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28 avril 2015

Oubli du travail …

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Travailler, mais pourquoi ? Gagner sa vie, certes, mais comment ? Pouvons-nous encore si longtemps pratiquer la politique de l’autruche alors que la plupart des emplois que nous propose l’Entreprise sont soit nocifs pour la société, soit dangereux pour les travailleurs eux-mêmes, soit polluants ou encore dégradants – fabriquer des armes est un travail dégradant car il implique de participer à la mort d’autres êtres humains. La plupart des travailleurs en sont réduits à s’inventer des justifications dont nous savons qu’elles n’en sont pas vraiment : ils travaillent parce qu’ils ont une famille à nourrir, ou parce qu’ils ne savent rien faire d’autre que travailler. Et en effet, ce n’est pas l’école qui nous apprend à échapper à l’Entreprise, bien au contraire, puisque de plus en plus, elle est une sorte de centre d’apprentissage pour futurs adultes dans lequel les options sont choisies par les élèves en fonction de l’accès à un travail qu’elles sont censées faciliter dans un avenir proche (exit le grec ancien et l’italien, vive l’informatique et le chinois !). La crise que traversent cette planète et nos sociétés n’est donc pas seulement la crise de l’Entreprise et du Pouvoir, c’est aussi une crise du Travail qui nous conduit dans une impasse. 

Nous majusculons l’Entreprise, car elle a bien droit, comme l’État, à sa lettre capitale : elle est en effet la forme qui va succéder bientôt à l’État, en tout cas selon les souhaits des néolibéraux, d’autant que, engagés depuis deux décennies sur cette voie, ils n’y engrangent que des succès. Il nous appartient donc de comprendre la logique de l’Entreprise, puisque nous suons le travail pour Elle. La comprendre pour la fissurer, voire la mener à sa perte. 

Les prétendues lois de l’économie montrent à l’envi que la logique industrielle – y compris agro-industrielle – tout autant que financière est d’aller vers le toujours plus : marché plus étendu, travailleurs plus productifs, entreprises plus rentables, bénéfices plus importants, etc. Il ne sert à rien de discuter ce point, mis en évidence tant par les adeptes du système que par ses critiques. Le problème apparaît avec les « faux critiques » du système, qui se bornent à critiquer les formes que prennent ces « plus ». Ils rentrent alors dans une critique superficielle, qui suppose que les entreprises devraient mieux traiter leurs travailleurs et y auraient intérêt, notamment parce qu’ils seraient ainsi plus heureux et en meilleure santé, donc travailleraient mieux – une idée parfaitement ridicule au moment où les taux de chômage sont élevés et où une véritable armée de réserve est bel et bien disponible pour l’Entreprise, qui n’a donc pas à s’embêter à choyer ses « protégés ». Ces faux critiques appellent à une meilleure socialisation des bénéfices, par le biais de taxes diverses, dont les pourcentages sont tellement ridicules là encore que l’on se demande comment une telle poudre aux yeux peut encore en éblouir certains parmi nous. La taxe Tobin est l’incarnation de l’inanité de ces propositions, au moment où les dettes cumulées des États, des Entreprises et des ménages s’élèvent à près de trois fois le produit brut planétaire, soit environ 200 000 milliards de dollars en 2014(1). Or ce chiffre, qu’on n’ose même pas qualifier d’astronomique, indique une double réalité. 

