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29 octobre 2015

Notre monde va-t-il bientôt ressembler à MAD MAX ?

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Inutile de se voiler la face ou de tourner autour du pot. Plonger dans le thème de l’effondrement, c’est aborder inévitablement la question de la violence. L’avenir sera-t-il forcément ultraviolent ? N’est-il pas possible d’envisager autre chose ? 

Selon le dernier rapport du GIEC, « le changement climatique augmentera les risques de conflits violents, qui prendront la forme de guerres civiles et de violences intergroupes ». Plus largement, les catastrophes environnementales (énergie, eau, climat, pollutions, etc.) seront une source évidente de conflits armés et d’instabilité sociale, particulièrement dans les pays émergents(1). Il n’est pas non plus nécessaire de parler au futur, les déplacements massifs de populations et les conflits pour l’accès aux ressources ont déjà commencé. 

vers un scénario de film de zombies ? 

Rien de cela n’est vraiment nouveau. La convergence des « crises » inquiète sérieusement les armées, les gouvernements et les agences des pays chargées de garantir la sécurité intérieure. Comme le précise l’expert en sécurité internationale Nafeez Mosaddeq Ahmed, le Pentagone, par exemple, s’attend à ce que les catastrophes environnementales provoquent une colère généralisée des populations envers les gouvernements et les institutions dans les prochaines années(2)

Ces institutions anticipent donc un monde de tensions et d’incertitudes, en se préparant à une augmentation de la fréquence des conflits armés, des émeutes et des attentats terroristes, et en surveillant leur population, y compris les mouvements pacifistes, comme l’ont montré les révélations d’Edward Snowden sur les programmes de surveillance mondiale de la NSA. 

Harald Welzer, psychologue social et spécialiste des liens entre l’évolution des sociétés et la violence, montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant(3)

Autrement dit, les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres Etats, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits. 

revisitons nos classiques ! 

Est-ce que tout cela aboutira forcément à une grande boucherie ? Peut-être. Mais on peut aussi en douter. En fait, tout n’est pas si simple. Penser l’effondrement (ce que propose la « collapsologie »), c’est faire en permanence l’exercice de renoncer à une vision homogène des choses. 

Par exemple, ce qui nous fait peur dans l’idée d’une grande catastrophe, c’est la disparition de l’ordre social dans lequel nous vivons. Car une croyance extrêmement répandue veut que sans cet ordre qui prévaut avant le désastre, tout dégénère rapidement en chaos, panique, égoïsmes et guerre de tous contre tous. Or, aussi surprenant que cela puisse paraître, cela n’arrive jamais en temps de catastrophe. 

Plus précisément, après une catastrophe, c’est-à-dire un « événement qui suspend les activités normales et menace ou cause de sérieux dommages à une large communauté »(4), la plupart des humains montrent des comportements extraordinairement altruistes, calmes et posés. (Attention, nous ne parlons pas ici des situations plus complexes où il n’y a pas d’effet de surprise, comme les camps de concentration ou les conflits armés). 

Lorsqu’on se penche sur les témoignages des rescapés des attentats du 11 septembre 2001, les attentats à la bombe de Londres, des déraillements de trains, des crashs d’avions, des explosions de gaz ou des ouragans, tous convergent sur le fait que l’écrasante majorité des survivants restent calmes, s’entraident et s’auto-organisent. « Des décennies de recherches sociologiques méticuleuses sur le comportement humain face aux désastres, aux bombardements durant la seconde guerre mondiale, aux inondations, aux tornades, aux tremblements de terre, et aux tempêtes à travers le continent et ailleurs dans le monde l’ont démontré. »(5) Dans ces situations, certains prennent même des risques insensés pour aider des personnes autour d’eux, aussi bien des proches que des voisins ou de parfaits étrangers. 

L’image d’un être humain égoïste et paniqué en temps de catastrophe n’est pas du tout corroborée par les faits. En fait, les individus sont à la recherche de sécurité avant toute chose, ils sont donc peu enclins à la violence, et peu susceptibles de causer du tort à leurs semblables. 

Les comportements de compétition et d’agressivité sont mis de côté, dans un élan général où tous les « je » deviennent instantanément des « nous » avec une force que rien ne semble arrêter. Comme si des conditions extraordinaires faisaient ressortir des comportements extraordinaires(6)

Ce n’est pas gagné ( mais ce n’est pas perdu non plus ) 

La question cruciale est désormais de savoir si l’on peut comparer une catastrophe ponctuelle à un ensemble de catastrophes intenses, répétées et à grande échelle telles qu’elles s’annoncent. La « résilience des communautés » fonctionnera-t-elle de la même manière sur la durée d’un effondrement ? Rien n’est moins sûr. On sait bien qu’en temps de guerre (surtout civile), l’ordre social se décompose parfois si rapidement que les actes les plus barbares peuvent naître parmi les populations les plus « normales ». 

Néanmoins —et c’est au moins un acquis— nous savons qu’à l’épicentre d’une catastrophe ponctuelle qui ne s’annonce pas, les sociétés humaines possèdent cette capacité insoupçonnée de résilience, ce qui est déjà considérable en soi. 

Personne ne peut dire de quelle fibre le tissu social de l’effondrement sera composé, mais il est certain que l’entraide y jouera un rôle primordial. En effet, il semble évident que l’individualisme est un luxe que seule une société richissime en énergie peut se payer. Pourquoi s’entraider si, grâce au pétrole, nous disposons tous d’un « demi-millier d’esclaves énergétiques  »(7) ? 

Pour le dire autrement, en temps de pénurie énergétique, il y a fort à parier que les individualistes seront les premiers à mourir. Les groupes capables de montrer des comportements coopératifs remarquables auront plus de chance de survivre, comme cela a été le cas pendant les millions d’années qui nous ont séparés de nos ancêtres communs avec les autres primates(8)

Ainsi, même si les risques de conflits et de violences augmentent, nous entrons paradoxalement dans un âge de l’entraide. 

Pablo Servigne & Raphaël Stevens 

Cet article est un extrait remanié du livre Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes », de Pablo Servigne & Raphaël Stevens. Seuil, 2015, 300 p. 

  1. Scheffran, J., & Battaglini, A. (2011). climate and conflicts : the security risks of global warming. regional Environmental change, 11(1), 27-39.
  2. (2) Ahmed n. m. Pentagon preparing for mass civil breakdown. The Guardian, 12 juin 2014.
    Ahmed n. m. Pentagon bracing for public dissent over climate and energy shocks. The Guardian, 14 juin 2013.
  3. Welzer H. Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle. Gallimard, 2009.
  4. Aldrich, « d.P. Building resilience. Social capital in postdisaster recovery. The university of « chicago Press, 2012.
  5. Solnit, r. A Paradise Built in Hell : The Extraordinary communities That Arise in disaster. Penguin Books, 2012.
  6. L. clarke, « Panic : myth or reality ? », contexts, vol. 1, n°3, 2002, p. 21-26.
  7. www.manicore.com/documentation/esclaves.html
  8. Bowles, S., & Gintis, H. (2011). A cooperative species : Human reciprocity and its evolution. Princeton university Press.
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