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2 août 2020

L’intelligence des limites

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La transmutation posthumaniste (1) est une somme (383 pages) qui rassemble, en une quinzaine de contributions, les réflexions sur les phénomènes sociétaux inquiétants que sont le transhumanisme, la procréatique et autres fantasmes technocratiques… Toutes ces analyses sont portées par de brillants spécialistes dans leurs domaines de compétences et il en émerge le constat que ces dystopies menacent de destruction totale l’humanisme, voire l’humanité. Nous en extrairons ici une de ces brillantes productions de l’intelligence non artificielle (la seule véritable), celle de Patrick Tort.

Sous la direction de Fabien Ollier, des philosophes, des psychanalystes, des scientifiques… ont analysé en profondeur la folie dangereuse de ceux qui détestent les humains tels que des centaines de millions d’années d’évolution les ont construits. Il est logique que le généticien que je suis essaie de vous résumer la pensée lumineuse de Patrick Tort, historien des sciences et de la philosophie, auteur d’une vaste œuvre (2) étudiant les relations entre sciences, idéologies et société et grand connaisseur de la pensée de Charles Darwin et de ses exégète (3).

La peu compréhensible hypertélie

Patrick Tort part de la notion d’hypertélie, mise évidence par Darwin et qui semble contredire la logique de la sélection naturelle  : certaines espèces ont développé des caractères qui dépassent l’optimum adaptatif et qui devraient être un handicap dans la logique de la sélection des plus aptes. Par exemple, les énormes plumes du paon mâle l’embarrassent et le rendent vulnérable à ses prédateurs, les bois gigantesques du cerf Mégacère (d’ailleurs éteint) l’alourdissaient et lui faisaient dépenser une énergie inutile. Darwin a fait l’hypothèse que cette «  inertie de croissance  » de caractères, à première vue handicapants, était avantageuse, car elle permet une augmentation de la séduction auprès des femelles de l’espèce et dissuade les mâles concurrents. Puisque le succès d’un gène est mesuré à sa capacité de se multiplier, de se reproduire, la sélection sexuelle ne résulte donc pas seulement des affrontements réels entre mâles, mais aussi de l’ornementation  : «  …quand le signe de la force devient plus fort que la force elle-même  ».

Cette intrusion du symbolique dans la sélection naturelle amène logiquement à comparer cet «  emballement de croissance  » à ce qui se passe aujourd’hui dans les sociétés humaines  : la croissance matérielle ne s’appuie plus sur la valeur d’usage des produits, mais sur une surévaluation de la forme, de la présentation… Patrick Tort reprend dès lors le terme de «  capitalisme de la séduction  » qui se traduit par la prolifération de professions liées au look, à l’illusion  : designers, communicants, influenceurs, publicistes… S’appuyant sur la fièvre de l’innovation, cette survalorisation de la séduction par le futile a, comme le montre le biologique, de graves défauts. En effet, l’étude de l’évolution naturelle montre que les espèces qui ont développé des excès ornementaux momentanément avantageux en matière de séduction l’ont rapidement payé et les fossiles de lignées éteintes montrent que dès que les conditions environnementales deviennent plus dures, le réel reprend le dessus et les prétentieux qui ont fait illusion sont rapidement éliminés. La «  transformation des armes en charmes  » procure des avantages éphémères et le mensonge qui en est le substrat crée une grande vulnérabilité et accroît grandement le risque de mort, biologique pour les individus, ou collective pour les sociétés.

Sur quoi agit la sélection aujourd’hui  ?

Au-delà de ce premier argument comparatif entre le naturel et le sociétal qui montre le péril de l’excès de croissance, la compréhension fine des mécanismes de la sélection naturelle, amène Darwin (dans son ouvrage anthropologique La filiation de l’homme) et Tort à mesurer que, pour les humains «  civilisés  », la sélection est très différente de ce qu’elle est pour les autres espèces et pour les hommes d’avant l’émergence des civilisations.

Au risque de caricaturer, on peut résumer cette approche en distinguant trois périodes.