LES DEUX SECRETS
DU SYSTÈME ÉCONOMIQUE 

Tout d’abord, ce système fonctionne parce que l’immense majorité d’entre nous ne sait pas comment il fonctionne, et parce que ceux qui le comprennent en sont le plus souvent des bénéficiaires et des complices, ou sont des cyniques – des « cupides », dirait l’économiste Joseph Stiglitz(2)

Ensuite, reprenons ici ce que disait l’historien Marc Bloch(3) : ce système fonctionne car des crédits sont toujours en cours et se chevauchent sans cesse les uns les autres. Ce sont eux qui font vivre l’économie, l’Entreprise autant que l’État ou les ménages. En effet, constatons tout d’abord qu’il y a maintenant des décennies que les banques centrales ne possèdent plus les stocks d’or correspondant à la valeur faciale des billets qu’elles émettent ; or, elles continuent d’émettre des milliards de dollars, d’euros ou de yens sans que les monnaies ne perdent leur valeur, comme cela devrait être le cas si la loi « plus il y en a, moins ça vaut » était vraie. Hélas, la Vraie Loi est : « Plus on y croit, plus le système fonctionne », et puisque nous avons tous intérêt à croire en la valeur de l’argent, alors nous pouvons nous endetter, inventer de la monnaie qui n’a de contrevaleur ni en or, ni en quoi que ce soit à part des pixels sur des écrans. Nous n’avons plus qu’à tabler sur notre… travail pour rembourser nos dettes à la banque. Les Entreprises, elles, fonctionnent sur un modèle plus complexe, puisqu’elles sont tentées de dégager de l’argent en spéculant, et l’on ne peut ici fouiller plus avant cette tentation pourtant décisive dans les causes de la crise actuelle. Revenons donc à l’Entreprise par rapport aux travailleurs. 

Ces derniers lui sont nécessaires, car ils produisent et consomment ce qu’ils ont produit. Plus ils contractent de crédits, plus ils se font les esclaves de leur propre travail, puisque le travail reste bel et bien la seule source de leur « richesse » pécuniaire, donc leur seule capacité à rembourser leur « dette ». Ce cercle « vertueux » du point de vue de l’Entreprise conduit à produire toujours plus pour satisfaire toujours mieux des travailleurs… toujours plus aliénés par les produits qu’ils produisent et qui n’ont en dernier ressort comme but principal que de s’attacher, pieds et poings liés, à la survie du système, donc de l’Entreprise, donc du maître qui leur donne ce fameux Travail… qui les détruit pourtant en tant qu’êtres humains, pensant, se pensant libres et devant œuvrer à l’émancipation de tous les humains. Le cercle est à la fois vicieux et huilé. 

TRAVAILLER POUR L’ENTREPRISE : C’EST SURPRODUIRE 

La logique de l’Entreprise est : produire toujours plus. Soit : surproduire. « Sur » du fait même que notre rapport au temps est totalement faussé par ces crédits qui se chevauchent sans cesse, cet argent que nous dépensons avant de l’avoir gagné, cet argent que les banques n’impriment plus mais font figurer sur nos comptes par de simples lignes de pixels virtuels, agrémentées d’un + de préférence à un –, bien entendu ! Depuis maintenant trois ou quatre décennies, nous avons compris que le « produire toujours plus » n’a pas su rester dans les limites d’une production pour la satisfaction des besoins de tous. En effet, le nombre de pauvres dans les pays dominés est tel qu’il aurait été possible de produire plus tout en répartissant équitablement les productions, mais dans un modèle égalitariste, ni l’Entreprise ni l’État n’ont vraiment leur place. Un modèle horizontal, fondé sur la solidarité et les principes d’humanité, est incompatible avec l’État comme avec l’Entreprise, lesquels supposent hiérarchie et domination – donc servitude volontaire comme l’avait compris La Boétie dès le xvie siècle(4)

