliquer que son « compromis douloureux  » est un « élément de la tactique révolutionnaire  » qui « permet de continuer le combat. »(36) Ce qu’un membre d’Antarsya (Front Anticapitaliste, Révolutionnaire, Communiste et Écologique) résume ainsi : « Quand gouverner devient un but en soi, le mensonge devient chose sainte et la fraude devient vertu »(37). Car la démission du Premier ministre, le 20 août, et la convocation d’élections anticipées n’ont pas pour but de créer une nouvelle occasion de se battre contre le chantage brutal des créanciers – pour cela, il eût fallu démissionner avant de signer l’accord – , mais d’effacer le résultat du référendum en légitimant la transfiguration de son régime, désormais bâti sur la rhétorique de l’homme s’étant battu contre « le vieux système » et qui, inapte à « déchirer les mémorandums  », est le seul capable d’en « soulager  » la dureté. En jouant la montre, en plein été, Tsípras veut se faire réélire avant que les Grecs réalisent l’impact du nouveau mémorandum sur leurs vies. Ce faisant, il laisse un gouvernement provisoire appliquer des mesures impopulaires à sa place, et court-circuite le Congrès de Syriza, prévu pour septembre, forçant son aile gauche à scissionner (ses représentants étaient promis à ne plus figurer sur les listes électorales) et à s’organiser en quelques semaines. Le mouvement est massif : outre les 25 parlementaires parti créer l’Unité Populaire, au moins un tiers des 35000 adhérents de Syriza ont pris la porte, tout comme son secrétaire général(38), la majorité de son comité central, son organisation de jeunesse, etc. La présidente du parlement, qui défendait encore Tsípras après la capitulation, déplore depuis sa décision de « gouverner sans la société, sans le peuple, en créant une alliance avec les forces les plus antipopulaires d’Europe.  » (39) 

Cette recomposition expresse du paysage politique grec est l’aboutissement ultime de la stratégie des créanciers : fermer la « parenthèse de gauche  » telle une pantalonnade, non pas en évinçant Syriza du pouvoir, mais en provoquant sa métamorphose par assimilation aux politiques d’austérité. « Cela valait le coup de [le] soutenir », se flatte le Président français (40) : « Tsípras démontre que le langage de Podemos ou de Mélenchon sont des langages vains. » (41) D’influents conseillers européens se réjouissent : « Des élections rapides en Grèce peuvent être un moyen d’élargir le soutien au programme [de réformes] » (42), « Il y a de bonnes chances qu’elles amènent au pouvoir un gouvernement plus compétent et davantage pro-européen  » (43). Tsípras, qui s’était déjà « homme d’étatisé » (44) par les miracles d’une nuit d’été à Bruxelles, vient même de gagner ses galons de « bon politique  » (45) auprès d’éditorialistes à qui il n’inspirait qu’invectives lors du référendum. Mais lorsqu’on se remémore les effets de la campagne menée par ces mêmes dirigeants et médias en faveur du ‘oui’ au référendum, rien ne dit que ces marques d’enthousiasme ne vont pas s’avérer être des baisers qui tuent… « Les mémorandums sont comme le dieu Moloch, ils demandent des sacrifices de plus en plus importants. Avant Syriza, [ils] avaient déjà détruit deux gouvernements  », rappelle un membre démissionnaire du parti(46)

« Nous savons que gagner les élections ne signifie pas, du jour au lendemain, disposer des leviers du pouvoir », dit Tsípras(47). « Mener le combat au niveau gouvernemental ne suffit pas. Il faut le mener, aussi, sur le terrain des luttes sociales. » Cette analyse laisse circonspect sur sa possible application à la situation grecque : à part une confrontation frontale, quelle relation pourront encore entretenir les mouvements sociaux avec ce parti qui, passant à côté d’une occasion historique, a signé trois ans d’enfer supplémentaire pour les Grecs ? Avec ce leader qui a instrumentalisé le référendum, joué avec la confiance et les sentiments du peuple, pris le risque de laisser aux néo-nazis d’Aube Dorée le rôle de dernier rempart contre les diktats européens ? Et qui, sur tous les fronts, donne des signes de son retournement : retour de la répression policière, condamnation de manifestants anti-austérité, accord militaire avec Israël, lâchage des opposants à l’exploitation de la mine d’or de la péninsule de Halkidiki, etc. 

Pour les mouvements sociaux, l’accession au pouvoir d’une « gauche radicale » avait déjà constitué une situation inédite. La voici poussée à son paroxysme : le parti anti-austérité est devenu l’allié préféré des créanciers, pour qui « l’application de politiques néo-libérales à une population résistante  » ne peut venir « que de la gauche  » (48). C’est un adversaire d’un genre nouveau, qui vient de frapper un grand coup au moral de tous ceux qui avaient vu en lui une réponse à leurs aspirations de dignité et de justice sociale. Là est l’enjeu des luttes sociales aujourd’hui : transformer le désespoir en colère, la résignation en engagement, les plans B en plans A. 