  1. La période anté-civilisationnelle où les groupes humains sont confrontés à une nature hostile et où les moins bien adaptés, les plus faibles, sont éliminés par la sélection naturelle.
  2. Lors de la période civilisationnelle, les groupes s’agrandissent (tribus, cités, nations, empires…) et parviennent à se créer de environnements artificiels protecteurs. Les murs des bâtiments et des villes ne sont pas les barrières les plus efficaces, mais les cultures sont l’élément essentiel de cette évolution qui fut favorable aux humains ainsi parvenus à coloniser les moindres recoins de la Planète. Pour faire vivre ensemble tant d’humains ont été sélectionnées les sociétés qui ont développé des comportements qui évitaient que l’on s’entretue ou se sabote les uns les autres. Ainsi donc, le développement de l’altruisme, de l’empathie, de la solidarité a fait que les plus faibles n’ont pas été éliminés (médecine, vaccins…) mais au contraire protégés. Les handicapés, les malades, les vieux ont été l’objet de l’attention des autres et des règles communes leur ont permis de vivre (et même d’apporter d’inestimables contributions, pas nécessairement économiques, à l’ensemble du groupe). Certains ont considéré que cela avait des inconvénients : les eugénistes ont estimé qu’il fallait empêcher les plus faibles de se reproduire et de transmettre ce qu’ils appelaient des « tares ». Les malthusiens les plus extrémistes allaient même jusqu’à prôner des freins ou interdictions de reproduction des classes jugées inférieures (les prolétaires).
  3. Patrick Tort, fidèle aux vues prophétiques de Darwin quant à l’application de la théorie de l’évolution à l’espèce humaine (4), voit s’affirmer ce qu’il appelle la période hypertélique. Suite aux excès de la volonté de l’humanité de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes), le changement du milieu s’accélère, dû en grande partie à l’action des hommes, à la confiscation et la surexploitation des ressources naturelles. Dans ces conditions, la nature redevient hostile et les groupes humains doivent de nouveau s’adapter. Darwin avait déjà décelé cette « force rétrograde toujours susceptible de résurgences sporadiques, réversion [retour] de caractères ataviques qui réactualisent partiellement des structures ancestrales et des comportements archaïques ou barbares ».

Quels projets de société  ?

Les tensions entre l’humanité et ce qui reste de la nature s’exacerbant toujours plus sous l’effet du productivisme déchaîné, nous sommes placés face à une alternative. Soit nous acceptons de Penser et agir avec la natur (5), modérons nos appétits, questionnons la désirabilité des désirs infinis que nous proposent certains et entrons dans la voie de la décroissance choisie et volontaire, soit nous persistons dans la domination sans mesure. Comme les autres auteurs rassemblés dans l’ouvrage La transmutation posthumaniste, Patrick Tort voit dans le transhumanisme la pointe avancée de cette recherche de dépassement de toutes les limites naturelles qu’a toujours connues l’humanité. Il explique cette fiction hors sol et démesurée comme suit : « …le rêve transhumaniste naît de la conscience sourde que le capitalisme mondialisé est condamné à court terme par l’existence objective de limites à sa croissance et manifeste le report consécutif du désir d’illimité sur un univers technique qui s’affranchirait de l’économie… ».

En s’appuyant toujours sur la notion darwinienne de struggle for life qui régit le comportement de toutes les espèces, il s’étonne  : «  Il ne saurait être envisageable qu’une espèce (en l’occurrence l’espèce humaine), luttant normalement pour sa survie, envisage rationnellement son propre remplacement par des machines, ce qui équivaudrait à se disqualifier volontairement dans la lutte pour l’existence et à choisir l’extinction (qui peut certes advenir, mais comme un processus subi et non comme une modalité adaptative ou un choix nécrophile).  »

La reproduction humaine

Puisque Darwin et Tort insistent sur l’importance de la reproduction sexuée, de son succès ou de son échec, comme moteur de l’évolution animale et donc humaine, l’auteur du chapitre «  L’intelligence des limites  », critique les techniques de procréatique et privilégie, pour les humains en mal d’enfant, l’adoption qui «  réalise l’idéal de l’altruisme élargi  » dont Darwin a montré qu’il était le marqueur du progrès de la civilisation. Il estime ainsi  : «  Dans un monde où s’affiche la souffrance de millions d’orphelins, la procréation artificielle, assortie d’ailleurs d’innombrables échecs ou accidents, ne peut en aucun cas être un choix éthique comparable à celui qu’incarne l’adoption et illustre le cas où le “progrès technique” aggrave un luxe narcissique qui apparaît comme une régression morale et comme l’imperium d’un désir autocentré dont la composante imaginaire offre toutes les caractéristiques d’un enfantillage  ».