Depuis une vingtaine ou une trentaine d’années, l’Entreprise a commencé à s’élever face à l’État, accusé de ne plus être le mieux placé pour diriger et organiser les grandes manœuvres productivistes. L’Entreprise sait mieux tirer parti du travail que l’État, elle est moins lourde et surtout ne s’embarrasse pas des mêmes présupposés – au diable la sécurité sociale, vive l’assurance individuelle et « volontaire » ! Peu à peu, ce programme de transfert du pouvoir économique de l’État planificateur vers l’Entreprise s’est imposé, d’abord dans les pays pauvres via notamment les plans d’ajustement structurel si bien nommés du Fonds Monétaire International, et désormais, y compris dans les pays riches. Le PDG de Google a aujourd’hui bien plus de pouvoir au niveau global que le président d’un pays comme la France. Et les travailleurs, eux, sont tout autant asservis, peut-être même « mieux » dans la mesure où la réalité de ce passage de témoin leur échappe et que les faux critiques, qui servent d’alibi à ce système, continuent à dévider leurs litanies imbéciles sur le rôle de l’État, dont ils ne perçoivent pas l’amoindrissement, son rétrécissement aux tâches, notamment, de répression ouverte. L’Entreprise elle-même assume parfaitement les tâches de « répression molle », qui passent entre autres par la consommation de produits frelatés et par l’adhésion à un système dont on ne comprend plus le fonctionnement central. 

TRAVAILLER POUR NOUS-MÊMES : UNE AUTRE PERSPECTIVE 

L’Entreprise a pris dans le monde contemporain une place de laquelle il ne sera pas plus facile de la déloger que l’État de la sienne aux siècles passés. Car l’Entreprise, comme l’État avant elle, s’appuie sur l’idéologie du travail, cette idée absurde que se la couler douce est une horreur antisociale. Certes, il est nécessaire de participer à l’entretien de la collectivité, et il est même tout à fait humain de nous activer à améliorer ou à maintenir nos capacités à vivre dans un cadre que nous ne détruisons pas, en pensant à nous et à nos proches, à nos enfants, mais aussi à nos « lointains », car il n’est pas non plus question de conserver la hiérarchie que des siècles d’abrutissement religieux et laboral nous ont imposée. Mais cela n’a rien à voir avec le fait de travailler pour l’Entreprise dont les seuls moteurs sont le profit et la domination. C’est donc à un renversement de perspective que nous pouvons – que nous devons ? – nous atteler. 

Comment renverser cette économie qui nous appauvrit ? On l’aura compris : le premier renversement doit être abstrait, théorique, nous pourrions même dire idéologique – à condition de se rappeler qu’une seule idéologie triomphe aujourd’hui, le néolibéralisme, et qu’il faudra l’abattre non seulement en tant que mode d’existence et de domination des êtres humains mais aussi en tant qu’idéologie, c’est-à-dire appareil de soumission mentale, intellectuelle et sociale. 

Donc : tant que le travail apparaîtra comme une activité noble quelles que soient ses finalités, le système aura encore de beaux jours devant lui – sous la forme capitaliste néolibérale ou capitaliste de type fasciste, peu lui importe, on l’a bien vu en Allemagne, pays dans lequel les entreprises capitalistes ont su passer les années de régime nazi sans heurts, et se retrouvent quasi inchangées dans le paysage actuel. 

Nous devons interroger les finalités du travail que nous fournissons à l’Entreprise. Et en particulier à l’entreprise spécifique qui nous emploie. La prise de conscience commence par un refus : refus de participer à la construction de ce qui nous détruit. Ne pas sauver le système qui nous broie(5). La tâche paraît insurmontable ? Elle ne l’est pas. C’est par la résistance, plus ou moins ouverte, plus ou moins offensive, ou encore défensive, que chaque individu se sent capable d’assumer que se propage l’idée que oui, il est possible de changer. C’est exactement le phénomène social qui se produit dans les moments de grève, lorsque des individus travaillant pour une entreprise donnée et ne se connaissant pas vraiment entrent pourtant ensemble en conflit contre l’État ou l’Entreprise ; en général, les conflits sont défensifs, mais s’ils durent quelques jours, a fortiori quelques semaines, tous les grévistes le savent, c’est à ce moment-là qu’émerge un nouveau sens à l’existence. La grève devient à ellemême son propre but, non pas que les travailleurs ne comprennent plus les causes du conflit, mais bien au contraire parce qu’ils réalisent trop bien que le seul intérêt du conflit est de changer les rapports entre eux. De les rendre simplement plus humains, et rien n’est plus humain que la lutte collective autour d’idées nobles. 