Gwenaël Breës 

Cet article fait suite à deux carnets de voyage en Grèce publiés les 5 et 25 juillet sur www.revueballas 

  1. « Grèce : La nuit des dupes, une nuit qui dure depuis cinq ans et demi », Christine Cooreman, okeaNews, 17/8/2015.
  2. « Syriza était le parti de la défaite du mouvement », interview du mouvement Antiautoritaire (AK), organisation communiste libertaire, 10/8/2015.
  3. « Vangelis Goulas : Le Non n’est pas vaincu… on continue », 21/8/2015.
  4. Interview de Jean-Claude Juncker dans Le Figaro, 28/1/2015.
  5. « Un insider raconte : comment l’Europe a étranglé la Grèce », mediaPart, 7/7/2015.
  6. « Un insider raconte : comment l’Europe a étranglé la Grèce », mediaPart, 7/7/2015.
  7. Yanis Varoufakis à la télévision publique grecque ErT, début juillet
  8. « Un insider raconte : comment l’Europe a étranglé la Grèce », mediaPart, 7/7/2015.
  9. Yanis Varoufakis à la télévision publique grecque ErT, début juillet.
  10. Un ministre grec sous couvert d’anonymat, dans L’Humanité, 15/7/2015.
  11. « Élections contre Démocratie », Dimitris Konstantakopoulos, okeaNews, 1/9/2015.
  12. Alexis Tsípras au parlement grec, 14/8/2015.
    Discours de Zoe Konstantopoulou au parlement grec, 14/8/2015.
  13. Ioánnis Dragasákis, Vice-Premier ministre du gouvernement Tsípras, et Geórgios Stathakis, ministre de l’Économie.
  14. « Pourquoi la capitulation de Tsípras », témoignage d’Éric Toussaint du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-monde (CADTm), 14/8/2015 à Lasalle.
  15. Débat au Comité central de Syriza, 30/7/2015.
  16. Interview d’Alexis Tsípras à la chaîne Alpha, 26/8/2015.
  17. « Athènes est devenu un théâtre de l’absurde », maria Negreponti-Delivanis, Le monde, 28/8/2015.
  18. Cour européenne de justice, Conseil de l’Europe, oNU.
  19. « Yanis Varoufakis : Nous avons trahi la grande majorité du peuple grec ! », L’obs, 20/8/2015.
  20. « Yanis Varoufakis : Nous avons trahi la grande majorité du peuple grec ! », L’obs, 20/8/2015.
  21. « Syriza était le parti de la défaite du mouvement », interview du mouvement Antiautoritaire (AK), organisation communiste libertaire, 10/8/2015.
  22. « Les conséquences internationales catastrophiques de la capitulation annoncée de Syriza et les responsabilités criminelles de m. Tsípras », Yorgos mitralias du Comité grec contre la dette, 27/8/2015.
  23. « rencontre avec Yanis Varoufakis : Il est temps d’ouvrir les boîtes noires », mediaPart, 30/8/2015.
  24. Alexis Tsípras, discours du 5/7/2015.
  25. François Hollande dans Le Canard enchaîné, 26/8/2015.
  26. Pierre moscovici dans « Tsípras : vu de Bruxelles, un stratège à la légère », Libération 21/8/2015.
  27. « Yanis Varoufakis : Nous avons trahi la grande majorité du peuple grec ! », L’obs, 20/8/2015.
  28. Discours de Zoe Konstantopoulou au parlement grec, 14/8/2015.
  29. « Yanis Varoufakis : Nous avons trahi la grande majorité du peuple grec ! », L’obs, 20/8/2015.
  30. Sessions parlementaires des 15 et 22 juillet, et le 14 août.
  31. Discours de Zoe Konstantopoulou au parlement grec, 14/8/2015.
  32. Débat au Comité central de Syriza, 30/7/2015.
  33. « Déclaration de sortie de membres de la section locale de Syriza à Paris », 23/8/2015.
  34. Interview d’Alexis Tsípras à la radio Sto Kokkino, 29/7/2015.
  35. « Les 13 mensonges de Tsípras et la réalité du troisième mémorandum », Panagiotis mavroeidis, Tlaxcala, 22/8/2015.
  36. « Le secrétaire général de Syriza claque la porte », Le Courrier, 25/8/2015.
  37. Déclaration de Zoe Konstantopoulou, 31/8/2015.
  38. François Hollande, que Tsípras moquait autrefois sous le nom de « Hollandréou ».
  39. François Hollande dans Le Canard enchaîné, 26/8/2015.
  40. martin Selmayr, directeur de cabinet du Président de la Commission européenne Jean- Claude Juncker, sur Twitter, 20/8/2015.
  41. marcel Fratzscher, conseiller du ministre allemand de l’Économie Sigmar Gabriel, cité par l’AFP, 21/8/2015.
  42. Selon la formule de Jean-Claude Juncker, dans Le Soir, 22/7/2015.
  43. « Alexis Tsípras, bon politique grec, mauvais négociateur européen », Libération, 24/8/2015.
  44. « Stathis Kouvelakis : Aucune illusion sur le carcan de l’euro », L’Humanité, 27/8/2015.
  45. Interview d’Alexis Tsípras à la radio Sto Kokkino, 29/7/2015.
  46. Selon la correspondante à Athènes du Guardian, Helena Smith.

Gwenaël Breës

Gwenaël Breës

Auteur
François Hubert
Illustrateur

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