Rejoignant Boris Cyrulnik quant à l’importance de l’échange relationnel anténatal lors du séjour du futur humain dans le ventre de sa mère, Patrick Tort est lui aussi effrayé par les projets des transhumanistes de séparer la procréation de la grossesse et de l’accouchement et d’aller aussi vite que possible vers l’ectogenèse (maturation du fœtus hors de l’utérus maternel, déjà évoquée dans la dystopie qu’est Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley). Il nous met en garde avec vigueur  : «  Entre commercialisation et industrialisation, la naissance ouvre désormais sur un avenir où risquent de s’étendre la frustration affective, le désarroi éthique, la névrose des adultes et l’apparition de formes non encore inventoriées de psychoses chez les victimes de cette carence de lien durant l’ontogenèse.  »

Paradoxal rejet de la mort

On le sait, les transhumanistes basent une bonne part de leur succès auprès du grand public très mal informé sur les promesses illusoires de faire reculer la mort, voire de « la tuer »… Les généticiens et biologistes sont bien conscients que l’instinct dit « de conservation » ou « de survie » est une constante chez tous les êtres vivants, mais l’approche basée sur l’évolution et notamment l’émergence de la période civilisationnelle montre que cette pulsion de vie instinctive (le conatus dirait Spinoza) s’est transformée en un désir d’éternité d’abord récupéré par les grandes religions en une fiction de survie dans un au-delà post mortem. Les transhumanistes, eux, veulent croire que l’éternité ne se déroulera pas « au ciel », mais bien sur Terre. Tort montre qu’a contrario, ce déni de la réalité incontestable de la mort peut conduire l’humanité vers un hypertélisme (6) suicidaire. Il constate que l’obsession de croissance du capitalisme induit le développement sans frein des activités industrielles, la quasi-inexistence de la prévention de ses effets destructeurs. Et donc, « ce système économique préférera entraîner le monde dans la mort plutôt que de reconnaître, à travers ses effets déjà avérés, qu’il y conduit effectivement d’une manière inexorable ».

Le transhumanisme est donc une pensée totalement irrationnelle qui, se détournant de l’évidence des conditions nécessaires à la survie naturelle de l’espèce, amène «  les fanatiques de l’immortalité personnelle, à travers les techniques, à se dissimuler qu’ils ne font que l’anticiper à travers un pseudo-dépassement de la vision inadmissible et refoulée de leur propre extinction.  »

De fait, on voit de plus en plus émerger des signes d’abandon des valeurs d’empathie, de solidarité, de protection des plus faibles… qui ont permis l’émergence de toutes les civilisations humaines. Les percées des droites extrêmes, de l’égoïsme libertarien, supporters du transhumanisme, sont les signes précurseurs de cette réversion civilisationnelle, du retour vers la barbarie. Tort dénonce dès lors toutes ces manifestations du posthumanisme et se désole : « Leur naïveté consiste à penser qu’il est nécessaire d’abolir la vie pour supprimer la mort, ou, en d’autres termes, à ne pas voir que « tuer la mort » est impossible sans tuer en même temps la vie. »

  1. Fabien Ollier (sous la direction de), La transmutation posthumaniste. Critique du mercantilisme anthropotechnique, QS ? Éditions, Horizon critique, novembre 2019, 383 pp., 20€.
  2. Patrick Tort est l’auteur de 2.500 articles et de 55 volumes savants. On citera parmi ceux-ci : L’effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Ed du Seuil, 2000 ; Théorie du sacrifice. Sélection sexuelle et naissance de la morale, Belin, 2017 ; L’intelligence des limites. Essais sur le concept d’hypertélie, Gruppen, 2019.
  3. Beaucoup ont déformé les découvertes et le pensée de Charles Darwin sur la sélection naturelle, en faisant croire que l’évolution sélectionnait les plus forts (interprétation favorable aux théories libérales) alors que Darwin avait dit que se multiplient le plus vite les mieux adaptés à leur environnement et que la solidarité entre membres d’un même groupe était un grand avantage sélectif (voir L’entraide, l’autre loi de la jungle, P. Servigne, G. Chapelle).
  4. Charles Darwin, La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, Champions classiques, Essais, 2013.
  5. Titre de l’ouvrage magistral de Catherine LARRÈRE et Raphaël LARRÈRE, Penser et agir avec la nature. Une enquête philosophique, Éditions La découverte, 2015.
  6. Rappelons l’étymologie : « allant au-delà du but ».

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