Ne pas sauver le système qui nous broie revient à assumer une critique du travail, une critique de la vie telle que l’Entreprise nous contraint à la mener, et tâcher, ensemble, de faire de cette critique une réalité. 

L’ABOLITION DU TRAVAIL EN POINT DE MIRE 

Nous ne pensons cependant pas que ce refus d’être laminés par un système, en 2015, soit autre chose qu’une tension. Même si cette tension pourrait déboucher très vite à la faveur de tel ou tel mouvement, en réaction contre telle ou telle évolution politique, vers un refus du travail de grande ampleur – ce que l’on appelle donc, en langage politico-syndical, une grève, et que nous préférons appeler ici une tentative d’être ensemble, enfin. 

Le travail n’est pas supportable et ne constitue pas l’être humain. Nous sommes le seul animal qui travaille – certains animaux peuvent donner l’impression de travailler, comme le castor, mais en réalité, son activité de constructeur vise d’autres buts que de dégager du profit… Du coup, la plupart d’entre nous affirmerions que le travail est le propre de l’homme. Mais pourquoi ? L’art aussi, pour ne prendre que cet exemple, est l’un des « propres » de l’homme. Et la créativité vaut bien mieux que le travail ! Après tout, l’esthétique aussi est une explication du monde : nous pourrions décider de faire ceci plutôt que cela parce que ceci est beau et cela est laid, même si cela est plus rentable que ceci ! 

Enfin, dans le travail, il y a plusieurs catégories d’activité. Nous ne devrions pas ranger sous ce même terme la personne qui cultive son potager pour se nourrir et nourrir les siens par des moyens naturels(6), et l’agriculteur industriel qui cultive d’immenses étendues pour dégager du profit, au moyen d’engins agricoles, de pesticides, d’engrais… Il ne faut pas agir contre ce qui nous permet de vivre, c’est un non-sens absolu. Le capitalisme est un système productif qui est fondé sur la destruction : par les guerres et par son type même de production. 

Cette évolution se produira en « désobéissant » aux injonctions de l’Entreprise – ce que l’on peut aussi appeler, avec Lewis Mumford, la « Mégamachine »(7). On refuse un peu, puis davantage et ainsi de suite. Et l’on construit sa libération – qui ne peut être totale ni parfaite dans le cadre de ce système bien entendu, mais, face aux catastrophes en cours ou à venir, la construction d’alternatives concrètes et crédibles, même modestes, et la réflexion reliant entre elles toutes les pratiques émancipatrices et contestataires nous permettra d’aller vers le nonagir au sens de cesser d’agir contre les autres et contre cette planète et, en dernière analyse, contre nous-mêmes. 

Philippe Godard 

  1. Voir par exemple : http://www.economiematin. fr/news-dette-mondiale-augmentation-remboursement-pays-PIB-crise-bulle-sannat
  2. Le triomphe de la cupidité, Actes Sud, coll. « Babel », 2013.
  3. Voir sur ce thème fondamental, Massimo Amato, « Il luogo dell’economia ? Il debito » (« Le lieu de l’économie ? Le débit »), revue Libertaria, oct.-déc. 2007.
  4. Lire et relire le fabuleux Discours de la servitude volontaire, si possible dans l’édition Payot, pour profiter de la contribution de Pierre Clastres.
  5. Voir le Sous-Comité Décentralisé des Gardes-Barrières en Alternance, Ne sauvons pas le système qui nous broie, disponible sur le web : http://r-eveillez-vous.fr/%C2%AB-ne-sauvons-pas-le-systeme-qui-nous-broie-%C2%BB/
  6. Voir l’édifiante et magnifique Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, de Jean Giono, éditions Héros-Limite, 2013.
  7. The Myth of the Machine, 1967-1970.

Philippe Godard
Auteur
Alexandra Dieu
Illustratrice

Alexandra Dieu
Illustratrice

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